LE VIEUX PRÊTRE
Lorsqu'il cul cessé d'entendre la voix de l'archange, lorsqu'il se trouva seul et abandonné sur la terre, le chérubin Asraël sortit du profond abattement où l'avait jeté d'abord l'arrêt qui le frappait, et voulut s'élancer sur
les traces de son frère, qui remontait au ciel. il s'éleva rapidement jusqu'aux limites de Tatmosphère de noire globe, mais arrivé là, une force insurmontable brisa les efforts de ses ailes. Il ne put jamais franchir la barrière in- • visible qui le retenait captif*, et ni ses efforts , ni ses larmes, ni ses prières suppliantes ne parvinrent à ilccliir la volonté divine (jiii le re poussait. Accablé de lassitude, le cœu>r gros de larmes, il redescendit sur la terre et trouva la (illc de Williams et de Jane entourée d'un groupe nombreux venu pour rendre les devoirs de la sépulture à Williams Longue- Barbe, et surpris cl consternés de trouver près de son cadavre sa femme morte et sa fille expirante. Une bourgeoise prit la petite fille, Tenveloppa dans les plis de son manteau et chercha tendrement à la réchauiFer de son haleine. Pendant ce temps, quatre hommes délacliaieui
(lu gibol 1<^ rorps de Williams ot lfr|)lî)(^nioMl dans lin suaire ou'ils avaionl appoiiô. Deux femmes reiidaienl les mômes soins à Jai)e et se servaient de leurs longs voiles, attaehés en * semble, pour l'ensevelir. Ensuite, tous char gèrent sur leurs épaules ces deux précieux lardeaux et se dirigèrent en silence vers l'églisi; de Sainte ÎVIarie-derArclie, où les attendaient, tlans le chœur, trois prêlres agenouillés et qui ri'citaient des prières.
Quand les pas de ce (horloge lu.i^ubre grincèrent, en glissant sur les dalles humides de la nc^ ^ les piètres se levèrent et le plus Agé jeta de l'eau bénite sur les restes glacés des deux époux ; puis il commença Tolfice des morts, célébra les mystères de la messe, et après les avoir terminés il se tourna vers les huit ou dix personnes agenouillées dans l'om-
bro qui priaiciU avec lui [)uui le dcleuseur irépassê (les iinniuuilés de la ville.
— Frères, leur dit-il, le plus brave et le
plus vertueux des bourgeois de Londres a péri vieliaie d'un lâche guet aî)eus et d'une odieuse trahison; il nous rcsle trois devoirs à remplir envers lui: jurez-vous par le salul de votre ame, sur votre part de paradis et au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit de vous ae cjuitter de ces devoirs?
— Nous le jurons par le salut de notre àme, sur notre part de paradis et au nom du Pèie, du Fils, cl du Saint-Esprit! s'écrièrent luia nimement toutes les voix.
Amen! reprit le prêtre. Or, oyez moi
donc et lciiez-\ous pour avertis. J^c promici do CCS devoirs est de ne jamais révéler aux Normands en quelle sépulture reposent les restes du généreux et loyal défenseur dont nous allon§ déposer le corps sous ce caveau. Je déclare félon 5 traître à son serment, excommunié, chassé de la sainte église, le coupable qui, directement ou indirectement, par parole ou par gesle, trahirait le secret de cette tombe et exposerait à la profanation de si saintes reliques. Analhème sur lui!
— Anathôme sur luil répétèrent tous les assistants avec un geste de nienace et de malévliclion.
— Secondement, reprit la voix grave et lente du piélfe^ i\ faut jurer de persévérer
dans l'œuvre iju'il avait si loyaloment et si hardiment eonimencéc. Pour cela, il est nécessaire qu'un de vous entrcprenn(^ le voyage de Normandie, que Williams a fait naguère pour vous. Celui qui se chargera de cette mission se jettera aux genoux du roi Richard, lui apprendra le meurtre de Williams et demandera justice contre la trahison des aldermen et l'iniquité de l'archevêque de Cantorhéry, Qui de vous partira pour remplir ce périlleux devoir?
Un silence profond suivit la demande (ki prêtre.
— Je ne croyais pas trouver tant d'ingratiluA en face des reliques encore tièdes d'un martyr morl^>our votre cause! s'écria le prê-
Irc avec indignation. Si personne ne se trouve le cœur d'entreprendre ee voyage et d'aller demander justice pour Williams au roi Richard, c'est moi, vieillard infirme, qui me chargerai de ce soin. Quoi! personne ne répond, pas même toi, Bertrand de Gourdon , toi le beau-frère de Williams Longue-Barbe, toi qui as épousé la sœur de sa femme!
Bertrand de Gourdon se leva parmi la foule agenouillée el dit : •
— Mon père, vous ignorez sans doute que je ne suis Saxon que par mon mariage avec une Saxonne , avec la sœur de cette pauvre Jane, qui me consolait encore hier par ses bonnes paroles de mon récent veuvage. Mon père est bourgeois eu la ville de Limoges; je suis
né dans le clialcan de Clialus, qui dépend de ce même comté: donc je serais mal venu du roi Richard si j'allais, moi qui ne suis point son sujet, lui demsnider justice pour Williams. Mais puisqu'il ne se trouve point ici parmi tous ces Anglais un cœur assez brave pour se dévouer à la cause de Williams, je vous offre tout ce que je possède pour subvenir aux frais (le votre voyage, et qui plus est je vous accompagnerai, mon arbalète sur l'épaule, partout où vous irez. Ainsi, tant qu'il me restera un souffle de vie, vous n'aurez à redouter aucun péril, car mon coup d'œil est juste, ma main est sûre et mon courage à l'épreuve.
— Nous allons partir à l'instant même, dit le prêtre, Dieu nous protégera et nous donnera la force d'accomplir notic œuvre.
Puis, sans coloria (îommc sans ro[)ioclio, il se tourna vers ceux (jui se trouvaient là et leur demanda :
— (Jui de vous se chargera de veiller sur la fille de Williams? Quelle mère deviendra sa mère? Quel père l'adoptera et en fera sa fdle?
— Ce sera moi, s'il vous plait, qui prendrai la petite Williams en mon logis, fit un bourgeois nommé Godwin: ma femme n'a point attendu jusqu'ici pour en faire son enfant, et vous la voyez qui nourrit déjà de son lait la petite orpheline; dès cet instant l'enfant de Williams devient le mien, il habitera sous mon toit, il prendra place à ma table, il sera vêtu comme mes propres enfants et partagera avec
eux riiénlago (|uc je laisserai. Qua Dieu iiii maudisse si je mnnque à uia parole et si je ne deviens sur riicure son père.
— Et moi sa mère, ajouta la femme <lu bourgeois, en s'avançant avee la petite (ille attacliée à son sein.
— Dieu reçoit votre serment, maître God vvin. Allez en paix, mes frères!
Chacun se retira silenciciisemeni. Le prêtre resta seul avez Bertrand de Gourdon.
— Ètes-vous prêt, frère, demanda le [irètie; une barque que j'avais fait pré[)arer à tout événement n'attend plus que ses pabsager:>
— \{)H — poui j)ailii' ol l'aire voil(.' vers la iNorinandic.
— Accordez -fuui un (juarl d'heure el je reviens poiu- ne plus vous (juitler'.
— Quels adieux avez-vous donc h ï;\\vc à Londres, Bei liand, vous donl la lernine n'est plus el dont le pèrx habite le comté de Limoges? vous (jui n'avez ni femme ni enfant?
— Je n'en ai pas moins besoin d'un quart d'heure avant de partir, répliqua l'archer, (pii sortit de l'église et se dirigea vers le gibet. Là, il tira de sa poche un couteau, détacha de La potence un morxeau de bois long d'une demi palme, et le plaça, précieusement enveloppé, dans le carquois où se trouvaient ses
Hèclies. Puis il rovint i\ l'ôglise, on le prêtre riittonclait en priant.
— J'ai (jualro cents pièces d'or dans mon escarcelle, dit l'archer, cela peut-il suffire aux frais de notre voyage?
— Ma besace en contient huit cents, repli qua le prêtre. Allons, en route, frère^ partons avant cpie l'archevêque de Cantorbéry n'évente notre dessein et n'y metle des enlraves.
— - En route!
— ^^ Mon Dieu, soyez-nous en aide! s'écrira le vieux prêtre avant de sortir de l'église^ donnez la persuasion à ma voix, et la force à mes
moinhr(^s places par l'apte. Il s'agil do volro cause, puisqu'il s'agit delà cause des oppri mes !
Quelques instants après, une barque les reçut tous les deux et se dirigea vers un bâtiment qui se trouvait à l'ancre non loin de là. Commandé par un capitaine saxon dévoué à la cause de la bourgeoisie de Londres, ce bâtiment mit à la voile pour la Normandie, où l'appelaient d'ailleurs ses aiïaires commerciales.
Le lendemain matin, la populacd, qui la veille avait laissé paisiblement massacrer son défenseur, ne manqua pas, soit curiosité, soit dévotion, de venir visiter le gibet. La surprise fut grande lorsqu'on s'aperçut de la dispari- 4ion du cadavre, et surtout lorsque l'on remar-
(jua Ta brèche faite à la potence par Dertraiid de Gourdoii. Ne pouvant s'expliquer l'un et l'autre de ces mystères que par le merveilleux, on ne manqua point de dire que des anges avaient emporté au ciel la dépouille humaine de Williams, et l'on vit dans le fragment coupé de la potence une révélation des vertus mirat^ culeuses attachées à ce bois, instrument d'un martyre. Aussitôt cette interprétation donnée^ chacun l'adopta avec enthousiasme, on abattit la potence, on s'en disputa, comme de précieuses reliques, les moindres morceaux, et ceux qui ne purent se procurer quelque parcelle de ce bois grattèrent le sol dans lequel il avait été planté, si bien qu'en peu de temps il se forma une fosse profonde à la place occupée naguère par le gibet. Bientôt môme le bruit de la mort et du miracle opéré par l'in-
lorroRsion ihi I)ir!nlionron\ Williams s*élnnl répandus dans toute l'Angleterre, on vint en pèlerinage au gibet, des diverses villes de ce royaume, et plus de vingt mille Saxons accomplirent ce pèlerinage au lieu du supplice de saint Williams. Les prêtres des diverses églises de Loîidres, Saxons pour la plupart, prêchèrent la canonisation du martyr de la cause nationale, et ce fut en vain que l'archevêque de Cantorhéry, conjointement avec le grand juslicier Hubert, mirent en œuvre la prison , le fouet et la corde pour empêcher le culte unaniment rendu à la mémoire de Williams. Le nom de Williams resta pendant plus d'un siè* cle encore invoqué comme celui d'un bien-^ heureux, et plusieurs manuscrits du temps attestent que les Normands eux-mêmes finirent peu à peu par adopter le saint anglais et
à recourir à son intercession, oubliant qu'il était mort victime de l'injustice et de l'oppression de leurs pères.