L ENFANT
Il y avait dans le pays de Galles , au bord de la mer, une petite cabane ou plutôt quatre piquets revêtus de peaux , qu'un pêcheur et sa femme plantaient tantôt sur une partie du rivage, tantôt sur une autre. Une vieille bar-
(|uesetrouvail toujours onroiicce dauslesable, près de cette cabane, assez loin des (lots pour (ju'ilsn'erjtraînassent pas le frêle esquif, mais assez près cependant pour qu'on pût le remettre à la mer sans trop de fatigues et d'efforts. Quand aucun orage ne grondait dans les airs, quand les vagues se balançaient avec tranquillité et sans colère, on voyait Gurth prendre ses filets qu'il disposait à marée basse et qu'il allait rechercher ensuite après que la marée haute était venue le recouvrir en y laissant quelques poissons. Il prenait cette proie, la rapportait à sa femme qui la faisait griller sur quelques charbons, puis après un court repas il allait se coucher sur les algues d'une roche, regardait le ciel d'un air mécontent et finissait par s'endormir.
Mais le ciel se couvrait-il de nuages, le vent
nmgissail-il, la nier gonflée et inquiète (!oni mençait-elle à faire entrechocj uer ses vagues? Alors Gurlh s'éveillait et une joie étrange s'emparait de lui. Son œil brillait d'un éelat sinistre; un rire féroce conl raclait ses lèvres recouvertes d'une barbe rousse et plantureuse; des cris joyeux sortaient de sa poitrine; Puis, on le voyait dépouiller son justaucorps de peau de phoques et mettre à nu ses larges et puissantes épaules. Il appelait sa femme pour qu'elle l'aidât à lancer sa barque à flot; il saisissait les rames et bientôt le frêle esquif bondissait sur la mer en fureur, emportant avec lui les deux sauvages créatures naguère si paisiblement étendues sur les algues.
Tandis que Gurth dirigeait la chaloupe, sa femme Herlich interrogeait sans cesse du regard l'étendue des flots et cherchait si le fanal
do quelque navire n'apparaissait pas au loin. nèsqu'Herlicli apercevait la lueur agitée d'un de ces fanaux, soudain elle hissait au bout du mât une immense lanterne de corne et Gurtli dirigeait la barque avec une grande habilité à travers les écueiis et les rescifs parmi lesquelsil naviguait habituellement etdont il connaissait les moindres détours. Presque toujours le capitaine des navires égarés sur la côte se laissait prendre à cette ruse infernale et s'avançait avec confiance vers une rive près de laquelle il voyait naviguer sans danger un bâtiment dont il ne pouvait distinguer la forme, mais qu'il jugeait être d'une grandeur considérable, d'après la nature et la dimension de son fanal. Bientôt la quille du navire confié à l'imprudent venait se briser contre les rochers et la mer se couvrait de débris et d'hommes... Alors la barque de Gurth s'arrê
lait, ramenée au rivage et écliouée sur le sable, Iferlich donnait à son mari une longue massue, et prenait elle-même un croc attaché au bout d'une corde, puis tous les deux attendaient. Si les flots apportaient des débris, Herlich lançait son croc avec une adresse merveilleuse, les saisissait^ les amenait sur la rive et emportait cette épave derrière un rocher ou dans sa cabane. Si c'était un homme que la mer poussait sur le rivage, Gurth se jetait sur lui, et soit que l'infortuné se trouvât évanoui, soit qu'il tendît les mains et qu'il demandât assislance, le brigand le frappait sans pitié de sa massue et dépouillait son cadavre.
Un soir, la journée avait été bonne: un navire était venu se perdre tout près de la cabane de Gurth : non-seulement ce dernier avait trouvé sur les huit ou dix malheureux
tombés sous sos coups boaucoup d'or et d'objels |)récieux, mais encore le croc d'Hcrlicli avait amené deux caisses pleines de viandes salées el plusieurs outres de vins. Assez riches pour se livrer à la joie d'une orgie, les deux féroces créatures, sans s'inquiéter des autres débris qu'ils voyaient flotter parmi les vagues, allaient rentrer dans leur tente avec leur butin et commencer, au bruit de la tempête et de la foudre, leurs complices, un repas dont l'ivresse et ses fureurs ne devaient point tarder à faire partie, quand tout à coup les flots jetèrent sur le sable, aux pieds d'Herlich, un petit enfant, qui se mit à pousser des cris plaintifs. Gurth saisit la massue pour le frapper, mais le cœur de sa femme quelque endurci qu'il fût, se sentit remué de compassion et elle arrêta le bras de son mari.
— Ne tuons pas les enfants, dit-elle.
C'était la première parole de pitié que Gurth entendît sortir des lèvres de sa compagne: aussi la regarda-t-il d'un air de surprise et en riant.
— Voici du nouveau! hurla-t-il d'une voix
qui couvrit les mugissements de la tempête. Que veux-tu faire, Herlich, de cet avorton criard? Laisse-moi l'écraser.
Il leva le pied pour broyer l'enfant. Herlich
saisit son croc, le lança à la tête de Gurth, et
tandis que ce dernier essuyait son front blessé
. et sanglant, elle ramassa l'enfantetleréchaulîa
-contre sa poitrine. Le brigand, que la colère
iivait fait pAlir <ral)or(l, se piil biontol à liie cl tondil une main velue à sa féroce compagne.
— IVien fraj)pc, Herlich, bien frappé! Si mon front n'élait pas si dur, lu l'eusses ma foi brisé... Je te par(Jonne, mais ne recommence plus. Allons, jette-là ce pett't chat qui
miaule, la mer en fera ce qu'elle vou<ira. Viens
boire avec moi le vin des naufragés et savoir
si leurs provisions sont bonnes.
— Gurtli, répliqua la sauvage créature en passant l'un de ses bras autour du cou nerveux du pêcheur, Gurtli, il faut me laisser cet eiifant. Je l'éleverai, il deviendra grand, et quand nous serons vieux, c'est lui qui confluiia la barque pour nous et qui apportera dans notre cabane les épaves du naufrage.
— Voilà de singulières idées, dont je ne te croyais pas capable , interrompit Gurth évidemment adouci; fais ce que tu voudras.
Garde cet enfant, pourvu que ses cris ne troublent jamais mon sommeil... et que ce soit un garçon, ajouta-t-il, car sans cela je lui tords le cou. Allons,, viens, je me meurs de faim et la soif me serre le gosier.
Herlich laissa entrer Gurth dans la cabane et déposa l'enfant dans le creux d'un rocher plein de mousse. Elle se dépouilla du grossier manteau qui flottait sur ces épaules, en couvrit soigneusement son protégé, donna un baiser à son petit front blanc et alla rejoindre Gurth, non sans se retourner deux fois pour s'assurer que l'enfant dormait. En entrant dans la cabane, elle trouva Gurth qui dévorait
nue pièce do porc salé ot prcs diKjuel gisait déjà une outre vide. Elle l'encouragea à boire de nouveau,, feignit de se livrer également à riniem|>érance et vit bientôt le brigand tomber ivro-mort. , Aussitôt, elle quitta la cabane et vint retrouver l'enfant, qui s'éveilla et lui tendit le bras, avec un sourire, comme si elle eût été sa mère. Une larme brilla dans les yeux de celle qui n'avait jamais pleuré; cette larme glissa sur ses joues brunes et s'arrêta sur son sein comme une perle brillante.
— Oui, dit-elle, tu peux me sourire et me tendre les bras, car je t'aimerai, car je veillerai sur toi comme l'aurait fait ta mère, ta pauvre mère dont les flots emportent sans doute le cadavre. Je t'aimerai, car je suis seule au monde depuis le jour où Gurtli est
venu m'enlever à ma famille, moi , jxuivio jeune fille sans défense, dont il a fait sa compagne. Pour toi, je ne m'enivrerai plus; pour toi je ne tuerai plus, car le sang porle malheur, et puis je ne vcu\ pas que tu commettes de crimes et que tu aies à redouter comme moi, la justice des hommes et la justice de Dieu. Je cacherai soigneusement Ion sexe à Gurth, qui te tuerait s'il savait que tu es une fille. Je t' élèverai près de moi comme mon
enfant jusqu'à l'âge de cinq ou six ans
Qand les mauvais exemples pourront avoir quelque influence sur toi, le bon Dieu m'inspirera ce que je devrai faire pour toi. Je le farai, dût-il m'en coûter la vie.
En disant ces paroles, elle versait goutte à goutte dans la bouche de l'enfant un peu de lait qui provenait d'une chèvre , seul être
vivant qui habitait sous la lente avec Gurih. Herlich plaça l'enfant sur ses genoux comme dans un berceau, se balança pour l'endormir et finit par se laisser aller elle-même au sommeil.
Il était grand jour quand , le lendemain matin, Gurth sortit du profond assoupissement où l'avait jeté son ivresse de la veille. Les yeux gonflés, la tête alourdie, il porta dans la tente des regards étonnés , car il s'attendait à trouver, comme d'habitude, Herlich étendue à ses pieds et engourdie par le vin. Il se leva, il sortit et appela Herlich à diverses reprises ; ne la voyant point venir il se dirigea vers les rochers, où il ne tarda point à la rencontrer endormie , l'enfant dans &es bras. Gurth fronça le sour-
— D'où lui vient celle singulière tendresse pour un enfant (|u'elle n'avait jamais vu? gronda-t i!. Vat-elle, pour celte petite créature , abandonner ma cabane toutes les nuits? Ilerlicli était brusque, sans pitié, sans faiblesse : je l'ai vue dépouiller cent fois des cadavres encore palpitants sans donner le moindre signe de pitié , et la voilà (]ui se fait berceuse et qui dort en plein vent pour mieux soigner un avorton. Ah !
les femmes ! Il ne faut jamais croire en
elles : un instant suffit pour les faire changer. Holà ! Herlich !
Herlich s'éveilla et se hâta de placer l'enfant dans son nid de mousse, car elle lisait de la colère sur le front de son mari.
— La première fois que tu sortiras de ma
cabane pour venir passer la nuit près de cet enfanl , lui dit-il, je briserai d'abord la tête de ton protégé contre la terre , après quoi je t'attacherai à quelque bon pieu et tu feras largement connaissance avec la corde de ton croc ou le bois de mes rames.
Herlich leva sur Gurth un regard féroce.
— Tu m'as déjà bien souvent battue et j'ai supporté les coups sans me venger,* dit-elle , mais si tu touchais à l'enfant, je te conseille de rne tuer avec lui, car sans cela les passants verraient bientôt un cadavre dans ta cabane 5 n'aurais-je d'autres armes que mes mains 1
— - Ah^ ah! ht Gurth, qui voyait avec
plaisir la colère et la menace animer les traits de sa femme : voilà comme je t'aime, Herlich ; tu es vraiment belle maintenant : les cheveux en désordre , l'œil en feu, le visage pâle et les mains convulsivement agitées ! Tu n'as plus l'air d'une vieille nourrice de Londres, accroupie sur le seuil d'une boutique, pour changer de langes le fils d'un marchand. Viens que je t'embrasse , ma furieuse.
Et il la pressa dans ses bras nerveux avec une force qui eût étouffé toute autre femme : mais à peine la taille de la robuste Herlich pliait-elle.
♦ — Allons c'est assez de querelles ; viens m'aider à replanter les piquets de notre cabane que la violence de la tempête a ébran-
lés. Ensuite , nous rejetterons à la mov les cadavres que le reflux n'a point encore enlevés et nous enterrerons nos provisions superflues et notre or. Il ne faut pas qu'on devine en rien les richesses du pauvre pêcheur Gurth, jusqu'au jour où nous pourrons aller mener en Normandie la vie opulente d'un riche baron. Car, avec de l'or, le roi Richard me fera baron, Herlich. L'or rend tout possible à la cour du roi Richard !
Herlich, avant de suivre son mari, déposa l'enfant sur le lit de mousse , et après s'être bien assuré qu'il dormait, et avoir déposé sur son front un baiser, se dirigea vers la cabane. Elle sentit tout à coup un souffle délicieux et frais qui passait sur sa tête et qui caressait son visage : ce souffle fit éprouver
à la sauvage compagne de Gurth des sensations qui lui étaient inconnues... C'était l'aile du chérubin qui traversait les airs el venait veiller près de l'enfant.