EN MER
Six années s'écoulèrent, durant lesquelles l'enfant jeté clans les bras d'Herlich devint grand, et finit par se gagner, grâce à sa gentillesse et à sa naïve gaîté, jusqu'à la farouche affection de Gurtb. La douceur et le peu
de force de la petite créature, qu'il croyiiit un garçon, n'était pas de nature à plaire au robuste et brutal brigand 5 mais les caresses d'Edwards , c'est ainsi qu'ils l'avaient nommée, son inaltérable gaieté et la grâce répan due sur toute sa personne, faisaient expirer sur les lèvres de Gurth la parole de dédain ou de colère qu'avait provoquée la faiblesse de la petite fdle, habillée du costume des paysans gallois. Edwards pliait sous les fardeaux que voulait lui faire porter Gurth et ne savait point manier les rames trop pesantes pour ses bras; mais en revanche, elle tenait et dirigeait le gouvernail av(?c autant d' habileté que le brigand lui-même et savait gravir jusqu'au sommet du niât avec la prestesse et l'agilité d'un écureuil. Aucun danger nd l'étonnait^ aucun obstacle ne l'arrêtait : il ne se passait point de jour sans qu'elle rap-
porlât à Herlich quelques oiseaux de mer dénichés sur les rochers les plus^ hauts cl les plus escarpés. Ses blonds cheveux épars sur ses épaules, vêtue d'un pourpoint qui dessi nait les formes de sa taille svelle et d'un large haut-de-chausse qui laissait sa jambe et ses pieds nus, quand elle ne bondissait pas de roche en roche, elle s'exerçait à tirer de l'arc ou de l'arbalète et ne manquait presque jamais le but qu'elle visait. Gurth l'emmenait avec lui chaque fois qu'il partait pour la pêche ; mais quand il arrivait une tempête et que le brigand allumait le fanal de son mât pour faire échouer quelque navire^ Herlich, sous prétexte qu'il ne fallait pas exposer aux périls de la mer et aux outrages du vent une frêle créature comme Edwards, obtenait toujours qu'on laissât Tenfant dans la cabane. Le véritable motif
qui la faisait agir de la sorte , c'est (ju'elle ne voulait pas associer, la jeune fille à des scènes de crime et de meurtre ; c'est qu'elle ne voulait pas souiller la pureté de cœur de celle qu'elle avait adoptée. Oui, Herlich, la femme de Gurth , Herlich qui naguère frappait, sans sourciller, sans une émotion, le naufragé qui lui demandait grâce, ne se sentait plus la même à présent. Elle aurait donné la moitié de sa vie pour se trouver au fond de quelque village paisible et n'être qu'une pauvre femme assise près de son foyer une quenouille à la main ! Mille inquiétudes maternelles emplissaient son cœur sur Tavenir de l'enfant qu'elle voyait grandir près d'elle et que ne tarderaient point à cor rompre les exemples de Gurth 5 car la joie de Gurth était extrême quand il voyait Edwards porter à ses lèvres une coupe pleine de vin
et répéter les blasphômcs qui se mêlaient aux moindres paroles du brigand.
Ces inquiétudes sur l'avenir de son enfant d'adoption rendaient Herlich triste et rêveuse. On la voyait souvent passer des heures entières, assise sur quelque pointe de rocher, et, la tête cachée dans ses deux mains, se laisser aller à ses pensées. Alors le chérubin Asraël venait s'asseoir à côté d'elle ou voltigeait au-dessus de sa tête , airn d'attiser par son souffle divin la flamme généreuse que la pitié avait allumée dans le cœur de cette femme» Un soir que Gurth se* trouvait absent, elle quitta tout à coup le rocher , mit la barque à flot ei appela Edwards.
— Mon enfant, dit-elle, il faut que nous fassions force de rames et que nous entre-
prenions un voyage qui sera long, poui être.
L'enfant sauta de joie, car elle ne se sentait à l'aise que dans la barque et ^^,ur les flots.
Herlieh, inspirée par Asraël, avait résolu de profiler de l'absence de Gurth pour fuir, tâcher de gagner la côte de Franceetchercher sur quelque rive déserte de cette contrée une existence sans crime et vsans remords. Là , se disait-elle , je vivrai du travail de mes mains , j'irai à la pèche , je raccommoderai les voiles des pêcheurs, je mendierai même s'il le faut , mais du moins je sauverai celte jeune fille des remords qui me rongent le cœur 5 je n'aurai point à me repentir d'avoir
causé sa perle. Dieu (jui m'inspire me pro-
tégera !
El pour la première fois, celte femme qui ii'avail point prié depuis le jour où Gurlli l'avait amenée sanglante dans sa cabane, celte femme, habituée au pillage et au meurtre, s'agenouilla pieusement, tendit les mains vers le ciel et essaya de murmurer une prière. Edwards, qui la vit faire, se plaça près d'elle, l'imita et de sa bouche enfantine récita les paroles qu'elle entendait sortir des lèvres de sa mère adoptive.
— Seigneur, Seigneur, protégez -nous !
Bientôt îa barque , détachée de l'anneau qui la retenait au rivage, fut mise à flot et
lancée à l'eau; la voile s'ouvrit, se gonfla, et ie reflux einporta l'esquif en pleine mer avec la rapidité d'une flèche. Mais Âstaroth qui voyait sa proie lui échapper, et qui subissait avec d'autant plus de rage le triomphe d'Asraël que ce triomphe devait mettre un terme à Texil de l'ange et le ramener, dans le ciel, alla au-devant de Gurth qui revenait , lui inspira des pensées de colère et de crime , et hâta sa marche en le poussant de ses mains invisibles. Gurlh arriva sur la rive au moment où Herlich et Edwards commençaient à mettre la rame en œuvre pour gagner tout à fait au large et donner plus de vitesse à leur esquif. Sans s'expliquer les motifs de leur fuite, il comprit néanmoins que toutes deux le fuyaient. Aussitôt il prit une flèche dans son carquois et l'ajusta sur son arc; la flèche siffla et elle aurait atteint le but , si la main
(rAsraël no l'eût détournéo; mais Asiarotli (nrioux s'élança d'un bond sur la clialonpool poussa Herlicli dans la mer. Herlicli jota un i ri : Mon Dieu ! mon Diou ! puis elle disparut sous les flots, qui se refermèrent sur elle.
Tandis qu'Edwards se livrait au desespoir ol se demandait avec anxiété s'il fallait poursuivre sa route ou bien obéir à Onrtli qui rappelait du rivage, Gnrth, furieux, se mit à la nage et se dirigea vers la barque. En ce moment, le ciel se couvrit d'éclairs, la foudre éclata et deux cadavres ne tardèrent point «à venir se briser contre les rochers. Cadavres hideux et sanglants, dans lesquels personne n'eût pu reconnaître les corps défigurés de GurtJ] et d'Herlichl
Cependant , Edwards, perdu au milieu
dos flols , Edwards qui venait de voir péiir sa bienfaitrice, élevait les mains au ciel et lépétait la dernière parole de sa mère adoptivo, comme il avait répété le matin sa prière; car l'ange Asraël se tenait assis à la poupe de la barque; mais Astaroth, debout à la proue troublait l'esprft de la jeune lille alin d'éloi gner d'elle toute pensée religieuse; et jelait sur elle des pensées de terreur et de désolation. Sans le chérubin, il eut essayé de précipiter l'enfant dans les Ilots, car il coni mençait h craindre qu'elle n'échappât à l'enfer. Mais il n'osait tenter ce hai'di projet : il se rappelait les cruelles tortures qu'il avait déjà subies sous les yeux de l'ange exilé , et un tremblement convulsif le saisissait rien qu'à la pensée de ces horribles souffrances. Tous les deux , en présence , attendaient donc rissue de cette lutte entre le ciel et l'enfer.
Pour Astaroth, c'était une honte et une défaite qui Tcxposeraient durant l'éternité aux impitoyables railleries des autres démons. Si Asraël était vaincu, il lui fallait attendre la consommation des siècles avant d'entrer dans le paradis, car Edwards, ou plutôt Edwigh, était le dernier rejeton de la famille de Williams... Astaroth croisa les bras sur sa hideuse poitrine : Asraël se mit à genoux et leva les yeux avec espérance vers le ciel. Mais Dieu ne voulait pas que tout fût terminé durant cette nuit : la mer s'apaisa peu à peu, les flots perdirent de leur agitation , la foudre cessa de gronder, les éclairs s'éteignirent. Edwigh, brisée par la fatigue et la douleur, s'endormit, et lorsqu'elle se réveilla, la barque se trouvait arrêtée parmi les rochers.
Quand la jeune fille s'éveilla, elle porta
aulom d'elle des regards de suiprise; les éve iiejnents de la veille lui semblaient un rêve péiiibleeUiouloureux. Mais quand elle vit qu'elle ne dormait point , quand le souvenir cl' lier lich morte se présenta distinetement à sa pensée, elle se mit à pleurer avec amertume. Asraël, ému de pitié, détacha du bout de son aile la chaloupe et la dirigea vers une baie voisine, qui servit de port à ce frêle esquif. Edwigh alors s'élança sur le rivage et vit un jeune garçon qui passait près de là en courant; elle voulut l'appeler, mais le cri qu'elle poussa était si rauque et si terrible, qu'il épouvanta l'enfant, et le mit en fuite. Les parents de ce dernier, alarmés de le voir revenir pâle et tremblant, s'informèrent des causes de sa terreur, et il leur répondit qu'un monstre avec de longs cheveux, se tenait sur les borJs de la mer, prêt à dévorer ceux qui s'approchaient
(le lui. Tous aussitôt s'armeront et coururent vers le rivage: ils s'arrêtèrent avec étonncment à la vue d'Edwigh, dont l'étrange et merveilleuse beauté prenait encore un caractère plus sauvage sous les derniers rayons du soleil couchant qui jetaient, à grands flots, sur elle les reflets glorieux de leur pourpre. Ses longs cheveux blonds épars, debout et appuyée sur une rame, elle regarda quelque temps avec un sourire la foule des pêcheurs rassemblés et marcha vers eux avec confiance. Par un mouvement de terreur machinal, les pêcheurs reculèrent devant cette créature inconnue : Edwigh n*en continua pas moins sa marche, surprise de la crainte qu'elle inspirait et voulut prerulre dans ses bras un enfant que la précipitation de la fuite avait fait trébucher et renverser aux pieds de l'étrangère. Comme elle se baissait pour relever le petit eiïray.é.
le père lança conln* Edwigli le harpon qu'il tenait à la main et atteignit la jeune fille au milieu de la poitrine. Elle tomba sous le coup, se débattit pendant quelques minutes sur le sable, qu'elle couvrit de son sang; mais ce fut une crise rapide dont elle triompha bientôt. Habituée à la souffrance, la jeune fille surmonta la douleur qu'elle éprouvait, se releva et arracha de sa blessure le harpon. Chercliant ensuite du regard celui qui l'avait frappée, elle le reconnut, le poursuivit au milieu de la foule et le jeta bientôt à ses pieds. Alors il se fit un tumulte effroyable autour d'elle; chacun l'attaqua: seule contre tous, elle ne tarda point à céder au nombre. On la terrassa, on la couvrit de liens, on l'attacha fortement à un pieu et les pêcheurs, encore sous l'influence de la colère, se mirent à délibérer entre eux sur le sort de leur captive.
Tandis (|uo les uns |)ro|)Osaioiil de lui tloiiner immédiatement la mort, et (jue d'autres voulaient la réserver pour des supplices longs et cruels, Edwigli, épuisée par la colère et par la perte de son sang, tomba sans connaissance; une vieille la prit en pitié, se pencha vers elle pour la panser et entr'ouvrit la veste qu'elle portait.
— C'est une femme! c'est une femme!
s'écria-t-elle alors.
Et elle interrogea Edwigh; mais Edw^igh ne comprenait pas la langue dont se servait la vieille femme pour lui parler et répondit d'une voix mourante quelques mots en saxon. Ces mots ne furent point compris davantage par ceux qui l'entouraient. Par bonheur un
\ieux prêtre anglais, que la mort du roi Richard et les catastrophes survenues depuis cette époque avaient empêché de retourner en Angleterre, attiré par le tumulte, quitta le petit herniitage qu'il s'était fait parmi les rochers, et se hâta d'arriver pour arracher s'il en était temps encore, leur victime aux pêcheurs. L'ange et Me démon qui planaient au-dessus du rivage reconnurent le vieux prêtre de Sainte-Marie-de l'Arche: Asraël jeta un cri de joie, mais Astarolh rit de son rire amer.
— Ne te crois pas encore vainqueur, dit-il. "^ Malgré la présence de cet auxiliaire. Edwigh n'a point reçu le baptême, Edwigh vient de verser du sang; donc mon influence peut s'exercer sur cette prédestinée de l'enfer tan-
(lis (juo Ui te vois forcé do losler iiiaelif près d'elle.
En disant ces paroles, il descendit près de la jeune fdie, et, sans cesser d'ôlre invisible, il Tentoura de ses bras immondes et la troubla du souffle de son haleine infernale. Edwigh, qui venait de succomber à un second évanouissement, ouvrit les yeux et se sentit animée d'une force étrange. Son cœur battait vite, son sang brûlait dans ses veines, son regard était allumé tl'un éclat sinistre. Les femmes qui lentouraient reculèrent effrayées et le vieux prêtre resta seul près d'elle.
— Venez, jeune fdle, lui dit-il: venez, vous n'avez plus de danger à craindre. Venez, un asile vous attend! Je vais vous conduire dans
un cloître voisin où vous trouverez des soins pour vos blessures et pour votre âme. Venez, accompagnez-moi .
Edwigli fil un mouvemeni pour suivre le vieillard: le démon l'arrêta et resserra plus étroitement encore l'étreinte dont il reniourait.
Le vieillard prit la jeune (ilie par la main , mais Astarotli murmura des paroles fatales à l'oreille d'Edwigh, et celle-ci repoussa le vieillard si rudement, qu'il tomba et que sa tête alla frapper et se briser contre l'angle d'un rocher. Furieux à la vue de ce meurtre, les pêcheurs se jetèrent sur la meurtrière, dont le corps sanglant roula bientôt près du vieillard qui se mourait. Astarotli triomphant se
penchait déjà vers Edwigli pour sVmparor de son Ame; Asraël s'agenouilla près du vieilkird et lui murmura ces paroles à l'oreille :
-— Elle n'est point baptisée, sauve-la.
Le prêtre, à celte inspiration céleste, se souleva, se traîna vers Edwigh expirante, et laissa tomber sur le front de l'infortunée quelques gouttes (lu sang qui coulait de ses propres blessures:
— Je te baptisé au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, dit-il, et il mourut.
— Une larme devait te sauver , s'écria l'ange, et c'est une goutte de sang qui t'a rachetée. Dieu soit loué à jamais, car les secrets
(le sa providence sont divins et impénétrables.
Alors on entendit le rugissement d'Aslarolh vaincu qui retournait dans les enfers cacher la honte de sa défaite, et le chérubin Asraël remonta dans les cieux pour y conduire aux pieds de Jehovah deux âmes radieuses, tandis que les anges ses frères chantaient leurs plus harmonieux cantiques et mêlaient à leurs voix divines les accords sublimes de leurs harj)es d'or.