LA BATAILLE PERDUE
Le 10 décembre 1542 , une armée de six mille hommes arriva sur la frontière de l'Ecosse , et quoique le jour commençât à baisser et le soir à paraître , au lieu de dresser et d'établir un camp, on se prépara au com-
bal. Les cavaliers liièreiil leurs épécs , les f'anlassiiis alkimèreiil les mèches île leurs arquebuses, et deux petits canons en Çer, piè ces de campagne plus incommodes que redoutables, s'avancèrent sur le front des lignes, chargés de boulets qui pesaient trois livres. Tout cet appareil belliqueux semblait d'autant plus étrange et d'autant |)lus inex. plicable que l'on ne voyait aucune troupe ennemie sur l'autre rive du Solway, et que tant (le soldats paraissaient rassemblés seu leUiCnt pour s'emparer d'un petit bois assez loulfu , mais où personne ne se montrait pour défendre. Une fois la lame au poing, le rouel des arquebuses tendu et l'artillerie en état, on vit s'avancer hors des rangs un chevalier revêtu d'une riche armure. Aussitôt des acclamations le saluèrent de touteî^ parts, et il fallut qu'il s'inclinât trois ou
(jiialro l'ois sur le cou de son cheval pour vè pondre à ces 'témoignages unanimes d'all'eclion, et aux cris de : Vive iord Maxwell ! Celait le général en chef.
Lord Maxwell ne tarda point à voir arriver près (le lui un second cavalier qui portail sur son casque une couronne royale. Ce dernier venu, loin do manier son cheval avec Thabileté que déployait lord Maxwell , pouvait à peine se tenir sur sa monture, quelque docile et peu fringante qu'elle se montrât. Néanujoins c'était un chevalier de haute taille et d'une physionomie à la fois mélancolique et fière ; mais on lisait sur son visage pale, sur ses traits altérés, les stigmates de la maladie. Lorsqu'il tira son épée et qu'il la brandit pour répondre aux saluts de l'armée, sa main affaiblie laissa relomber l'arme , qui
foillil lui échapper, et qui aurait été s'étendre sur le sable, si lord Maxwell ne se fut liaté de la retenir. Ce service, avec quelque opportunité qu'il arrivât, n*en parut pas moins déplaire à celui qui le recevait.
— Si la main est débile, la volonté est forte, mylord, dit-il brusquement au généralissime. Or écoutez bien ceci : ne touchez ilus ni à mon épée ni à mes ordres. Pourquoi, malgré mes instructions bien précises, les cavaliers occupent-ils l'aile gauche du corps d'armée et vont-ils en avant, au lieu (le se tenir prêts i\ soutenir au besoin les fantassins ?
— Sire , répliqua lor:S Maxwell , les cai^alicrs se composent de tous les nobles gen-
iilshommes de rarméc, et c'est à eux à commoncer Taltaque. Ils ne sauraient consentir à laisser cet honneur à des manants et à des soldats de fortune.
— Et pour complaire aux nobles gentils , hommes de l'armée, pour obéir à leurs seineuries, mylord, dit Jacques V, vous n'avez point hésité à me désobéir? à moi qui suis votre roi. On me croit donc bien près de mourir, mylord, pour que les courtisans préfèrent la faveur de la foule au respect qu'ils me doivent? Que fcriez-vous à un de vos capitaines qui méconnaîtrait vos ordres, afin de complaire à ses soldats ? Vous hausseriez en riant les épaules, et vous donneriez la compagnie à un plus docile ou à un plus digne, n'est-ce pas?
Pour toute réponse, lord Maxwell appuya son épée contre une pierre , en brisa la lamé, fit tourner bride à son cheval et alla rejoindre la cavalerie qui le reçut avec des témoignages d'intérêt aussi bienveillants pour lui que malplaisants pour le roi. La pâleur du monarque s*en accrut encore, et il sentit le sang se porter avec violence à sa poitrine et à sa bouche. Mais renfermant en lui-même son indignation et sa rage, il demeura impassible en apparence et appela un chevalier qui se tenait à quelque distance de là.
— Ohél lord Olivier Sainclair, cria-t-il : puisqu'il est devenu de mode que les généraux brisent leur épée, abandonnent leur roi et quittent le champ de bataille au moment do l'attaque , ne vous sentez- vous pas le
cœur do venir remplacer le fuyard el de mener ces braves gens à la victoire?
Olivier s'avança près de Jacques , Tépée haute et la visière levée. Le roi le prit par la main et se tournant vers l'armée :
Voici votre général! s'écria-t-il. Maintenant que les trompettes sonnent et en avant!
En disant cela , et tandis que les fanfares guerrières s'élevaient autour de lui, il piqua de l'éperon son cheval et le maniant avec plus de force et plus d'adresse qu'on aurait dû en attendre d'un cavalier si débile, il marcha au galop sur le bois et parcourut de la sorte une centaine de pas. Après quoi il fit halte et se retourna... A peine quatre ou cinq cents hommes l'avaient accompagné. Le reste de
rarniéo , ou restait immobile, ou se déban dait... Le roi allait courir aux mutins, rjuand tout à coup, un corps d\\nglais sorti de la petite forêt, attaqua le roi et ceux qui l'avaient suivi, les mit en déroute et se porta vers le reste des Ecossais, qui prirent la fuite, ou qui, attaqués au dépourvu, ne firent que peu de résistance et mirent bas les armes. En moins d'un quart-d'beure les cent hommes triomphèrent de six mille et il ne restait plus de tant de soldats que deux ou trois cents hommes qui entourèrent le roi et protégèrent sa retraite , fort incertains d'ailleurs s'ils parviendraient à sauver le prince ou n'emporteraient que son cadavre. Car Jacques V, à la vue de la lâcheté des siens et de leur défaite, étail tombé de cheval dans un tel état d'évanouissement qu'il ne donnait aucun signe d'existence. On le plaça sur un bran-
— 'iiO —
cari façonne à la hatc avec dos lances , cl ce ne (ut pas sans peine qu'on put le soustraire aux poursuites de Tennemi; encore n'y parvint-on qu'en le plaçant dans une barque, sans autre compagnon que son médecin et son fou.
Ce fou portait le nom de Nicol Clangor. Cétait à la fois un bouffon et un nain fort hideux, haut de trois pieds et demi, tout au plus, et dont la grosse tête se trouvait encaissée au milieu d'une énorme bosse. Ce fut pourtant à cette chétive créature que le roi dut de revenir à la vie, car après de longues et infructueuses tentatives le médecin renonçant à tenter plus long-temps la cure, avait jeté son manteau sur le corps inanimé de Jacques comme sur un cadavre. Mais ISicol, tout en répandant des larmes sur la mort de son maître, n'en continua pas moins à multiplier
ses cITorls pour le ranimer. Il versa lanl (Tenu fraîche sur le front du monarque, il frictionna ses mains et ses pieds avec une si grande persévérance, que le prince poussa un profond soupir et entrouvrit les yeux. Le médecin, surpris de cette résurrection inespérée , se joignit aussitôt à Clangor, et leurs efforts réunis parvinrent à ressusciter complètement le roi: ils le ramenèrent ainsi à Linlithgow, petite ville à sept lieues d'Edimbourg. Lorsque le monarque, soutenu par ces deux hommes, rentra dans sa demeure royale, la honte et la colère faillirent encore le faire évanouir ; mais des larmes abondantes qui s'échappèrent de ses yeux et couvrirent son visage, le soulagèrent assez pour empêcher cette crise.
Oh! s'écria-t-il, pourquoi ne m'avez-vous point laissé sur le champ de bataille? Là où
i'honncur écossais avnit péri, le roi d'Ecosse ilevail périr aussi! Du reste, ajoula-l-il, vous n'avez fait que retarder de quelques jours, — (le quelques heures peut-être, — l'instant où je dois trouver près de Dieu , et dans sa miséricorde, des consolations impossibles désormais pour moi sur la terre. . . Mais pourquoi ne vois-je point près de moi la reine.
— Sire, répliqua quelqu'un, il y a cinq jours sa Majesté la reine a été prise de douleurs subites et a mis au monde un enfant. Les suites des couches ont été si graves que l'on n'a point encore osé la prévenir de votre retour, dans. la crainte que l'émotion causée par cette nouvelle ne lui devînt funeste.
— Mon enfant est-il un garçon ou une fille? demanda le prince.
— sire, c'osi une lille.
— Eli bien! xlit-il en se retournant dans le lit sur lequel on l'avait placé, la couronne esi entrée dans ma famille par une femme, elle en sortira de même. Que de malheurs vont accabler ce pauvre royaume. . . Le roi d'Angleterre Henri VIÏI s'en emparera par la force ou par un mariage... Qu'on aille me chercher ma fille! Je veux la voir, et la baiser avant de rendre mon ame à Dieu, avant de quitter la terre pour toujours.
On obéit à ses ordres; on alla chercher l'enfant; et comme Clangor voyait le roi s'attendrir et succomber sous ses émotions trop vives, le bouffon résolut d'y faire diversion par quelque plaisanterie de son métier.
— 8iie, dit-il^ l'Ecosse et la lolie, le sc(;|i trc cl la niaroltc ont chacun leur héritier. Dame Madeleine, ma femme, a mis au monde un fds quelques instants après que sa majesté Marie de Longueville eut donné le jour à une princesse. Daignez donc prier, hélas! votre fdle de cinq jours d'octroyer sa protection à mon fils de quatre jours et demi.
— Nicol, reprit le roi avec abattement , hélas ! c'est plutôt à moi à te demander la protection de ton fils pour mon enfant i car j'entrevois pour l'infortunée créature des destinées bien funestes! Fille d'une Française, entourée de lâches, de factieux et de déloyaux, que va-t-elle devenir 1 Oh ! oui , INicol , c'est à ton fils, dès qu'il le pourra, à protéger c€|lle pauvre enfant royale, que le poison va
menacer jusque dans son berceau cl <jui esl réservée, — Dieu m'en donne la fatale connaissance à celle heure suprême, à épuiser le calice de toutes les amertumes de la vie ! Deviens donc pour elle vigilant comme l'oiseau qui veille dans son nid sur sa couvée , fidèle comme le chien qui ne s'éloigne pas des pieds de son maître ! A qui veux-tu que jeme fie si ce n'est à loi , INicol. Ils m'ont tous trahi? A quel bras plus fort veux-tu que je laisse mon enfant? Cinq cents Anglais ont mis en fuite six mille Ecossais ! Nicol, pauvre avorton, deviens un homme pour protéger la fdle de ton maître qui se meurt! Que le bouffon Clangor soit, après Dieu, le plus fidèle appui de la fille du roi d'Ecosse.
Comme il achevait de parler, on lui amena
la petite Mario. Il prit dans ses bras lo pauvre onftintclol, 1(^ baisa au front ^ murmura pour elle une prière à Dieu et appela sur l'orpheline la bénédiction céleste. Puis il la remit dans les bras do NicoL
— Je te la confie , dit-il ; veille sur ellt; et sur la reine. Dis à cette dernière, quand elle pourra l'entendre, que ma tendresse pour elle a toujours égalé le respect que m'inspiraient ses vertus; dis-lui encore... Tout-àcoup d'atroces douleurs l'interrompirent , il s'écria : Seigneur! seigneur! a^ez pitié de moi : In m anus tuas. Domine, commendo spiritum mmm !
Sa tête retomba sur l'oreiller et le fou jeta
lin cri de désespoir. Puis loul à coiijM'Ievanl dans ses bras la pclile fille qu'il lenail :
— Le roi est mort, s'écria-t-il. Vive Marie Stuart , reine d'Ecosse !
Peu de personnes avaient suivi le roi Jacques V à Linlithgow; peu de voix répélèreBl donc l'acclamation de Clangor.
i^éanmoins, quelque faibles (jue fussent les cris qui saluaient la nouvelle reine d'E- (îosse, ils parvinrent jusqu'à Marie de Lorraine retenue au lit , par les suites dangeureuses de ses couches, dans une autre partie du château. Eperdue, désespérée, elle voulut se lever précipitamment et courir dans la chambre où son mari venait d'expirer : ses
ienimcs clicrchaicnl on vain à la reteni)*, lorsque Nicol parut, la petite Marie dans les bras.
— Madame 5 dit-il, j'apporte à votre majesté les bénédictions du roi. Les dernières paroles de mon noble maître ont été des paroles d'amour pour vous. Maintenant , du haut des oieux, il veille sur son épouse et sur sa fille.
Ilyavait dans la douleur et dans le dévouement de Nicol, une énergie si naïve et si sublime qu'il ne restait plus rien en lui du pauvre fou.
— Qu'allons - nous devenir î qu'allons-
nous devctiii' , inalhoureusos ahaiidonnci^s '
— Dieu cl la bonté de noire cause ne sauraient nous manquer, madame. Je ne suis qu'une bien chclive créature, mais je sens là en moi une force nouvelle et inconnue qui m'apprend que la main du Très-Haut se lient étendue sur nous 5 il a donné la force au faible et i'inlclligence au pauvre esprit. Donc, si vous m'en croyez, madame, vous vous ferez transporter dans une litière et vous gagnerez Edimbourg à petites journées. La route de Linlilhgow à Edimbourg ne présente aucun péril. Ici , au contraire , vous vous trouvez exposée avec la jeune reine, aux attaques que les Anglais ne manqueront j)as de diriger sui- ce point. Or une fois maître de votre lille, ils seraient maîtres de la couronne d'Ecosse. Et puis, croyez-eo votre ser-
vileur, inadainc, ceux-là qui se sonl montrés Lièdes ou t rai 1res pour le roi, redevieridronl fidèles el dévoués pour la reine, lin noble Ecossais peut être rebelle, mais il ne saurait être lâche.
— Vous avez raison, iNicoI, reprit la reinemère, en essuyant ses larmes; il faut partir pour le salut de ma fdle... iMais, ajouta-t-elle avec de nouveaux sanglots dans la voix, avec de nouvelles larmes dans les yeux, mais Jacques, mais mon mari. ...
— Part(îz, madame, sous la protection de lord Maxwell, qui a si vaillamment combattu près du roi ; qui depuis deux jours n'a cessé de veiller sur lui, et qui garde votre demeure à la tête de quelques hommes d'ar
mes dévoilés. Parlez, madame. Il y aura iiii vieux el fidèle serviteur pour accomplir des devoirs moins ditïiciles, mais non moins sacrés.
— 0 INicol! mon fidèle Mieoi, jamais je ne pourrai me séparer de lui, au moins sans l'avoir revu, sans avoir pressé encore une l'ois de mes lèvres sa main, sa noble main désormais froide et immobile. Mon Nicol, je ne quitterai pas ainsi celui dont l'amour m'a rendu si longtemps heureuse et ûère ! Je veux le revoir, je veux le revoir.
INicol prit dans ses bras la petite Marie et la déposa sur les genoux de la reine.
— Si vous succombez à la douleur, mada-
iiie, si vous ne laites pas tous vos eiïorls pour survivre à votre époux , cette pauvre enfant restera donc orpheline, sous la gueule du lion anglais!
— Partons! s'écria Marie de Lorraine. Parlons, Nicol^ Dieu met dans ta bouche des paroles de raison et de force.
El ella donna, sur l'instant, à ses femmes l'ordre de tout préparer pour le départ. Quand elle fut placée avec sa fille sur la litière qui devait les emmener, elle ordonna que l'on ht avancer près d'elle lord Maxwell. Celui-ci se hâta d'obéir, et arrivé près de la princesse, plia un genou en terre.
— Mylord, kii dit la reinc^, je remets entre
v()î> iiiariis, la lille de voire niailre. C'est sur la jeune reine (ju'il laut d'abord el avanl tout veiller.
— Sur elle el sur vous, luadame; Dieu me punisse en ce monde el dans l'autre si je man- (|ue à de si nobles et à de si grands devoirs.
— Partons (!onc, rnoîiseigneur î
— En route, s'écria Maxv^^elL
— Déjà les chevaux se mettaient en marche, quand on vil accourir Nicol éploré. Il tenait un enfant dans ses bras, et iî le déposa sur le pied de la litière royale.
— Voici encore un orphelin, dit-il. Sa mère vient (le rendre son âme à Dien, et pent-ôtre n'aura-t-il bientôt plus de père. Que votre majesté daigne le prendre sous sa protection, s'il en arrive ainsi.
— Amen! répliqua la reine.
— En route! en roule, répéta lord Maxwell.
La petite troupe obéit à cet ordre, partit, et Nicol resté seul au milieu du chemin, suivit du regard , quelques instans , le cortège qui s'éloignait. Puis, par un mouvement brusque de résolution , il essuya ses yeux voilés de larmes et rentra dans le château de Linlithg^ow.
Il ne rcslail plus une seule personne dans cette lial)itation. En apprenant que la reine Tabandonnait, chacun s'était hâté de la quitter, emportant ses bagages, et ne songeant qu'à soi. Le pauvre Nicol se dirigea d'abord vers la chambre où gisait la dépouille mortelle du roi. Le cadavre se trouvait encore étendu sur le lit, mais on avait enlevé tout ce qui se trouvait d'armes précieuses, de vaisselle d'argent et d'habits de quelque valeur: on voyait partout les traces de cet ignoble pillage. Nicol remit tout en ordre le mieux qu'il put, et vint s'agenouiller ensuite devant Jacques V, dont il baisa respectueusement la main glacée. Puis, ensuite il ensevelit le corps, et il lui fallut pour remplir ce pieux devoir, recourir aux étoffes de soie des rideaux; on avait volé jusqu'aux draps du lit mortuaire. Après quoi, il chargea sur ses épaules le cadavre, et il le
[)orta dans un grand cotl'rc qui servit de bière, car il ne se trouvait pas plus de cercueil pour le roi d'Ecosse, qu'il ne s'était trouvé de suaire. Nicol seul et sans aide, se mit à tirer le coffre après lui, et quand deux heures de travail et d'efforts se furent écoulées, il parvint à amener dans le jardin son triste fardeau... Là, se trouvait une sorte de fossé creusé par les jardiniers pour prendre , au moyen de pièges, les daims qui, pressés par la faim, venaient jusque près du palais chercher un peu d'herbe respectée par la gelée. JNicol, poussa dans ce trou le coffre, et le couvrit de terre et de branchages le mieux qu'il put.
Tous ces laborieux et pénibles devoirs terminés, il s'agenouilla, récita une longue oral-
8t)ii, lit le si(^iie de la croix el rcmonla dans le cliâlcaii.
Ce l'ut vers une autre aile du bâtiment qu'il se dirigea. Arrivé près des combles, devant une petite porte, il la poussa et entra dans une chambrotte où reposait, dans un grand fauteuil de tapisserie, une jeune femme belle et pale qui semblait dormir. Cette idée de sommeil se présenta sans doute à Nicol luimême, comme une folle espérance, car il murmura deux foix avec émotion le nom de
— Margarita! Margarita!
Hélas ! personne ne répondit.
— Tu ne m'entends \Ans , noble et tendre
lîrénlure, soupira Clnngorl Tu ne m'cnlencls plus ! Ta douce voix n'a plus de paroles consolantes pour les douleurs du pauvre houf'fon! Désormais, il lui faudra marcher seul dans la vie déserte! C'était aussi trop de bonheur pour le nain difforme que d'avoir sans cesse près de lui un ange qui le soutenait , qui le charmait et qui lui faisait même oublier sa monstrueuse laideur. Maintenant , tout est fini, Dieu a rappelé son ange dans le ciel! Que la volonté de Dieu soit bénie! même quand elle brise bien cruellement nos pauvres cœurs; même quand elle ôte à un infortuné le seul bien qu'il possédait sur la terre.
11 se jeta en sanglotant sur le corps de Margarita; il étreignit le cadavre avec l'emportement du désespoir, et durant une heure eniièse il ne cessa de se lamenter et de se
désespérer. Quand il se releva, la nuit commençail à paraître. Alors il coupa une boucle des beaux cheveux blonds épars sur le front de Margarita, puis il l'ensevelit comme il avait fait pour le roi, et il emporta le triste fardeau dans la forêt, au pied d'un grand chêne, dont les puissantes racines surgissaient hors de la terre et laissaient entre elles de profondes cavités. A force de travail et d'efforts, il parvint à pratiquer une sorte de fosse parmi ces racines et il y déposa Margarita sur un lit de mousse soigneusement préparé. Il la recouvrit également de mousse, puis il amassa audessus le plus de pierres et de terre qu'il put: le cœur brisé, il considéra quelque temps son ouvrage :
— Maintenant , dit il , il faut remplir les devoirs que m'onC laissés en mourant mon
noble maître, et ma sainte Margarita. Il faut aller veiller près du fils de rinfortiinée et près de la fille du roi! Que Dieu me donne la force nécessaire pour accomplir cette double mission !
Il me la donnera, dit-il, après un moment de méditation et de silence, n'a-t il pas brisé par la main débile de l'enfant David le Iront du géant Goliath ?
l'enfant sauvé
Cependant l'escorte de la veuve deJacquesV et de la petite reine d'Ecosse se bâtait de gagner le château de Stirling, non sans prendre les plus attentives précautions , car elle s'attendait, à tous moments, à se voir attaquée
par les Anglais. Lord Maxwell se tenait à In tête des cavaliers, la Jance au poing et ne s'en rapportait qu'à lui même pour explorer la route. Il ne faisait trêve à cette surveillance que pour se tourner vers ses gens et les exhorter à presser leur marche: il le comprenait, le salut de la reine dépendait beaucoup plus de la vitesse des chevaux que de la bravoure des cavaliers. Que pouvait faire, sinon mourir, une poignée d'hommes contre un corps nombreux qui viendrait à l'attaquer? Aussi, chaque fois que le bruit d'un cheval se faisait entendre, on voyait le brave comte pâlir et se porter avec inquiétude vers le côlé d où provenait ce bruit sinistre. Lorsqu'il avait reconnu lé peu de fondement de ses craintes, il respirait à Taise, soulevait sa visière, ôlail son casque pour pouvoir essuyer la sueur
glacée qui baignait son front, ol tournait les yeux vers le ciel, en témoignage de reconnais-
sance.
Après une marche de dix à douze heures environ, il fallut cependant faire halte; car les chevaux ne pouvaient plus marcher, et le mouvement de la litière avait tellement fatigué la reine, qu'elle semblait prête à rendre l'âme, tant son visage avait de pâleur, tant l'on remarquait d'affaissement dans toute sa personne. Elle ne semblait plus entendre ni voir, et pour se convaincre que tout espoir n'était point perdu, pour s'assurer que la vie n'avait pas encore tout à-fait quitté ce corps moribond,unedesfemmesquil'accompagnaientprésenlait à ses lèvres un diamant, afin qu'une légère vapeur, en ternissant la pierre, indi-
qiiat que tonte respiration n'avait point encore cessé,
Rassennblés devant la porte d'une hôtellerie, tandis que Ton donnait aux chevaux la nourriture et les soins nécessaires, et que chacun prenait à la hâte un peu d'aliments, on entendit tout-à coup le bruit d'un cheval qui accourait avec, une vitesse sans exemple. Maxwell saisit sa lance et se plaça sur la roule pour arrêter le cavalier dont les cris de qui vive n'arrêtaient pas le furieux galop. Mais celui-ci évita le choc du comte, et manœuvrant son cheval avec une habileté merveilleuse, s'arrêta court, montrant aux yeux du chevalier les traits du nain Nicol.
— Monseigneur, s'écria-t-il, les Anglais! les
Anglais! Avant un quart dMieure, ils seront ici ,
— Dieu ait pitié de nous ! répliqua le comte qui laissa échapper un profond gémissenienl, Dieu ait pitié de nous, car un miracle peut seul nous sauver. Pas un de nos chevaux ne saurait se soutenir et les Anglais auront bon marché de tous ces hommes, vaincus par la fatigue, par la faim, et par le sommeil,
Nicol porta les yeux autour de lui et se tordit les mains avec désespoir, car les paroles de lord Maxwell n'étaient que trop vraies.
— Tu le vois, fidèle serviteur, ajouta le chevalier, tu le vois, il ne nous reste qu'à mourir!
Cependant Nicol, sans répondre, paraissait
en proie à une vive agitation, et luUer avec lui-même pour prendre une décision douloureuse. Tout-à-coup on le vit répandre des' larmes et on l'entendit murmurer:
— Je l'ai juré sur le cadavre de mon maître!
Puis il essuya ses larmes, sa voix reprit de la fermeté, et avec un sang froid résolu il dit au comte:-
— Mylord, mon cheval a repris haleine, et voici d'ailleurs qui lui rendra assez de forces pour reprendre le galop jusqu'à ce qu'il meure.
Il tira de son escarcelle une drogue qu'l introduisit dans la bouche du poney et qu'il le força d'avaler. Puis il reprit:
— Maintenant, mylord, quittez votre armure, ne gardez qu'un poignard, couvrezvous de ce manteau de paysan, emportez la petite reine dans vos bras et gagnez Stirling! Dieu veillera sur vous et vous sera en aide.
— Mais les Anglais ne trouvant pas ici la proie qu*ils cherchent, se mettront à ma poursuite et ne tarderont pas à m*atteindre?
— J'ai un moyen de les arrêter ici. Mais au nom de la sainte Vierge et de saint André, mettez-vous en route sans plus attendre.
Lord Maxwell monta surlefponey deNicoI, prît des bras de celui-ci l'enfant soigneusement enveloppé, le suspendit à son cou et sur sa poitrine au moyen d'une écharpe, et partit
au grand galop. Peu à peu, le bruit des pas de son cheval s'affaiblit et (init par s'éteindre tout-à-fait. Alors Nicol prit son fils, le revêtit des langes de velours dont il avait dépouillé la petite Marie, et le plaça, ainsi accoutré, sur le pied même de la litière royale, à la place qu'occupait naguère la fdle de Jacques V.
A peine tout cela se trouvait-il terminé , qu'une troupe considérable d'Anglais arriva près de l'auberge. A la vue des Ecossais, ils poussèrent des cris de joie et les enveloppèrent de toutes paris. La faible résistance de ceux-ci , qui se trouvaient assaillis de la sorte, ne tint pas longtemps contre des forces si peu égales. On les renversa, on les fit prisonniers, et un cavalier, couvert d'armes noires^ sans armoiries sur son bouclier, sans cimier à son casque , s'avança , la visière baissée ,