‹ Nicolas Champion (volume 2)Chapitre 15 sur 19 · IL SAUVE LA MERE · texte numérisé non relu

IL SAUVE LA MERE

Au bruit de la voix qui criait: Di^, et la reine î lord Maxwell se détacha de la troupe et s'approcha au galop du lieu où s'étaient fait entendre ces paroles de ralliement.

— M}' lord, (lit Nicol, en s'approcha ni du comte, mylord, la petit(^ reine est-elle ei> sûreté? '

— Elle est lieureusement arrivée dans le château de Stirling, où je l'ai confiée à un corps considérable d'Ecossais rassemblés dans cette forteresse. Et madame la reine-mère?

— Madame la reine-mère reste encore là^ prisonnière. Elle est trop malade pour qu'on puisse l'emmener captive en Angleterre, comme l'a résolu Henri VIII.

— H faut attaquer cette auberge, tomber à l'impï^oviste sur les troupes qui la gardent, et délivrer la reine.

— Ces troupes sont trop nombreuses pour rendre possible un pareil coup de main; et la présence seule du roi devrait, d'ailleurs, vous faire renoncer à ce projet. Combien comptezvous de cavaliers avec vous?

— Six cents.

— Prés de deux mille hommes gardent prisonnière la reine. Ecoutez: il faut recourir à la ruse^ et je vais vous enseigner le moyen d'éloigner le roi et le donner à vos projets quelque chance de réussite. Mais, avant tout, se trouve-t-il parmi les vôtres un honnête soldat qui me jure, au nom de sa part de paradis, de veiller sur cet enfant, et de le reconduire, aussitôt, sain et sauf au château de Siirling? Déjà, la pauvre créature a failli périr

pom la bonne cause: je ne me sentirais plus le courage de l'exposer encore une lois aux périls qu'il a courus.

Lord Maxwell appela un de ses valets, vieux serviteur à barbe grise.

— Jack, lui dit-il, voici un enfant qu'il te faut emmener sain et sauf à Slirling. C'est un dépôt que je te confie sur le salut de ton ame. — Va.

INicol baisa doucement le front de l'enfant endormi, le déposa dans les bras du vieillard, essuya une larme et suivit du regard et de l'oreille, tant qu'il le put, le cheval, et le cavalier qui emmenaient son fils.

Mainlenanl, mylonJ, clil-il quand il n'entendit plus rien, maintenant à l'œuvre, envoyez cinquante de vos cavaliers, les mieux montés, à un demi-mille de Tauberge. Là, qu'ilsdéchargenl leurs pistolets, qu'ils feignent de combattre et qu'ils s'éloignent sans cesser leurs arquebusades, à mesure que les soldats anglais s'approcheront d'eux! Je réponds du reste.

Lord Maxwell, sans discuter avec le nain les motifs de ce plan, car il savait la loyauté de Nicol, le mit à exécution sur l'heure. l\ confia l'expédition à l'un de ses officiers les plus intelligents, et bientôt le bruit des décharges de mousqueterie éclata au loin. Ces mousqueteries ne tardèrent pas à exciter vivement l'altenlion des troupes qui environnaient l'au^

berge; (juelqiies soldais furent envoyés à la découverle; mais dès qu'il entendit les pas de leurs chevaux, l'officier écossais partit au grand galop avec les siens, et alla reprendre à deux cents pas de là son fracas de pistolets: si bien que les soldats anglais revinrent près de Henri VIII, convaincus et affirmant qu'un engagement considérable avait lieu entre les ennemis et un renfort considérable de troupes anglaises que le roi avait fait demander à la hâte: car il s'attendait si peu au passage du Solway par les Ecossais, et surtout à la défaite impossible à prévoir de dix mille de ces Ecossais par cinq cents Anglais, qu'il s'était mis à la poursuite des vaincus avec des troupes moins nombreuses que les vaincus euxmêmes.

Sitôt qu'il apprit le faux combat, cette non-

vellc lui inspira do sérieuses inquiéuules; il rassembla à la hato tous ceux qui l'accompagnaient, monta à cheval, marcha droit au lieu où il supposait l'engagement et laissa la garde de sa prisonnière à cinquante hommes d'armes, avec ordre de faire placer la reine dans la lilièreel d'attendre les ordres qu'il enverrait à son égard. \ peine quelques minutes s'étaient écoulées depuis le départ d'Henri VIII que les soldats de lord Maxwell , guidés par Nicol à travers les détours du marais, s'approchèrent silencieusement de la maison et Tentourèrent avant qu'aucune des sentinelles eût rien entendu et rien aperçu. Puis alors Nicol alluma et brandit une torche, et les Anglais se virent au milieu d'un corps nombreux d'ennemis qui les tenaient couchés en joue, l'arquebuse et Tarbalète au poing.

— Rendcz-vovis, ou vous ctcs morts! Nous somnics deux mille, cria le fou : toute résistance serait inutile et insensée.

L'officier qui commandait les Anglais voulut combattre et arma le rouet de son pistolet. Un coup du poignard de Nicol le frappa au cœur et il tomba.

— Ne faites point un pas en avant, dit lord Maxwell ; jetez vos armes , ou n'attendez aucune merci.

Sans chef, au milieu d'une troupe immense d'ennemis, les soldais comprirent qu'il ne leur restait qu'à coder à la nécessité et jetèrent leurs armes. Tandis que les Ecossais relevaient c(S armes et nouaient les mains de

leurs prisonniers, Nicol se précipilail dans la chambre de la reine.

— La liberté! nous vous apportons la liberté; noble dame! venez 1 venez !

Marie de Lorraine, à ces cris, se souleva sur son lit, regarda d'un œil égaré Nicol, se mit à parler d'une voix basse et folle, et refusa obstinément les soins de ses femmes qui voulaient la vêlir.

— Non, non, dit-elle, non! Nicol me l'a dit, ce n'était pas mon enfant. Laissez-moi dormir à l'aise, puisque ce n'était pas ma fille qu'il serrait dans ses mains de fer, puisqu'un ange est venu emporter Marie au ciel.

— Voici les Anglais qui vont rcvcnii' , dit lord Maxwell; chaque minute de relard est une chance de saluL perdue pour elle et pour nous.

— Madame, madame ! il faut nous suivre. Venez, votre fille, la reine Marie vous attend au château de Stirling.

— Dites au roi que je ne partirai pas sans Uii? Sans doute, il est encore près de lady Marguerite. Il l'aime parce qu'elle lui a donné trois fds! mais moi, voilà que je suis mère aussi I voilà que j'ai une fdle aussi! Il n'a plus déraison pour m'abandonner, pour aller près de cette femme orgueilleuse et qui m'a fait passer tant de nuits à verser des larmes.

— Venez, madame, au nom du ciel, répéta Maxwell.

— Ma fille vaut bien trois bâtards! Pourquoi son père ne la préférerait-il pas à un enfant de l'adultère? Laissez-moi! laissez-moi! Je ne partirai pas sans le roi.

— Il faut l'emmener sur l'heure, s'écria le lord. Enveloppez-la de son manteau et de gré ou par force, qu'on la place dans sa litière.

Les femmes voulurent obéir, mais Marie Jeta des cris perçants , se débattit et fit une résistance impossible à vaincre, à moins d'employer lout-à-fait la violence.

Nicol, témoin de cette scène, se désolait,

ot pïiîiit DicM, quand lont à coii]>, sanfi dotilo par iino iiispiralion du c'hA, il s';<pprocl>n de la reine el se mil à ebanier sonierrain :

Sïro Diigald, no crnlgnrz-rirîi .

No cral(înez-non, loul ira bif»

Aussitôt ia reine repoussa ses femmes, s'arrêta, écouta avec attention, et, sî\isie d'une crise nerveuse, répandit des larmes abondantes. Puis, elie reconnut INicoi, tendit la main à îcrd Maxwell, et s'cci^ia :

— i^arions, messieurs, allons rejoindre nia lille.

Mon Dieu! Mon Dieu! merci du miracle que vous avez opéré par la plus frele et la plus

liumblc de vos créatures! murmura Nicol, en levant les mains au ciel.

Les troupes écossaises se mirent en marche, et avant le jour la veuve de Jacques V fut réunie à sa fille, dans le château de Stirling, où, neuf mois après, le cardinal Beaton, archevêque de Saint-André, sacra reine, Marie Stuart, au milieu des transports de joie de la noblesse écossaise.

Au milieu du lac de Mentheith dans une île d'assez médiocre étendue, on voit encore

aujourd'hui les ruires d'un monastère, large-

ment flanqué de tours, de remparts et des autres ouvrages de fortifications regardés au seizième siècle comme les plus propres à la

défense des places. Trois années après les événemens que Ton a lus dans la première partie de cette histoire, deux mille Ecossais choisis parmi les plus braves et les plus éprouvés de Tarmée, étaient chargés de la garde de ce château, protégé en outre par douze pièces d'artillerie. C'était un spectacle étrange que de voir ainsi un séjour de prière et de paix transformé en citadelle; le vieux cloître fortifié présentait l'aspect le ^ plus bizarre qu'offrirait un moine en froc, le casque en tête et l'arquebuse à la main. Néanmoins, on ne s'était pas contenté de ceindre l'église de parapets et de bastions, de flanquer le couvent de tours crénelées et de creuser, à l'entour, des fossés profonds remphs d'eau et bordés de palissades: des patrouilles à cheval parcouraient, et les bords de l'île, et deux camps établis sur la rive opposée, l'un au nord, Tau

trc au midi, se tenaient prêts à repousser toutes les attaques que l'on auraient tentées de faire contre l'île, et à opposer une longue et redoutable résistance, avant que les troupes de l'intérieur eussent elles-mêmes allumé les mèches de leurs armes à feu.

Cependant si au-dehors du cloître, tout avait un aspect belliqueux , en revanche , on s'était appliqué à donner à l'intérieur du vieil édifice un air riant et pacifique. Les jardins, disposés avec un soin extrême, montraient à chaque pas les arbustes les plus précieux, rassemblés à grands frais des pays étrangers , et un luxe royal décorait les appartements, surtout une vaste salle, tendue en cuir de Çordoue, rehaussé de splendides gauffrures en or, dans les lozanges desquelles saillait le cordon royal de l'Ecosse: de longs rideaux

d(j brocard venus do France, dos porliorcs en lapisserie do Tlandro, conlpiétaionl la nia gnificence de cet appartement, au milieu duquel s'élevait un trône. Assises sur les derniè res marches de ce trône, quatre jeunes filles, vêtues de blanc, jouaient et devisaient entre elles, tandis qu'une cinquième, à cheval sur le dos d'un petit vieillard, s'obstinait à les faire galoper autour do la salle, tirant bel et bien le cordon de soie qui servait de mors à cette monture de singulière espèce, et n'épargnant ni le fouet, ni le talon, en guise d'éperon. A la lin, le cheval, hors d'haleine, et qui se mourait de fatigue, prit, comme jadis, l'àne du prophète Balaam, la liberté do faire observer qu'il ne pouvait aller plus loin et qu'il lui fallait à toute force le repos. Mais l'impérieuse petite fille lui répliqua que le destrier de la reine devait éUo infatigable cl qu'il recevait

trop d'honneur de porter un si précieux fardeau, pour qu'il se trouvât las après quatre tours de l'appartement, exécutés au. galop Le cheval remontrahumblement qu'il n'en pouvait plus, et que, dût-il commettre le crime de léze-majesté, il n'irait pas plus loin et allait se redresser sur ses pieds de derrière, aux risques et périls du nez de sa majesté. A cette réponse, la petite reine entra dans une colère violente, fit claquer son fouet, donna de l'éperon, et tira violemment la bride. Le cheval se releva sur ses pieds, et il fallut que la reine se cramponnât, de ses deux mains, du mieux qu'elle put, au pourpoint tailladé de la rétive monture, sans quoi elle aurait bien pu elle même glisser à terre et s'y trouver à son tour à quatre pattes. Une fois en ce péril extrême, elle changea de ton, passa de la colère à la douceur et dos menaces aux supplications.

— Mon bon Clangor, dit-elle, car le cheval n'était autre que notre ami Nicol, mon bon Nicol, remets-toi à quatre pattes, et promènemoi encore une fois, rien qu'une seule petite fois, autour de la salle.

— Je suis par trop fatigué et puis vous avez été méchante.

— Je ne le serai plus! je te le promets. Encore un tour, mon bon Nicol, je t'en supplie.

— Je ne saurais plus avancer d'un pas. Voyez combien je tousse! Mon visage d'ailleurs est tout rouge.

— Tu veux donc que je tombe de ton dos et que je me fasse bien uial; mes doigts s'écor-

choiU aux l)i'(Kl(3i'ios de ton (miirpoinl, et voilà (jueje ae puis plus me tenir! Oh! le méchant Nicol! Je ne Taimerai plus jamais, jamais!

Cependant Nicol commençait à se laisser attendrir. La petite fille qui regardait bien attentivement dans une glace de Venise, placée en face d'elle, l'impression que ses paroles produisaient sur le nain , lut aussitôt sur sa physonomie cette disposition favorable à ses désirs et redoubla de calinerie et de gentillesse pour arriver à son triomphe.

— Allons, mon Nicol, sois bon, sois complaisant. Tiens, si tu veux faire encore un tour, rien qu'un je te promets de t'embrasser.

Alors on vit Nicol se replacer à quatre pattes

et malgré la violence do sa toux et quoi(jue le sang hii porlât au visage d'une manière eiïrayanle, il se mit à traîner autour du salon la petite reine joyeuse et qui, lorsqu'elle passa devant ses compagnes, les salua gracieusement de la main. Mais son triomphe ne dura pas longtemps, car tout-à-coup elle roula sur le plancher et alla frapper de sa tête blonde contre l'angle des marches du trône même. Quant à Nicol , il gisait sans mouvement , étendu au milieu de la salle. A cette vue, les petites filles effrayées poussèrent des cris perçants, et Marie éperdue, sans prendre garde au sang qui coulait de son front, se jbta sur le corps inanimé. Elle le serrait de ses petits bras, elle le couvrait de baisers, elle l'appelait de la manière la plus touchante.

— Nicol, s'écria-t-elle, Nicol î évedle-toil

ne reste pas ainsi les yeux fermés et la bouehe ouverte! A.u nom du bon Dieu, réponds à ta petite Marie! J'ai peur, vois-tu, et tu ne voudrais pas me faire peur.

Et les petites fdles effrayées encore davantage par la frayeur de leur compagne , joignaient leurs cris à ses plaintes. Si bien que trois personnes entrèrent précipitamment dans la salle, témoignant une terreur presque aussi grande que celle des enfants : c'étaient le capitaine des gardes, l'épée au poing , la gouvernante des jeunes filles et la reine régente elle-même.

— Ma fdle blessée! s'écria-t-elle; mon Dieu! mes pressentiments ne me trompaient donc point-, les misérables ont attenté à ses jours.

— Nicol! Nicol! regarde-moi donc, repétait la petite reine, sans prendre garde à ceux qui l'entouraient. Nicol, cher Nicol, ouvre les yeux.

Tandis que Marie de Lorraine essuyait le' sang de la légère blessure de Marie, une des petites filles, interrogée par elle, raconta tout ce qui s'était passé.

Le capitaine des gardes alla chercher un médecin, et celui-ci, après avoir examiné le malade, se hâta de le dépouiller de son pourpoint et de le saigner. On voulut , pendant cette opération, éloigner la petite reine, mais elle refusa obstinément d'abandonner la main de Nicol, suivit des yeux la lancette du médecin, et quoiqu'elle frissonnât et pâlit à la

vue du sang, elle ne quitta sa place qu'au moment où Nicol reprit connaissance; alors elle se jeta dans ses bras, le couvrit de baisers, et se mit à répandre d'abondantes larmes que l'angoisse et la peur avaient arrêtées jusque la dans ses yeux.

Nicoi, livide comme devait l'être Lazarre, en sortant ressuscité du tombeau , portait autour de lui des regards étonnés. Revenu bientôt tout-à-fait à la raison, il feignit de se trouver complètement remis , et voulut se lever: mais les forces lui manquèrent, et il serait retombé, si le médecin ne l'eût soutenu dans ses bras.

— Ohl Marie! qu'avez-vous fait là? dit la reine régente avec une vive expression de

reproche. Sans un miracle que Dieu a fait dans sa miséricorde, afin de vous éviter un étornel remords, vous auriez à vous reprocher la mort du plus fidèle de vos serviteurs.

— Ce n'est point la faute de ma petite maîtresse, interrompit INicol, tout ému de voir dé grosses hernies briller dans les yeux de Mario! C'est moi qui me suis obstine à vouloir galopper trop long temps autour de la salle.

A ces paroles, Marie vint se jeter dans les bras du nain et serra tendrement sa grosse tête dans ses deux petits bras blancs.

— Oh! ne mens pasl ne mens pas, Nicol, pour me faire pardonner par ma mère, fit elle. J'ai été méchante-, mais je te promets de ne plus l'ètré jamais.

— Mon fidèle Nicol, mon noble Nicol , ajouta la reine, en tendant la main au vieillard, cet enfant te doit la liberté, la vie et son trône, peut-être, et voilà comme elle t'en récompense !

Dés qu'il entendit ces mots, Nicol lira de sa poche une petite marotte en argent, se mit à glousser d'une manière ridicule, et commença mille singeries plus burlesques les unes que les autres. C'était du reste ce qu'il faisait, chaque fois que la reine essayait de rappeler directement ou par allusion, les événements arrivés quelques années auparavant près de l'auberge. Malgré sa faiblesse, il se montra si plaisant, si bouffon, si amusant, que le rire remplaça, sur tous les visages, l'attendrissement que l'on y lisait naguère. C'était là sans doute ce que voulait la digne créature.

car, sans cesser ses Iblies , il passa son bras sous le bras du médecin, et sortit en laissant pour adieux à ceux qu'il quittait une bordée de lazzis extravagants.

ÎIRNRI DE GUISE

La reine-régente , agitée par les émotioTis de crainte qui s'étaient succédées pour elle ^ s'approcha d'un balcon dont elle ouvrit la fenêtre, afin de respirer plus à l'aise. A peine s'était-elle accoudée sur la balustrade de mar-

bre, (|ii'ello pàlil; hi briiil «les tnn]l)ours et des clairons avait frappé au loin ses oreilles, et elle avaitentendu les troupes qui gardaient les rives extérieures de l'île prendre les armes et échanger des cris de reconnaissance. M;)is bientôt elle se sentit rassurée, et vit traverser, sur le pont-levis qui s'abattit pour eux, un corps considérable de lansquenets , ponant une bannière aux armes de France.

. A la vue de celte bannière, le cœur de la régente se gonfla de joie, et elle ne put réprimer ses larmes. Elle tendit ses bras aux soldats, et elle les salua de aes belles et nobles mains : son émotion devint au comble lorsquelle reconnut, à la tête de ces troupes, son propre neveu, Henri de Guise.

— Oh! merci! Mon Dieu! merci! Ne

me voilà plus une poiivro fcmmo isoire sur la leiTO étrangère, tlil-elle en portant à ses lèvres la croix d'or de son chapelet. Merci! à présent j'ai des défenseurs près de moi!

Elle descendit précipitamment les marches de l'escalier, et elle courut se jeter tendrement dans les bras de son neveu, qu'elle serra longuement et à diverses reprises contre sa poitrine.

— Mon beau neveu , mon Henri , cher enfant de mon frère, laisse-moi te voir à l'aise; laisse-moi toucher tes cheveux, donne encore ta main que je la presse Oui, tu es bien un enfant du noble sang de Lorraine. Je reconnais sur ton visage fier et mâle les grands traits de Claude de Guise, mon père.

Je ne redoute plus ni la tiahison, ni la haine, ni la fatale Angleterre. Je t'ai près de moi , fils de mon frère. Me voilà rassurée! Me voilà paisible! Me voilà sans danger! Demain lu partiras avec moi pour Edimbourg, tu paraîtras à mes cotés devant le parlement, et ma voix sera ferme et assurée quand je parlerai. Henri de Guise, un Français, un enfant de la famille de Lorraine veillera sur moi ! Maintenant, Henri, il faut donner le reste de la journée au bonheur ei aux joies de la famille. Viens, cher neveu, mes mains dénoueront la cuirasse, et je te verserai moi même la coupe de la bien- venue; je l'emplirai de vin de France; Henri, j'y mouillerai mes lèvres et j'y ferai mouiller aussi les lèvres de ma petite Marie, de ta cousine, cher enfant! Il faut que tu la voies, que tu la voies sur l'heure. Elle te parlera dans notre douce lan-

gue nnlîtlel Henri , gI1(3 t'appellera de (on nom, car je le lui ai appris depuis long-temps! Je lui ai déjà parlé tant de fois du beau château où se sont écoulés les jours de ma jeunesse; on je vivais insoucieuse jeune ûWal Helas^ j'étais bien loin de prévoir les malheurs (jui m'attendaient en Ecosse , dans ce pays barbare el sauvage, quand Louis d'Orléans, duc de Longueville, mon premier époux venait me chercher à Blois pour m'emmener à la cour de France! Ce bonheur s'écoula rapide comme l'éclair. Trois années après, je pleurais sur la mort du plus accompli des chevaUers, du plus loyal et du plus tendre des époux. Et puis Jacques \ vint en France: il me vit, il m'aima, et pour lui je refusai de devenir la femme d'Henri VIH qui m'aimait aussi lui! De là l'implacable haine de ce roi qui n'a jamais pardonné! De là, Hem y, la mort de

Jacques V, les périls que j'ai courus, ceux , auxquels je suis exposée el la désolation qui couvre tout ce malheureux royaume. J'ai sans cesse a craindre pour ma vie et pour celle de ma fdie! Ce sont des conspirations qui renaissent d'elles-mêmes dès qu'elles sont abattues; ce sont des bourgeois turbulents, une noblesse ambitieuse et l'hérésie, l'hérésie qui lève partout sa tête redoutable...

« Henri VIII , après m'avoir lâchement tenue prisonnière, quand j'étais mourante; après avoir rêvé , — s'il ne l'a tentée, — la mort de ma fdle, est venu me demander la main, — la couronne, veux-je dire, de Marie, pour son fils le prince de Galles, âgé de cinq ans. Il prétendait s'assurer ainsi la réunioa des deux rovaumes. Henri VIIl voulait cela

c'est le dire qu'il mit en œuvre la coi i uplion, les menaces, la fraude et même la violence. Je résistai courageusement , car la mort me semblait préférable, pour Marie et pour moi, à la honte d'entrer dans la famille de cet homme qui a toujours à son service le poison et le bourreau. Un Ecossais combattit avec moi contre les projets de Henri Vllf, et m'aida à faire repousser, par le parlement, les odieuses propositions que le roi d'Angleterre me faisait adresser par son ambassadeur. Cet Ecossais était le comte d'Arran. Pleine de reconnaissance, je crus à son dévoûment et je résolus de m'appuyer tout-à-fait sur un sujet si fidèle et si loyal. Trop faible pour tenir seule, de ma main de femme, les rênes du gouvernement de l'Ecosse, je résolus de partager le pouvoir avec le comte d'Arran. Après bien des efforts et des résistances, le

]>arleinent coiisenlit oni'iù à lui donner lo liirc de régent du royaume el de tuteur de Marie. Alors, le misérable .jeta le masque et me déclara impudemment que Marie de Lorraine n'aurait d'autre époux que le (ils du comte d'Arranl... Le comte d'Arran? As-tu jamais entendu prononcer ce nom-là par ton père ou par ton aïeul? Henri! Oui, le comte d'Arran, dont on ne sait pas même le nom en France et que j'avais élevé jusqu'à mes pieds, cet homme, dis-je, voulait devenir mon gendre! Il voulait obliger Marie à descendre du trône d'Ecosse pour y laisser monter l'obscur et indigne rejeton d'une famille sans noblesse et sans gloire. Dans trois jours, Henri, les parlements seront rassemblés et je leur dirai là, en face, les indignes propositions de cet homme! Si le parlement ne lui crie pas analhèmc, Henri; s'il ne rie pas de ses projets comme on rit de

rêves insensés, nous c()nil)aUrons , n'csl-ce pas? Tu tireras l'cpéc pour la tante, cl que Dieu soil en aide à la bonne cause. »

En disant cela, elle passa son bras sous le bras de Henri de Guise, et le conduisit vers la salle où se tenaient Marie et ses quatre compagnes.

— Tiens, regarde, fit elle, regarde! Parmi ces cnfans se trouve la petite reine. Il est impossible que , du premier coup d'œil, tu ne reconnaisses pas ma fille, car elle est la plus belle! Que de grâce déjà dans son regard! quelles charmantes petites mains potelées! quel adorable abandon dans sa démarche et dans ses moindres gestes.

Elle s'inlcrronipil pour courir à sa lillo , qu'elle prit dans ses bras, qu'elle couvrit de baisers, qu'elle dévora de caressfts". Puis, écartant les cheveux qui couvraient en désordre le front de la jolie créature:

— Regarde, Marie, dit-elle, regarde ton beau cousin Henri de Guise , qui arrive de France pour t'apporter un baiser de Ion grandpère, de riches dentelles et cent autres beaux présens.

La petite reine tendit sa main au cavalier. Celui-ci, sans y faire tant de façon, prit la majesté mignonne dans ses bras, et pressa contre ses lèvres hérissées de moustaches les joues blanches et roses de Marie. Marie, après avoir reçu les caresses du jeune soldat, j)assa

ses bras autoui' de son cou , se pencha vers son oreille et lui demanda du ton le plus sérieux du rffonde:

— Mon fiancé , le dauphin François de France, aime-t-il à faire le cheval?

Et comme la reine régente et Henri de Guise riaient de cette question :

— Vraiment, reprit la petite reine, voici mon pauvre Nicol malade et il me faut bien quelqu'un pour me faire chevaucher sur son dos.

— Sois sans crainte, petite cousine, interrompit Henri de Guise, je te donnerai, dés que tu seras arrivée en France, un véritable

cheval, tout petit et si bien dressé, qu'il vaudra pour (Ipstrier tout autant que maître Nicol et même que monseigneur le dauphin François de France.

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