LA RECONNAISSANCE DU PEUPLE
A quelque temps de là, trois hommes se promenaient sur le bord de la mer, dans un endroit propre au débarquement secret d'un petit navire , et semblaient attendre avec anxiété.
— IJii mois s'est écoulé de|>nis son départ, (Usait Tun doux, et Williams à la longue barbe n'est point encore de retour.
— Adam Bel, répliqua un homme dans la force de l'âge, qui tenait à la main une arbalète et que suivaient deux énormes lévriers, vous avez eu follement recours à la justice du roi; il fallait recourir à votre propre justice, comme je vous en avait donné le conseil. Williams, «n échange de ses paroles respecpectueuses et de sa remontrance à Richard, aura reçu la corde d'une potence. Vive Dieu ! c'était à coups d'arbalètes et d'épées qu'il aurait dû délivrer les bourgeois de Londres.
— Je reconnais bien là Robin Hood! Mais,
lainaïade, la populace de Londres, honnêtes ouvriers liabilués à vivre paisiblement du travail de leurs mains, à manger le dimanche une tête de mouton bouillie et à se trouver abrités sous un bon toit contre le froid et la pluie, s'arrangeraient mal de votre existence errante de chasseur.
— Oui, vous avez raison, compère! Le populaire de Londres est imbécile et lâche : aussi n'est-ce point pour lui que j'ai quitté mes forêts et mes braves compagnons, frères Turck, le vieux Seath Lockes, Murck et mes quatre cents intrépides veneurs. C'estpour Williamsà la longue barbe, dont le courage et le sang- froid m'étonnent d'autant plus qu'il n'est point hommed'épée^maishommedesavoiretd'étude,
— Écoulex, voici le signal dont il était con-
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vonu. IS'entendez-vous pas au milieu du bruit des vagues le. son d'un cor? L'air de la ballade de Robin Hood; c'esl Williams!
Et, en effet, bientôt une grande barque normande vint aborder dans la petite baie où se trouvaient Robin Hood et ses deux compagnons.
— Gloire à Dieu! s'écria Williams en sautant de la barque sur le sable. Gloire à Dieu! le cœur du roi Richard s'est ému à mes paroles; il m'a juré par son salut qu'il allait prendre en considération les doléances de la bonne ville de Londres, et pour guerdon de mon dévouement à la sainte cause du peuple, il a détaché de son cou cette chaîne d'or pour la passer au mien.
— Kt la charte, la charte par laquelle Richard octroie aux bourgeois de Londres les franchises réclamées et une sage répartition des impôts?
— Quoi, Robin 1 la parole de Cœur-de- Lion ne te paraît point suffisante ?
— Cœur-de-Lion a déjà sans doute oublié les promesses qu'il t'a faites; il se trouve trop loin de Londres, il est trop affairé de batailles, il ressent trop le besoin d'argent pour se souvenir encore des remontrances d'un pauvre hère qui est venu à lui sans or et sans hommes d'armes. D'ailleurs, quand bien même il manderait de Normandie aux aldermen de repartir autrement les impôts, ils n'en feraient encore qu'à leur guise. Croismoi, Williams, malgré la chaîne d'or que t'a
donnée le roi Richard, no t'expose pas a de nouveaux périls et ne réclame point l'accomplissement d'une parole ro^'ale oubliée déjà. Adieu, je retourne dans mes forêts.
— Il a raison, ajouta Adam Bel; pour moi,
je Vais rentrer paisiblement dans mon logis et
ne me soucie point de rompre avec si peu de
chance de réussite la soumission que jai faite au roi.
— Ni moi non plus, répondit Clim de Cloudesly, leur autre compagnon.
— Eh bien! s'écria Williams à la longue barbe, moi je crois à la parole royale. Je vais aller dire au peuple quelles promesses Richard m'a jurées, et nous verrons si les aldermen feront comnxe vous et n'en croiront
'j3as cette chaîne, j^age irrécusable de la parole de Cœiir-de-Lion.
Clim et Adam s'éloignèrent en silence et la tête baissée; Robin Hood resta seul près de Williams.
— C'est une folie que tu vas faire, dit-il, mais^ n'importe, jl ne sera pas dit que Robin Hood ait abandonné un brave compagnon au moment du péril; si tu vas en avant, j'irai en avant avec toi, seulement songe que tu fais une folie.
M.ais Williams, sans l'écouter, se rendit tout droit sur la place principale de Londres. A. peine l'eut-on aperçu que le populaire l'enloura avec empressement; bientôt une foule
immense suivit ses pas en poussant des acclamations joyeuses. Comme tous savaient le voyage de Williams et le but qu'il s'en proposait, chacun était impatient de Ravoir quelle réponse du roi Richard apportait le défenseur du peuple. On avait pris, du reste, à tout événement, les armes dont pouvait en ces temps disposer la menue bourgeoisie, c'est-à-dire des bâtons ferrés, des haches et des leviers en fer.
Plus de cinquante mille personnes, dit un historien^lu temps, Guillelmus Neubrigensis, se rassemblèrent ainsi autour de Williams, qui, pour satisfaire à leur impatience, dut monter sur l'étal d'un boucher, après qu'on eut traîné cette tribune improvisée au milieu de la place. Là, en vue de tous, il s'écria : >
— Lo roi Richard m'a fait le serment d'ordonner aux aldermcn une sage répartition des impôts : voici le gage qu'il m'a remis de cette parole. Venez donc avec moi consacrer cette chaîne d'or à l'église et au tombeau de saint Thomas Beckett, dont la sainte protection m'a fait accueillir misé.icordieusement par le roi.
Il voulut descendre de l'étal, mais la foule prit dans ses bras celui qui venait lui apprendre de si heureuses nouvelles, et ce fut avec detels honneurs populaires'qu'il arriva jusque dans l'église. Là il déposa la chaîne d'or sur le tombeau où naguère le roi Henri II, père de Richard, était venu pleurer et s'humilier sous les disciplinesfdu clergé anglais. Après cette offrande il se tourna vers le peuple, et
prenant pour texte du discours qu'il allait prononcer un passage des livres saints.
« Haurietis aquas cum gaudio de fontibiis « saïvatoris, dit-il (1). Permettez-moi, frères, <( de m'appliquer ces paroles; car je viens à « vous comme le sauveur des pauvres. Vous a pauvres qui avez éprouvé combien est dure « la main des riches , puisez maintenant « à ma source l'eau d'une doctrine salutaire, « puisez-y avec joie, parce que l'heure de « votre soulagement est venue; je séparerai u les eaux des eaux, c'est-à-dire les hommes « des hommes; je séparerai le peuple humble « et sincère, du peuple orgueilleux et sans
(4) Vous puiserer. de l'eau avec joie h la source du Sauveur.
« foi ; je séparerai les classes éprouvées , (( comme Dieu sépara la lumière des lénè- « bres; marchez avec moi, écoutez ma voix, «f et bientôt l'injustice aura cessé et chacun (( obtiendra son droit. Nous en avons pour « gage la protection du ciel, la parole du roi « et la justice de notre cause. »
Des cris d*approbation et d'enthousiasme répondirent à ces paroles,et,certes, si Williams à la longue barbe l'eût voulu en ce moment, c'en était fait des aldermen et de leur pouvoir inique. Tel était l'avis de Robin Hood, qui voulait marcher à la tête du peuple contre les Pharisiens, disait-il, et venger par leur mort la bourgeoisie de Londres. Mais Williams, loin de profiter decet élan, leréprimadetoutson pouvoir et fit serment qu'il abandonnerait la cause de la bourgeoisie s'il se commettait le
moindre désordre ou si Ton répandait une seule goutte de sang. 11 fallut donc se contenter de se rendre près des aider nien, leur apprendre la volonté du roi et leur en demander l'exécution.
Ceux-ci se gardèrent bien de résister et de faire le moindre refus en face des périls qui les menaçaient; ils répondirent qu'il se conformeraient aux volontés du roi dès que ces volontés leur auraient été transmises, et demandèrent une semaine, délai plus que suffisant pour que , selon eux , Richard leur envoyât la chartre promise par lui aux bourgeois de Londres.
En agissant ainsi ils ne voulaient que gagner du tempS; laisser s'apaiser l'effervescence
du peuple et prendre les mesures nécessaires pour réprimer une nouvelle émeute, car ils connaissaient trop bien avec quelle légèreté Cœurde-Lion faisait des promesses et les oubliait; ils savaient trop bien quels impérieux besoins d'argent il éprouvait pour craindre le moins du monde l'arrivée des lettres-patentes de l'espoir desquelles se berçait Williams à la longue barbe. Donc, pendant ce délai de huit jours, on mit en œuvre des agents secrets qui se répandirent parmi les bourgeois et cherchèrent à leur inspirer de la défiance contre Williams. L'archevêque de Cantorbéry et ses justiciers convoquèrent plusieurs réunions des petits bourgeois, leur parlèrent de paix et d'ordre, et furent d'autant mieux écoutés que trente mille hommes d'armes vinrent renforcer les troupes qui formaient déjà la garnison de Londres. Les bourgeois , soit par
persuasion , soit moitié faiblesse et moitié frayeur, donnèrent des otages, que l'on s'empressa de conduire loin de Londres. Cependaint Williams, retenu dans sa maison depuis quelques jours, car sa femmevenaitde le rendre père d'une fille, et il était trop loyal d'ailleurs pour douter de la loyauté des autres, ne soupçonnait rien des périls qui le menaçaient, quand un jour le fidèle Robin Hood vint le prévenir qu'il ne lui restait plus qu'un seul moyen de salut^ la fuite dans les forêts.
— Partons à finstant, lui dit-il; votre femme et votre enfant, confiés à Tuck ou à un autre de mes outlaios, viendront vous rejoindre demain.
— Fuir! moi? s'écria Williams: non vraiment; farchevêque de Cantorbéry n'oserxiit
pas agir coiUrcî les volontés du roi , duqiiel j'ai reçu la promesse d'affranciiir la bourgeoisie.
— Richard ne se souvient ni de toi ni de ses promesses. Fuis avec moi, viens.
— Loin de là, je vais sortir de ma maison, je vais me montrer au populaire, et si les rois manquent à leurs sermens, si les archevêques et les aldormen sont des traîtres, le populaire est reconnaissant et défendra son défenseur.
— Le populaire est ingrat et inconstant. Viens, Williams, accepte l'asile que je t'offre.
Mais Williams, sans écouter son ami, se rendit aussitôt sur la place publique. A peine quelques personnes s'approchèrent de lui, le reste s'éloigna lâchement. Parmi les bourgeois qui vinrent saluer Williams, se trouvait un
nommé Geoffroy, que Longue-Barbe avait oblige en maintes occasions. Après avoir cause quelque temps avec son bienfaiteur , tout-àcoup cet homme leva la main et tira sa dague; au même instant deux assassins se ruèrent sur Williams; mais celui-ci, qui se tenait sur la défensive, avait déjà tué d'un coup de couteau le traître Geoffroy, et, secondé par Robin Hood, sut tenir courageusement tête aux deux coupejarrets, qui succombèrent. Plusieurs soldats accoururent alors pour s'emparer de Longue- Barbe, qui parvint à leur échapper et se réfugia avec Robin et neuf de ses amis accourus à son aide, dans une église voisine, nommée Sainte-Marie-de-rArche. Là ils se préparèrent à se défendre bravement , jusqu'au moment où la bourgeoisie, prévenue de leurs périls, viendrait les délivrer; mais nul ne remua dans la bourgeoisie, car il y avait trop de gens d'ar-
— Vîmes à Londres, el l'on craignait qu'un mouvement de rébellion ne causât la mort des otages. Aussi les soldats envoyés pour se rendre maîtres de Williams purent-ils entourer sans la moindre résistance l'église et le clocher d'une grande quantité de bois sec el vert, qu'ils allumèrent ensuite, et qui produisit une si grande fumée que les assiégés durent tous se rendre, à l'exception toutefois de Robin Hood, qui prit la fuite, quoique blessé (1).
{]) Voici comment M. Augustin Thierry raconte l'histoire de Robin Hood.
« Vers le temps où le héros du baronage anglo-normand ■visita la forêt de Sberdowood, dans cette même forêt vivait un homme qui était le héros des serfs, des pauvres et des petits, en un mot de la race anglo-saxonne. « Parmi les « déshérités, dit un ancien chroniqueur, on remarquait « alors le fameux brigand Robert Hode , que le bas peu- « pie aime tant à fêter par des jeux et des comédies, et
Au moment où Williams descendait du clocher deSainte-Marie-de l'A relie, le fils de Geof-
M dont l'histoire, chantée par des ménétriers, Fintéressc « plus qu'aucune autre. » A ce peu de mots se réduisent toutes nos données historiques sur l'existence du dernier Anglais qui ait suivi l'exemple de Hereward; et pour retrouver quelques traits de sa \ie et de son caractère, c'est aux vieilles romances et aux ballades populaires qu'il faut, de nécessité, avoir recours. Si l'on ne peut ajouter foi aux faits bizarres et souvent contradictoires rapportés dans ces poésies, elles sont du moins un témoig^nage incontestable de l'ardente amitié du peuple anglais pour le chef de bande qu'elles célèbrent et pour ses compagnons, qui, au lieu de labourer pour des maîtres, couraient la forêt, gais et libres, comme s'expriment de vieux refrains.
« On ne peut guère douter que Robert, ou plus vulgairement Robin Hood, n'ait été d'origine saxonne; son prénom français no prouve rien contre cette opinion, parce que, dès la seconde génération après la conquête, l'influence du clergé normand fit tomber' en désuétude les anciens noms de baptême, remplacés alors par des noms de saints ou d'autres usités en Normandie. Le nom de Hood est saxon, et les ballades les plus anciennes, et par conséquent les plus
fi'oy se jeta sur lui et le frappa d'un coup de couteau, puis les soldats se saisirent du blessé,
dignes d'attention, rangent les aïeux de celui qui le porta dans la classe des paysans. Plus lard, quand s'affaiblit le souvenir de la révolution opérée par la conquête, les poètes de village imaginèrent d'embellir leur personnage favori de la pompe des grandeurs et des richesses : ils en firent un comte, ou tout au moins le petit-fils d'un comte, dont la * fille, ayant été séduite, s'enfuit et accoucha dans un bois. Cette dernière supposition a donné lieu à une romance populaire pleine d'intérêt et d'idées gracieuses; mais rien de probable ne l'autorise.
« Qu'il soit vrai ou faux que Robin Hood soit né, comme le dit cette romance, « dans le bois verdoyant, au milieu M des lis en fleur, » c'est dans les bois qu'il passa sa vie à la tête de plusieurs centaines d'archers , redoutables aux comtes, aux vicomtes, aux évêques et aux riches abbés d'Angleterre, mais chéris des fermiers, des laboureurs, des veuves et des pauvres gens. Ils accordaient paix et proteclection à tout ce qui était faible et opprimé , partageaient avec ceux qui n'avaient rien les dépouilles de ceux qui s'engraissaient de la moisson d'autrui , et , selon la vieille tradition, faisaient du bien à toute personne honnête et la-
raltachèrenlà la queue d'un chevalet le traînèrent ainsi jusqu'au gibet, ou ils ne suspen-
borieuse. Robin Hood était le meilleur cœur et le plus habile tireur d'arc de toute la bande; et après lui on citait Petit-Jean, son lieutenant, et son frère d'armes, dont il ne se séparait jamais dans le péril comme dans la joie, et dont les ballades et les proverbes anglais ne le séparent pas non plus. La tradition nomme encore quelques-uns de ses compagnons, tels que Mutch, le fils du meunier, le vieux Scatb Locke et un moine appelé frère Tuck, qui combattait en froc, et, pour toute arme, se contentait d'un lourd bâton. Ils étaient tous d'humeur joyeuse, ne visant point à s'enrichir, mais seulement à vivre de leur butin, etdistribuanttoul ce qu'ils avaient de superflu aux familles expropriées dans le grand pillage de la conquête. Quoique ennemis des riches et des puissants, il ne tuaient point ceux qui tombaient entre leurs mains et ne versaient le sang que pour leur propre défense. Leurs coups ne tombaient guère que sur les agents de la police royale et les gouverneurs des villes ou des provinces, que les Normands appelaient vicomtes, et que les Anglais appelaient shérifs. « Bandez vos arcs, dit Robin « Hood, et essayez-en les cordes; dressez une potence ici
dirent que son eaclavre,car Williams était mort (iuiaiit le trajet.
« près, et malédiction sur la lète de celui qui fera grâce au « shérif et aux sergents. »
« Le shérif de Nottingam fut celui contre lequel Rohin Hood eut le plus souvent à comhatlre et celui qui le pourchassa le plus vivement à cheval et à pied^ mettant sa tête à prix et excitant ses compagnons et ses amis à le trahir. Mais aucun homme ne le trahit et plusieurs l'aidèrent à se retirer du péril où sa hardiesse l'entraînait souvent. « J'ai- « merais mieux mourir, lui disait un jour une pauvre fem- « me, que de ne pas tout faire pour te sauver ; car qui m'a « nourrie et vêtue, moi et mes enfants? n'est-ce pas toi et « Petit-Jean?
« Les aventures surprenantes de ce chef de bandits du douzième siècle , ses victoires sur les hommes de race normande, ses stratagèmes et ses évasions furent longtemps le seul fond d'histoire nationale qu'un homme du peuple en Angleterre transmît à ses fils, après l'avoir reçu de ses aïeux. L'imagination populaire prêtait au personnage de Robin Hood toutes les qualités et toutes les vertus du mogen-âge. 11 passe pour avoir été aussi dévot à l'église que brave au combat, et l'on disait de lui qu'une fois entré pour entendre
l'office, quelque danger qui survînt, 11 ne sortait jamais qu'à la fin. Ce scrupule de dévotion l'exposa une fois à être pris par le shérif et ses hommes d'armes; mais il trouva encore moyen de faire résistance, et même, à ce que dit la vieille histoire, un peu suspecte d'exagération, ce fut lui qui prit le shérif. Sur ce thème, les ménétriers anglais du quatorzième siècle ont composé une longue ballade dont quelques lignes méritent d'être citées , ne fût-ce que comme exemple de la couleur franche et animée que le peuple donne à sa poésie dans les temps où il existe une littérature véritablement populaire.
« En été, quand la verdure est belle et les feuilles larges et longues, il y a plaisir dans la forêt à écouter le chant « des oiseaux,
« A voir les chevreuils quitter la colline pour se retraiter « dans la plaine et se mettre à l'ombre sous les feuilles ver- « tes du bois.
« C'était un jour de Pentecôte, de bonne heure, un ma- « tin de mai , un de ces jours oîi le soleil se lève beau et « 011 les oiseaux chantent gaiement .
« Par la croix du Christ, dit Petit-Jean, voilà une joyeuse matinée, et dans toute la chrétienté il n'y a pas un homme plus joyeux que moi.
« Ouvre ton cœur, mon cher maître , et songe qu'il n'y a pas dans l'année de plus beaux temps qu'un matin de mai.
« Une chose me pèse, dit Robin Hood, et me chagrine le
(.•n}ur, c'est (le ne pouvoir, eu aucun jour de fête, eulenilre messe et matines.
« Il y a quinze jours et plus que je n'ai vu mon Sauveur, et je voudrais aller à Nottingham avec l'aido de la bonne Marie.
« Robin va seul à Nottingham , et Petit-Jean reste au bois de Sherwood , il va dans l'église de Sainte-Marie et s'agenouille devant la croix »
« Robin Hood ne fut pas simplement renomme pour sa dévotion aux saints et aux jours de fête ; lui-même eut , comme les saints, son jour de fête dans l'année ; et dans ce jour de fête, chômé religieusement par les habitants des hameaux et des petites villes d'Angleterre, il n'était permis de s'occuper de rien , sinon des jeux et des plaisirs. Au quinzième siècle , cet usage était encore observé et les fils des Saxons et des Normands prenaient en commun leur part de ces divertissements populaires, sans songer qu'ils étaient un monument de la vieille hostilité de leurs aïeux. Ce jourlà, les églises étaient désertes comme les ateliers; aucun saint, aucun prédicateur ne l'emportait sur Robin Hood; et cela dura même après que la réforme eut donné en Angleterre un nouvel essort au zèle religieux. C'est un fait attesté par un évêque anglican du seizième siècle, le célèbre et respectable Latimer.
« Des traces de ce long souvenir , dans lequel s'anéantit pour le peuple anglais le souvenir même de l'invasion normande, subsistent encore aujord'hui. On trouve dans la pro-
vince d'York, à l'embouchure d'une petite rivière, une baie qui, sur toutes les cartes modernes, porte le nom de Robin I|ood; et il n'y a pas bien longtemps que, dans la même province, près de Pontcfrac, l'on montrait aux voyageurs une source d'eau vive et claire qu'on appelait le puits de Robin-Hood et qu'on les invitait à y boire en l'honneur du fameux archer. Durant tout le dix-septième siècle, les vieilles ballades de Robin-Hood, imprimées en lettres gothiques (espèce d'impression que le bas peuple anglais affectionnait singulièrement), circulaient dans les villages, où elles étaient colportées par des hommes qui les chantaient sur une espèce de récitatif. On en compila même plusieurs collections complètes à l'usage des lecteurs des villes, et l'un de ces recueils portait le titre élégant de Guirlande de Robin-IIood. Aujourd'hui ces livres, devenus rares, n'intéressent que les érudits, et l'histoire des héros de Sherwood, dépouillée de ses ornemens poétiques, ne se lit plus que parmi les contes à l'usage des enfants.
« Aucune des ballades qui nous ont été conservées ne raconte la mort de Robin-Hood; la tradition vulgaire est qu'il périt dans un couvent de femmes, où un jour, se sentant malade, il était allé demander des secours. On devait lui tirer du sang, et la nonne, qui savait faire cette opération, ayant reconnu Robin-Hood, la pratiqua sur lui de manière à le tuer. Ce récit, qu'on ne peut ni affirmer ni contester, est assez conforme aux mœurs du douzième siècle; beaucoup de femmes, dans les riches monastères, s'occupaient alors à
«'tudler la médeeinCj et à composer des remèdes qu'elles offraient {Gratuitement aux pauvres. De plus, en Anjjlelerre, depuis la conquête, les supérieures des abhaycs et la plus grande partie des religieuses étaient d'extraction normande, ainsi que le prouvent leurs statuts, rédigés en vieux français: cette circonstance explique peut-être comment le chef des bandits saxons, que les ordonnances royales avaient mis hors la loi, trouva des ennemies dans le couvent oii il était allé chercher assistance. Après sa mort, la troupe dont il était le chef et l'âme se dispersa; et Petit-Jean , son fidèle compagnon, désespérant de se maintenir en Anjjleterre et poussé par l'envie de continuer la guerre contre les Normands , se rendit en Irlande, où il prit part aux révoltes des indigens. »