ANGE ET DEMON
Tandis que ce meurtre s'accomplissait, la jeune lemme de Williams Longue-Barbe, ré- ,cemment accouchée, se laissait aller au bienêtre de la convalescence et passait des heures entières à regarder, mollement étendue sur ï . i . 6
un lit de repos, le berceau dans lequcîl dormait son enfant nouveau-né. Jane, lillc d'un riehe marchand de Londres, aimait Williams avec un amour plein de vénération. Quoiqu'il fôt d'un âge beaucoup plus élevé que le sein, elle avait préféré pour époux le défenseur courageux et désintéressé de la bourgeoisie a tous les jeunes , beaux et riches cavaliers qui se disputaient sa main. Williams était tout pour elle, et rien ne manquait à son cœur, aucun désir ne se présentait à son imagination quand Williams se trouvait assis près d'elle, quand elle pouvait attacher ses regards sur les traits mâles et nobles de cet homme courageux, quand elle entendait sa voix, si puissante et si douce. Pour lui complaire, elle s'était associée aux dévouements patriotiques de son mari : seulement elle n'y prenait que la part qui sied à une femme, et les pauvres et les malades du
menu peuple bénissaient Jane presque à l'égal des bénédictions qu'ils donnaient à Williams: car Jane avait toujours une aumône pour leur misère, un baume pour les maladies de leur tîorps, une consolation pour les chagrins de leur âme; on allait à Jane lorsque l'on était malheureux, et personne de ceux qui imploraient son aide ne la quittaient sans la bénir, car, rien que de la voir, ils se sentaient moins à plaindre.
Jane ignorait tous les périls qui menaçaient Williams, et ce dernier, profitant de la manière recluse dont vivait sa femme depuis qu'elle était devenue mère, avait fait la défense expresse à tous ceux qui rapprochaient de la prévenir en aucune façon de ce qui se passait. Donc, pleine de sécurité, paisible et heureuse de sa maternité, elle attendait sans
inquiéUule le retour de Williams, qu'elle était habiluce à voir souvent s'absenter du logis (les journées entières, lorsqu'elle vit entrer tout à coup chez elle une pauvre femme dont elle avait guéri naguère l'enfanta d'une maladie regardée comme mortelle.
— Jane, s'écria cette femme, il faut fuir, car les gens d'armes se dirigent du côté de voire maison, et ils vont faire de votre enfant et de vous ce qifils ont déjà fait de votre mari: ils vous tueront.
A ces paroles fatales, Jane devint pâle comme une Trépassée et courut au berceau da sa fille, qu'elle saisit dans ses bras; puis, deminue, les cheveunc épars, elle se prit à fuir, au hasard, sans but, et ce fut après avoir erré
ainsi à travers les rues désertes, et dont la terreur avait fait fermer toutes les maisons bien longtemps avant le couvre-feu, qu'elle arriva dans un lieu solitaire et inconnu pour elle, épuisée par la fatigue et les pieds ensanglantés. Là, elle tomba alïaissée sur elle-même, au pied <run poteau que la lune vint à éclairer bientôt... C'était le gibet où les soldats avaient suspendu le corps de Williams.
Mais Jane regarda ce gibet et le cadavre sans qu'aucune émotion apparût sur ses traits im- ^ mobiles. Jane ne prêta pas plus d'attention au . vagisseinent du nouveau-né qu'elle pressait auachinahîient dans ses bras: l'infortunée avait perdu la raison, et il ne lui restait plus qu'une seule sensation, la terreur.
Elle était donc là, penchée vers la terre ,
prôtail l'oroille iiu bruit des fcui Nos sèc^lies frissonnantes, écoulait le soufflo du vent cl tressaillait chaque fois que la bise jetait une plainte plus lamentable. Peu à peu la bise se tut et les feuilles sêelies devinrent Immobiles. Alors Jane s'adossa contre le pied du gibet et tomba dans une sorte d'engourdissement produit par la fatigue et par le froid. Cependant la lune avait disparu de nouveau sous les nuages épais à travers lesquels s'était échappée naguère une de ses lueurs, la neige commençaità descendre du ciel à gros flocons, et peu à peu Jane et son enfant disparurent sous un linceul glacé qui s'amassa lentement sur leurs membres presque sans vêtemens.
Un silence funèbre régna longtemps dans ces lieux funèbres et maudits; les osieaux nocturnes, chassés par la neige, s'étaient réfugiés
au fond (les ruines désertes dont le gibel se trouvait, avoisiné : aucun souffle n'agitait l'air, et Londres, ensevelie dans le sommeil et comme engourdie par le froid, n'envoyait pas jusqu'à cette solitude écartée le moindre murmure. Tout à coup Jane tressaillit et souleva la tête; sans doute aux approches de la mort la raison lui était revenue, car l'infortunée tenta de fuir loin du gibet et voulut réchauffer son enfant contre sa poitrine : mais ce fut en vain. La pauvre femme retomba sur le sol glacé, deux larmes mouillèrent ses veux, l'enfant s'échappa de ses bras et le silenee recommença de nouveau.
Alors un ange descendit des cieux pour recueillir l'âme pure et sainte qui venait de se délivrer de son enveloppe mortelle.
— Mtx sœur, lui dit-il en se penchant vers elle avec cet ineffable sourire qui n'appartient qu'aux bienheureux, viens prendre ta place parmi le chœur des martyrs, où Williams, ton Williams, t'attend, le front ceint d'une auréole immortelle. La félicité qui commence pour toi n'aura point de terme ; viens aux pieds de Dieu pour l'éternité.
Mais une pensée terrestre, si l'on peut appeler de ce nom profane une pensée d'amour maternel, restait encore à l'âme sans tache prête à entrer dans le ciel.
— Ma fille! murmura-t-elle en détournant les yeux \grs la terre ; ma fille 1
—Encore quelques instants, répondit l'ange, elle te suivra dans le paradis.
Et la sainte, portée sur les ailes de son guide divin, s'envola radieuse vers la Jérusalem céleste; puis l'ange revint près de l'enfant... Jugez de sa surprise et de sa consternation lorsqu'il vit un démon accroupi devant la frêle créature en proie aux convulsions de l'agonie.
— Que fais-tu là, réprouvé? s'écria le fils du ciel, ne sais-tu pas cjue cet enfant est la fdle de deux martyrs?
— C'est pour cela que l'enfer trouvera en lui une proie plus précieuse, beau chérubin , riearia le démon. Oui, la fille de deux martyrs, la fille de deux habitants du paradis partagera notre éternité de désolation, car il n'a point été Baptisé. Donc il appartient à Satan, mon maître.
— Arrière ! fil l'ango on se j)ericliant sur le cadavre Je la inèn; pour recueillir, au boul du rameau (ju'il leuail à la main, une des lar mes qui brillait encore aux paupières de Jane: Arrière! car celte larme va baptiser reniant.
— Si je le veux, réplique le démon, doui le souffle de feu tarit à l'instant la larme.
L'ange, consterné, détourna la tête, et le démon jouit quelques instans du triomphe qu'il venait d'obtenir.
-—Te voilà vaincu, chérubin. Tu vas repren dre seul ton vol vers le ciel, et le sourire des autres anges t'accueillera de son sarcasme poignant. C'est là un cruel échec pour ton orgueil.
— Méchant I l'orgueil <t li; saKîasrne sont inconnus au ciel.
— Mais non pas le regret du moins. Or, c'est un juste motif de regret que de perdre une âme d'enfant; que de voir tomber dans les ténèbres éternelles celui pour la venue duquel commençaient déjà peut-être, parmi les chœurs célestes, les alléluia et les hosanna. A moi l'âme sainte!
L'ange se voila de ses ailes pour dérober sa tristesse aux regards du mauvais esprit.
— Voyons, ne te désespère pas ainsi, lit le démon. Tu peux encore racheter celte âme. L'enfant n'a point encore rendu le dernier soupir, et si tu le veux, je consens, non pas à
ce (juMI onlrc de suite (lans le paradis, mais à le laisser vivre. Plusieurs amis de Williams sont à la recherche de Jane et de son enfant; je les ai tenus jusqu'à présent écartés de ces lieux; accepte les conditions que je veux te proposer, et je retourne dans mon royaume sombre. Alors ces bourgeois arriveront ici, trouveront l'enfant, le baptiseront, le recueilleront, rélèveront, et c'est au plus adroit de nous deux qu'appartiendra son ame. Ces arrangemens te conviennent-ils?
— Et quel prix mets-tu, fils de l'enfer, aux conditions que tu me proposes?
— Un seul : tu me laisseras prendre un baiser sur ton front.
— Misérable! fuis, ou j'appelle mes frères
— 93 — ' pour te frapper de leurs épées flamboyantes.
•— Ah! ah! bel ange, vous prêchez la charité, mais vous ne la pratiquez point; vous préférez la perte d'une âme à la souillure passagère que vous causeraient mes lèvres. Soit; à moi l'âme de l'enfant, car je serais un insensé, moi démon, de lui témoigner une compassion qu'un ange n'éprouve point pour lui.
En (lisant cela il étendit ses mains armées de griiîds pour saisir sa proie. L'ange jeta un cri de douleur.
— Pardonnez-moi, mon Dieu, ce que je vais faire pour racheter une aine! s'écria-t-il. Mgis votre divin fils n'est-il pas mort sur la crpi^ pour le s,^lut des humains, et dois-je
préférer lâche inonl mon propre bonheur au honhour éternel <{e co! enlianl! J'acceple ton pacte, démon.
Et tremblant , consterné, il présenta son front aux lèvres immondes du réprouvé. Celui-ci s'empressa de donner le baiser fatal à l'ange, qui frissonna sous l'aDominable contact, et dont le visage exprima quelque chose de la douleur sublime que Rubens à mise sur le visage de la Magdeleine dans son tableau La descente de croix.
— Ce n'est pas tout d'être charitable, ricana-t-il quand il eut imprimé son infernale souillure au chérubin, ce n'est pas tout d'être charitable, il faudrait encore se montrer prudent. Or, bel ange, la tache dont j'ai stigmatiséton front est, je l'espère bien du moins ,
ét(îrnelle, et tu l-nurais évitée en agissant avot^ moins d'étourderie et en apprenant de tes frè res ce que tu vas apprendre de moi. Cet enfant n'est point et n'a jamais été destiné à mourir aujourd'hui; ton Dieu le destine à une longue vie d'épreuves... ïu as agi avec présomption, et je t'ai fait un mensogne. . . Adieu . Tu te souviendras d'4starotii!
II disparut, laissant après lui de longues traces de flamme.
Le chérubin, confus et la tête voilée sous ses ailes, s*agenouiIla et tendit les mains vers les cieux en signe de repentir et pour implorer la miséricorde divine. Bientôt il se sentit enlacer douccnient dans les bras d'un ange et
il <3nlon(lil une vc^ix ((ui le consolail: c'était Tiabriel, le chef de la milice divine.
— Asraël, lui dit-il, console-toi, car ton malheur ne reste pas sans remède et tes afflictions auront un terme. Si tu n'avais point douté de la miséricorde de Dieu, ton front ne serait pas flétri par cette souillure, qui t'interdit l'entrée du ciel. Mais le Très-Haut, dans sa miséricorde et parce cjue tu as péché par charité, te laisse l'espoir de revenir prendre un jour la place que tu occupais parmi tes frères 5 le jour où la famille des Williams comptera quatre martyrs dignes, par leurs vertus où par les, expiations qu'ils auront supportées, de former un nouveau chœur de la miliee céleste, tes épreuves seront terminées et tu reviendras parmi nous dans les cieux.
Gabriel, à ces mots, quitta l'ange cl le laissa vorsani des larmes amcres et regrettant avec ilésespoir le, paradis, qui lui restait fermé pour (îes temps d'épreuves si longs.