BOUQUET
LAPOTHICAIlli;.
En 1785, dans la petite ville de Cambrai, au milieu de la rue tortueuse des Tavelles/ s'élevait une vieille maison à pignon pointu , et dont une large enseigne entourait les flancs centenaires. A travers la feu i liée de deux vignes plantées de charpie côté du seuil et fjui ve-
imiciil réunir en couronne leurs rameaux, on lisait lant bien que mal, sur l'enseigne, une légende à demi effacée. Celte légende était un antique et glorieux mot aujourd'hui dédaigné; aujourd'hui mis, hélas! hors d'usage : Apothicaire. Le rez-de-chaussée répondait au reste de ce vénérable logis; il s'ouvrait par une porte vitrée à deux battans, et laissait voir une longue suite de pots de faïence, rangés sur des rayons de bois de chêne, a plusieurs étages, et qui montraient, en caractères bleus, sur leurs ventres blancs, une série de noms barbares et pharmaceutiques. A. l'entrée, devant le comptoir, se dressaient deux Grignous, statues grotesques de bois peint, dont l'un semblait se tordre en proie aux douleurs d'une affreuse coUque, tandis que l'autre se réjouissait et battait des mains comme un patient soulagé tout a coup, par un mira
de doctoral, de la souffrance qui naguère lui faisait jeter des cris.
Un homme, jeune encore, et qui donnait des ordres à deux élèves en tablier vert et en veste courte, se tenait dans cette pharmacie pendant une grande partie de la journée, et ne la quittait guère qu'à l'heure des repas, ou bien pour aller se livrer h des études dans son laboratoire. H était l'apothicaire le plus achalandé de la ville et pouvait suffire à peine, lui et ses deux aides , à confectionner les ordonnances médicales qui lui arrivaient de toutes parts. Néanmoins, quelqu'occupé qu'il fût par les devoirs de sa profession, il trouvait encore moyen de consacrer à des expériences chimiques de longues heures qu'il prenait souvent sur son sommeil; car il aimait passionnément la science que professait alors
avec lajil (l(^ gloire le célèbre Fourcroy ; Foin croy, dont il avait été, cinq ans, le préparateur!
Certes, si Jean Baptiste Raparlier eût voulu renoncer à revenir en Flandre et consenti à demeurer à Paris, près de son illustre maître, la fortune et la gloire lui eussent prodigué leurs faveurs; aujourd liui, sans doute, on citerait son nom à côté des noms illustres de VaucjUvlin et de Lavoisier.
Mais Raparlier , en partant de son pays natal, avait échangé un anneau de fiançailles avec une jeune fdlc : ni la richesse, ni la renommée qu'on lui promettait, ni sept années d'éloignement ne purent lui faire oublier sa sainte promesse. Quand il eut gagné assez d'argent fiour pouvoii* épouser celle qui l'ai-
mait, il quitta tout, Paris, son inaîtio, ses espérances, ses études chéries et vint se marier à la jeune fille qui n'avait point reçu , durant cette longue absence, une seule lettre de son fiancé, mais qui l'attendait sans inquiétude ; car elle avait la promesse de Jean-Baptiste, et chaque matin elle demandait , pour elle et pour lui, dans ses prières, la protection de Notre-Dame-de-Grâce.
La réputation de maître Raparlier, comme habile chimiste, ne tarda point à se répandre et à s'établir, non seulement dans la ville qu'il habitait, mais encore dans les villes voisines. Personne ne voulait prendre de médicamens qu'ils ne fussent préparés de ses mains ; chaque fois que la justice avait besoin d'analyse légale^ elle s'adressait à lui. Il formait presque sans peine de magnifiques collections
d'cntotiiologie, et se complétait de môme un précieux herbier; <.'ar chacun lui envoyait le résultat de ses trouvailles ou même de recherches fa ite^s exprès. On s'estimait heureux de venir de toutes parts en aide au savant modeste que Fourcroy citait avec honneur dans ses cours publics, et à qui Yauquelin écrivait parfois pour en recevoir des avis.
Un jour que Raparlicr préparait lui-même dans sa pharmacie un électuaire fort compli- (jué, et dont il ne voulait point confier à un élève la difficile élaboration, il vit une sorte de coche, attelé de deux chevaux , s'arrêter devant sa porte. Il descendit de cette voiture un vieil ecclésiastique qui portait avec un soin religieux une caisse d'ébène ass^z grande : il pria l'apothicaire de vouloir bien lui
accord*^!' un enlrelion ijarlictilior. Le chimiste s'empressa d'ouvrir la porto d'un petit salon dont les larges fenêtres s'ouvraient sur un jardin près d'une serre pleine de fleurs rares et de plantes précieuses. Puis il revint achever la potion qu'il confectionnait, (juand il l'eut terminée, il rejoignit le vieux prêtre, et s'excusa de l'avoir laissé se»U quelques instants.
— Vous le savez , lui dit-il , il faut dans notre profession, plus que dans aucune autre, remplir rigoureusement ses devoirs ; de leur plus ou moins ponctuel accomplissement, dépend souvent la sanlé de pauvres créatures soulfrantes.
— i\e sont là des sentiments qiie j'honore, I. n. 5
répliqua le prêtre, avec un accent étranger des plus énergiques. Je n'en attendais pas moins du célèbre chimiste dont la réputation est arrivée jusque dans le collège écossais de Douai : je suis le supérieur de cette maison ; et je viens, monsieur, réclamer, de votre savoir de naturaliste, les moyens de conserver celte relique précieuse.
En disant cela, il sortit de sa poche une petite clé d'argent, ouvrit la serrure de la caisse d'ébène et en tira un objet précieusement enveloppé dans les quadruples plis d'un large voile de soie. Il développa ce voile et laissa voir à Raparlier un petit chien griffon assez mal embaumé.
Raparlier regarda le religieux pour s'assu-
rer s*il jouissait de sa raison, et eut quelque peine à réprimer un sourire.
— Monsieur , continua le vieillard , avec lo sang froid le plus solennel, les membres do notre congrégation ont remarqué , avec inquiétude , que la fourrure de cette momie commençait à s'altérer. Déjà plusieurs parties se sont dépouillées de leurs poils; dés que la communauté s'en est aperçue, j'ai fait, aussitôt et tout exprés, le voyage pour vous demander les moyens de prévenir la perte ou l'altération de ce trésor.
Pendant que le prêtre parlait , Kaparker regardait avec curiosité la peau bourrée et cherchait en y^ïn quelle valeui' scientifique elle pouvait avoir; car, je l'ai dit, ce n'était que la dépouille, très-médiocrement préparée,
d'un petit chien griffon qui ne présentait pas môme les signes caractéristiques d'une race pure.
— Quel si grand prix attachez-vous à cet objet d'histoire naturelle? demanda-t-il enfin : je n'y reconnais rien qui justifie l'importance que messieurs les membres du collège écossais semblent y attacher.
— Monsieur, répliqua le vieillard, Je vais satisfaire votre curiosité. Quand vous m'aurez écouté quelques instants vous partagerez la vénération que j'éprouve pour cet objet précieux 5 ma vénération me semble si liàturelle, que je ne songe jamais à l'étoïinemenl qu'elle peut inspirer aux autres.
Ily a deux cents ans à peu près, monsieur, qu'une clame écos raise , nommée Elisabeth Carie, vint se réfugier en France et demanda un asile au couvent des IJrsulines de Douai. Avant de prendre le voile, elle fit don au collège écossais de deux précieuses reliques qu'elle avait apportées d'Angleterre : c'était un livre d'Heures latines et ce petit chien. Monsieur, le livre d'Heures était celui dans lequel la reine martyre, ÎVfarie Stuarl, récitait ses oraisons en face de la hache et du billot d'Elisabeth. Quant au petit chien vous allez en connaître l'histoire.
Lorsque sa majesté la reine d'Ecosse, déjà captive depuis tant d'années , fut transférée de Wingfield à Tutbury, on lui donna d'abord pour gardien Parry, agent secret de Burleigh. Parry avait été naguères à Paris surprendre
les secrois de Morgan, fulèle scrvitcm (|ni iravaillait h la délivrance de rinfortunéo princesse. Le judas avait volé tous les papiers de son ami et était venu les livrer à Elisabeth. On croyait pouvoir se fier à un pareil homme; mais en présence de sa victime le traître éprouva des remords, se jeta aux pieds de la reine, implora son pardon et paya son repentir de sa tête. Il fut mis, par ordre d'Elisabeth, en jugement et exécuté. Sire Amyas Pauwlet lui succéda; c'était un homme honnête, mais inflexible dans ce qu'il croyait son devoir. Plein de préventions odieuses contre la reine, il la traita avec une rigueur extrême, réduisit à un très petit nombre les personnes qui servaient sa prisonnière, et poussa la dureté jusqu'à lui faire enlever ses instruments de musique: il lui interdit même la libre jouissance d'un petit jardin dans lequel elle aimait
à se promener, et il ne fut plus permis à l'inforlunce princesse, qu'à de certaines heures, d'y venir faire un peu d'exercice et respirer un air moins impur que celui de sa prison.
Un jour qu'elle jouissait de ce triste privilège, elle TÎt passer un gardien qui portait au bras un panier d'où sortaient de petits cris plaintifs. Elle s'informa de ce que c'était: le gardien lui montra un chien nouveau né qu'il allait jeter à l'eau. I^a reine s'émut de compassion et demanda qu'on lui donnât le chien. Le gardien hésita d'abord , car sire Amyas Pauwlet pouvait punir sévèrement cet acte de déférence à un désir de la royale captive ; mais , touché par les prières de Marie Sluart, il céda enfin, et elle emporta, en le cachantavcc soin, le pauvre animal échappé à
h inorl. li^llc \c nourrit olle-ineme avec le lait ((n'on lui servait chaque malin.
Peu à peu, Bouquet, car Marie Sluart voulut donner à son chien ce nom français, se développa, grandit, et par sa gentillesse et sa gaîté adoucit plus d'une fois la mélancolie de la prisonnière; il lui témoignait une tendresse exclusive et sans réserve. Dédaigneux des caresses des femmes de la reine, il refusait les aliments présentés par des mains autres que par les siennes, et se livrait aux plus violens accès de désespoir dès qu'elle se séparait de lui. Ces séparations n'eurent guère lieu que durant le procès de Marie Stuart ; Bouquet l'accompagna partout , à Tixal , à Chartley et à Folheringay, où devait s'accamplii )r ujeurtre. Le jour, Bouijuet reposait
sur un tabouret aux pieds de la reine, et plus souvent encore sur le propre giron de sa maîtresse; la nuit il dormait à ses pieds 5 au moindre bruit il donnait le signal de l'alarme ci se précipitait avec violence sur ceux qui se présentaient, fussent-ils de la maison de la reine. Sire Amyas Pauwlet eut plus d'une l'ois à se défendre contre les furibondes et inolîensives attaques de Bouquet.
Enlin arriva le jour fatal où s'accomplit le crime d'Elisabeth. Au milieu de la préoccupation lamentable causée par un si grand crime, personne ne songea à Bouquet, et les préparatifs de l'exécution s'accélérèrent. La reine se rendit dans la salle où Tattendait le bourreau , et je n'ai pas besoin de vous rappeler les circonstances de ce martyre, où rien
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no (ut épargné à la victime*, rien, pas mênne les instilles d'nn prêtre anglican. Elle posa sa tête snr le billot, tlil à haute voix : In maiins tuas ^ Domine, commendo spirilum meum y et trois coups de hache firent passage à l'âme chrétienne que les anges conduisirent aux pieds de Dieu.
Un des exécuteurs se pencha pour soulever le cor ps de la reine et le déposer dans un cercueil. Alors Bouquet , qui s'était tenu caché sous le manteau de velours de Marie Stuart , s'élança contre le misérable qui voulait toucher à sa maîtresse , le mordit à la jambe et, cruellement frappé par cet homme, courut chercher un refuge dans les bras de celle qui l'avait prolégé tant de fois de sa loîidicsse. A la vue de ia tèleséj)aréedu tronc,
il comprit tout , jeta un cri et mourut de douleur.
Dame Elisabeth Carie ne voulut point laisser jeter à la voirie le corps de celui qui s'était montré si fidèle, et qu'avait couvert le sang de sa maîtresse. Elle confia le corps de Bouquet à un chimiste écossais qui l'embauma, et elle l'apporta en France avec le livre d'Heures de la reine.
Vous comprenez maintenant, n'est-ce pas, le prix que j'attache à ces débris; et, j'en suis sûr, vous mettrez tous vos soins à les conserver au collège des Ecossais !
Jean-Baptiste Raparlier, en efTot, mit en œuvre toutes les ressources de sa science et
pcU'vint ù réaliser les désirs du vieux prôlre. L( s restes de Bouquet auraient été conservés |)endant bien des années encore par le collège des Ecossais, si la révolution n'eut tout détruit et tout dispersé: le collège, les religieux, les écoliers, le livre d'Heures et la momie de Bouquet.
Le chimiste n'oublia jamais les circonstances qui lui avaient valu la visite du vieux prêtre. Plus d'une fois il se complut à les raconter, et c'est de sa fille que nous les tenons^.
Du reste, à ceux-là qui veulent des documcnis authentiques ot qui exip^ent des preuves à tout, nous citerons le passage suivant: Ertiuiit du rapport de la manière de l'exécution
de la royne d Escosse, qui fut occisr. le S febvricr i587, au château de Foihringay, avec la relation des paroles proférées par icelle , et les occasions qui en advinrent au temps de ladite exécution, M. Thomas Andrews ^ escuyer^ estant pour lors prevost de la conté de JSorthampion , estant présent à ladite exécution. Ce précieux dociiment historique a été publié par le prince Alexandre Labanoiî', dans ses lettres inédiles de Marie Stuart.
<( L'un des exécuteurs desliant les jartières « de la royne, advisa un petit chien qui s'é- « tait caché soubz ses habitz , qu'ils ne peu- « rent tirer que par force, et encore par « après ne voulust partir du corps mort, « ains vint se coucher entre sa tête et ses « épaules, et estant tout ensanglanté de son
Il I ir
Is
« sang, fusl emporté mort et lavé, comme
« toutes autres choses furent, qui estoient
« sanglantes, ou barulées, ou bien nettement oi
« lavées. »