‹ Nicolas ChampionChapitre 5 sur 10 · MARIE · texte numérisé non relu

MARIE

LA NUIT l>/VNS UN COUVENT

Avant de commencer le récit qui va suivre, Tauteur doit dire d'abord que, cette fois, il n'a rien avancé qui ne repose sur des preuves écrites^ graves, authentiques. Lefait principal des aventures qui vont se dérouler sous les yeux

(lu loclcur, quoique nssuréniont pou connu , n'en est pas moins rapporté et affirmé par divers écrivains que citent, comme d'irrécusables autorités, iespluséruditset les plus fiers de leur érudition.

A l'appui de tout ceci on peut donc consulter d'abord le prince Alexandre Labanoif et son Reeueil de lettres de Marie Stuait, édité en 1839, par le libraire Merlin. M. Merlin se se croirait déshonoré s'il laissait inscrire* sur son catalogue l'annonce d'un volume qui eût l'apparence d' un roman .

A. cette autorité moderne on ajoutera , si vous le voulez bien, la correspondance de Trogmorton, écrite en 1576, manuscrit Cottonien, Caligula C. I, folios 11 à 35; le docteur F^in^'^'^d et Le Laboureur, dans son

AddUion aux mémoires de Castelnau , tome l % page OiO de l'édition de 1731. Lingard, con seilleret aumônier du roi Louis XV, avait du sans doute, à ce poste de confiance , de connaître diverses particularités gardées longtemps secrètes. D'ailleurs lorsqu'il publia son ouvrage, il hii était facile de consulter les registres du couvent de Soissons , et de s'as surer de la réalité de faits (jue lui, prêtre et historien, n'a point balancé à attester comme <authen tiques.

Une seule voix s'élève contre la vérité de ces faits, c'est Gilbert Stuarl dans son livre publié à Londres en 1782. Mai^^, comme le fait observer judicieusement le prince Lnbanoff, les témoignages de Trogmorton , contemporain • de Lingard et de Le Laboureur ,

~ Si —

si bien en position de connaUrc la vérité , méritent autrement créance qu'une protostntion isolée, écrite 21 i ans après la i^riiicipale circonstance de l'histoire dont vous allez entendre les détails.

En 1568^ vers la (in du mois de janvier ou février, car les doctes auteurs que nous venons d'énumérer ne s'accordent point sur cette seule circonstance, deux hommes enveloppés de larges manteaux, descendirent d'une voiture qui s'arrêta, vers minuit, devant la porte de l'abbaye Notre-Dame, à Soissons.

L'un de ces voyageurs heurta si violemment le marteau que la communauté entière s'éveilla et tressaillit au fracas causé par la lourde masse de fer qui s'élevait et retombait.

laiulis que les novices, penchées sur leur lil, se demandaient à voix basse ce que voulait dire une visite à pareille heure, et que la très-noble et très - vénérable dame Marie Mowbray, abbesse, se mettait avec inquiétude sur son séant , le marteau renouvela deux ou trois fois avec brutalité son appel à la diligence de la sœur touriére. Celle-ci, tout effarée, sans attendre que le sifflet d'argent de la supérieure l'eût appelée, entra précipitamment dans la cellule de la Mère.

— Ma très-chère mère, s'écria-t-elle, on veut briser les portes du couvent. Mon doux Sauveur Jésus, quel malheur nous menace?

— Il ne saurait y en avoir aucun, dit Tabbcsse. Depuis un an la ville doSoissons n'ap-

î.>ariieiU-ello pas au roi de France, (|«ii lui doit ai(!(^ cl protection (1)?

Elle se leva précipitamment de son lit , passa à la hâte sa robe, couvrit du voile;\c \ mentel sa tête septuagénaire et descendit avec^ hâte en compagnie de la tourière , car maintenant c 'était d*une manière enragée que s'évertuait le marteau.

— Qui frappe ainsi et à pareille heure ? demanda l'abbesse. -

— On veut donc bien eniin nous répondre 1

(4) En 1566, la partie de la comté de Soissons que Marie de Coucy, fille d'Eoguerraud, avait vendue, en ^404, ^u duc d'Orl^aa*^ , l#t rendue à la couronne.

répliqua une grosse voix en accompagnant ces mots d'un juron soldatesque qui tenait du blasphème. Il faut que je parle sur l'heure à la supérieure de l'abbaye de Notre- Dame.

— Madame l'abbesse est ici avec moi , dit la voix tremblante de la tourière.

Le ton grossier de celui qui beuglait se radoucit un peu, et il prononça quelques mots dans un langue étrangère. '

— Seigneur mon Dieu! s'écria l'abbesse dans un trouble extrême, ouvrez vite, sœur tourière, hâtez-vous î

Kt comme pour donner encore {)lus de

promptitude aux efforts de la religieuse, qui s'évertuait h tirer les verrous et à faire, jouer loscîlefs, elle lui répétait :

— Ouvrez! ouvrez ! au nom de notre Sauveur!

La porte, débarrassée des innombrables verrous de fer qui la tenaient close, s'ouvrit et laissa entrer les deux inconnus.

— Voici le dépôt que Ton m*a chargé de vous remettre, ditTun d'eux.

— Et je vous donne la lettre qui accompagne ce dépôt, ajouta l'autre.

— Un dépôt! à moi! d'où vient-il? demanda la Mère, stupéfaite.

— Un noble seigneur nous l'a confié sur noire honneur et sur notre têle, répondit le moins grossier des deux inconnus.

Puis , déposant aux pieds de Tabbesse , tandis qu'elle prenait la lettre, un paquet de médiocre dimension , ils saluèrent profondément, sortirent et fermèrent derrière eux la porte. Aussitôt on entendit le bruit de deux chevaux qui partaient au galop.

Les femmes se regardèrent avec surprise, mais sans se voir, car le courant d'air produit par la porte , close brusquement , avait éteint la lanterne de la louriè^e, tandis que la supérieure commençait à décacheter la lettre apportée avec des circonstances si pleines de mvslères.

— Refermez la porte, ma sœur, dit l'abl)essc, vous prendrez ensuite le [)a([uet que nous ont laissé ces étrangers et vous l'apporterez dans ma cellule.

Tandis que la vieille religieuse s'efforçait de gagner à tâtons Tescalier qui conduisait chez elle, la tourière se pencha pour obéir à l'ordre qu'elle venait de recevoir , et ses mains cherchèrent le paquet déposé là, sur les dalles du cloître. Dans l'obscurité, elle heurta du pied la paquet, et il en sortit un vagissement de nouveau-né. A ce bruit l'abbesse jeta un cri où la surprise le disputait à l'effroi. Quant à la tourière , elle pensa défaillir : l'apparition de Satan en personne, la fourche au poing, l'eût moins consternée assu rémente

— iMiulaine, balbutia-t elle, cai- la voix se reCiisail à sortir de sa goi'ge, madame!... Seigneur, ayez pitié de nous!

Et elleaecompagna ces paroles épouvantées d'un double signe de croix. L'exorcisme, loin de calmer les cris de l'enfant , ne parut que les redoubler.

— Que faire? que devenir?

— Vous taire et me suivre, interrompit l'abbesse d'un tOH impérieux en relevant la barcelon nette entourée des voiles qui lui donnaient si hien les apparences d'un innocent paquet.

La Mère posa la main sur la bouche de

l'enlanf et traversa rapidement le cloître. Do retour dans sa cellule, elle se précipita vers une lumière et décacheta la lettre que lui avaient remise les voyageurs. A peine ses yeux en eurent-ils commencé la lecture qu*ils s'inondèrent de larmes et qu'il lui fallut les essuyer pour pouvoir achever.

— Sœur tourière , cet enfant est un dépôt précieux et sacré qui nous est confié. Il faut remercier Dieu de nous avoir choisies pour exercer une œuvre de sa miséricorde. C'est là tout ce que je puis vous dire du plus solennel des secrets que l'on ait jamais confiés à ma vieille expérience. Procurez-vous aux étables le lait nécessaire pour apaiser la soif qui fait pousser à cet ange des cris douloureux. Dès le point du Jour nous nous occu-

pcrons des moyens de lui trouver une nourrice, car il ne faut point que cette petite (ille sorte de l'enceinte du cloître de Notre-Dame. Elle doit grandir et peut-être vivre et mourir à l'ombre de nos murs protecteurs et saints.

Toutes les idées de la tourière se trouvaient en désarroi : malgré sa grande envie de de- 'viner le mystère, elle ne comprenait rien à ce qu'elle voyait, à ce qu'elle entendait , à ce qu'elle faisait. Enallantchercber à la vacherie du lait pour un enfant , elle se demandait si quelque rêve moqueur ne troublait pas sa raison et si réellement elle était bien éveillée. Quand elle eut fait lever les fermiers des étables, non moins ébahis qu'elle de se voir, à pareille heure , interrompus dans leur sommeil par ordre de l'abbesse et pour traire les

vaches, dioapporlale lait liùJo clans la cellule. La siipérieui'C berçait sur ses genoux la petite fille, comme l'eût fait la mère la plus tendre, et murmurait un air de cantique en guise de chanson, afin de mieux apaiser la crieuse infatigable. Le lait tiède opéra mieux que le refrain sacré; l'enfant but avec avidité et ne larda pas à s'endormir sur les genoux de l'ab besse, qui n'osait faire aucun mouvement de crainte de la réveiller et qui resta là immobile jusqu'au moment où les cloches vinrent à sonner matines. Alors elle déposa doucement la mignonne créature sur sa couche, et sans s'arrêter au contraste piquant offert par un nouveau-né endormi sur le lit virginal d'une religieuse, elle se rendit au chœur, où elle se fit remarquer beaucoup moins par la ferveur de ses oraisons que par la promptitude avec laquelle elle dirigeait l'office du matin. Cet

oHice terminé , elle rcgagno sa cellule avec toute la vitesse de ses vieilles jambes, qui semblaient avoir retrouvé quelque chose de la vivacité de la jeunesse. Grâce à Dieu , la petite fille dormait encore d'un profond et doux sommeil : ses lèvres roses s'agitaient doucement, comme si elles eussent encore continué à boire le lait qui venait d'apaiser sa faim, et il y avait dans les grandes paupières closes sur ses yeux une grâce qui émut la vieille religieuse, et mit quelque chose de maternel dans son cœur depuis tant d'années imbu des austères indifférences de l'ascétisme. Loin de chercher â combattre un sentiment si doux et si nouveau, elle s'y livra au contraire sans l'éserve et goûta une joie indicible à sentir la protectrice de ce pauvre petit être abandonné sur la terre. Avec une intelligence que l'on ne devait guère s'attendre à rencontrer chez

une lomiiK^ cicvéo cllc-mcine dans un cloîli c clepuis sa plus lendre enfance, et qui avait vu s*y consumer lentement soixante années de sa vie, elle distribua les ordres nécessaires, pour que les soins à donner à la petite fille fussent excellents et sous son immédiate surveillance. Par un égoïsme de tendresse que certaines affections de femme comprendront seules, elle ne voulut pas qu'une nourrice fût chargée d'élever cet enfant dont la Providence divine l'avait faite la mère immaculée, et elle décida qu'une chèvre continuerait l'office commencé déjà, la nuit, par les vaches. Elle alla donc elle-même choisir dans les troupeaux la plus jeune, la plus blanche, et la plus jolie des laitières encornées , et la fit placer dans une étable que l'on établit le plus près possible de la cellule abbatiale-, enfin avec une intelligence qui prévoyait tout^ qui

comprenait tout, qui objectait lout, elle réç:}i\ les dispositions nécessaires pour assurer les soins à donner à sa fille adoplive e! à la surveillance personnelle et immédiate qu'elle voulait exercer sur elle. [Jne mère n'eût f)as mieux fait que Tabbesse.

Tandis qu'elle s'occupait de régler ces divers soins, je vous laisse à penser la préoccupation qu'avaient amenée au couvent le tapa ge de la nuit et les aventures de la journée. La Mère ne prenait pas et n'avait point pris la moindre précaution pour dissimuler l'arrivée d'un enfant dans la communauté dont elle était supérieure. La seule chose qu'elle eût gardé secrète , c'était l'origine de cet en font : il fallait donc s'en tenir à ce sujet aux

suppositions faites en eoininun et aux (pjestioiis sans relâche adressées ;i la tourière. Encore devait-on se livrer avec précaution à ces enquêtes , car l'abbesse ,^^on le savait , ne confiait ses secrets à personne et n'aimait guère qu'on s'en occupât. La tourière, enorgueillie de l'importance que lui donnait cette aventure et charmée de se voir l'objet de l'attention générale, racontait à qui voulait l'entendre jusqu'au moindre détail, et même audelà , les circonstances de l'arrivée des inconnus, la lettre mystérieuse et la manière étrange dont ils avaient remis l'enfant à l'abbesse. Tandis que, entourée d'un groupe de novices , elle recommençait pour la septième ou huitième fois son inépuisable narration, la mère Mowbray parut tout à coup à l' improviste et troubla singulièrement l'auditoire et l'orateur.

— Sœur toniière , dit I.i supérieure avec 1e Ion froid et sans réplique qu'elle avait l'habitude d'employer à l'égard de ses ouailles , retirez-vous dans votre cellule , où vous réciterez vingt fois le Miserere met Deus à genoux et les bras en croix. Vous ferez usage de votre discipline entre chaque psaume. Sœurs novices, vous vous imposerez la même pénitence ; allez et priez Dieu de modérer à l'avenir l'intempérance de votre langue, ainsi que la ferveur de votre curiosité.

La tourière et les novices se retirèrent confuses et consternées dans leurs cellules , où elles accomplirent sur elles-mêmes le rude châtiment que leur avait imposé l'abbesse et que leur valait leur curiosité. La ma nière dont la vieille supérieure en usait

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pour amortir rindiscrélion ne larda poinl h se répandre dans le cloître et rendit les conversations et les suppositions sinon moins vi \es , du moins plus réservées.

Si l'abbesse ne permettait point que l'on s'occupât de l'origine de sa protégée , en revanche elle laissait les sœurs prodiguer leurs caresses et leurs soins à la petite fdle , qui reçut solennellement le baptême des mains de monseigneur Tévêque de Laon en personne.

L'abbesse tint l'enfant sur les fonts avec dom Jérôme Mac Mahon, vieux bénédictin, son confesseur. Ces trois seules personnes eurent connaissance de la rédaction de l'acte de baptême, écrit de la main du prélat, qui.

le déposa dans une boîte d'or scellée de son sceau , avec d'autres papiers : en outre , il s'en réserva le dépôt. La petite fille fut placée par son parrain et par sa marraine sous l'invocation (le Notre-Dame, protectrice de l'abbaye, et porta désormais le nom de Marie.

Dix-neuf années s'écoulèrent, au bout desquelles l'abbesse resta seule maîtresse de son secret, car l'évéque était mort ainsi que le vieux bénédictin : elle ne cessa pendant cette longue durée de temps de veiller sur sa pupille avec la sollicitude d'une mère. Elle v(yn> lut que son éducation reçut plus de soins et de développements qu'on n'en donnait alors aux jeunes filles , et ne paraissait en aucune façon destiner sa filleule à prendre le voile dans l'abbaye de Notre-Dame. Loin de la ,

elle lui douiiail des conseils sur la coiuluilc à tenir un jour dans le monde et laissait môme enlrevoir parfois que de hautes destinées étaient réservées à l'enfant.

Quoi qu'il en soit , Marie portait , depuis le jour de son baptême , le costume des novices de l'abbaye de Notre-Dame. Sa beauté était ex trênre; rien ne saurait donner une idée de la pureté de ses traits et de la grâce de toute sa personne si ce n'est ces paroles de Brantôme, qui semblaient écrites exprès pour elle :

((, La blancheur de son visaeje contendoi4. (( avecques la blancheur de son voile à qui «, l'em porterait : mais enlin l'artilice de son. (^ voile le perdoil et la neige de son blan vi-

«( snge elïaçoit l'autre. Elle a voit encore cette « perfection de la voix très-douce et trèstf bonne. »

Aussi, à re.xception de quelques religieuses ennemies de la supérieure, chacun l'aimait et l'adorait dans l'abbaye de Notre- Dame de Soissons , et nulle ne songeait à éprouver de la jalousie contre elle à cause de la faveur dont elle jouissait prés de la mère. Sans se rendre compte des motifs de cette

! fil)

opinion, on était habitué à regarder Marie comme une personne supérieure par son rang à tous les membres de la communauté, à qui l'on devait des soins exceptionnels et presque des hommages.

Marie coulait une vie douce et pleine de

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sérénité. Quelquefois elle avait interrogé l'ubbesse sur les mystères de sa naissance; mais celle-ci l'avait doucement engagée à ne point chercher à pénétrer des secrets que les circonstances ne lui permettaient pas encore de révéler. La jeune fille s'était soumise et n'avait plus renouvelé ses questions ; seulement, parfois on la voyait errer pensive et rêveuse dans les jardins et sons les arbres épais de l'abbaye ; un mot de sa marraine sulïjsait presque toujours pour la ramener à la gaîté et lui faire reprendre ses jeux avec les novices.

Elle excellait du reste dans tous les exercices par la grâce et par la souple adresse de ses moindres mouvements, par sa folâtre espiétiierie déniant qui se S€nt aimé de tons.

Jamais elle n'abusait de la prédik'clion qii'oii lui léujoignait, et elle n'usait guère de son crédit |)rès de sa marraine que pour obtenir le pardon de quelque faute légère commise par une novice.

Vers la fin de l'année 4587 , l'abbesse de Notre-Dame de Soissons tomba dans une mélancolie profonde. Elle recevait fréquemment des lettres , et ces lettres semblaient accroître sa douleur. Enfin , malgré son grand âge , elle entreprit un voyage qui ne dura pas moins de trois mois : son chagrin , loin de s'alléger au retour , ne fit que contracter un caractère plus grave et plus amer. Elle passait les jours et les nuits au pied de l'autel, se livrait aux plus rudes exercices de la pénili^nce et senjblait en proie à 4jin affreux dé-

sespoii'. Elle voulail (|uc Marie [)riài sans cesse à côté d'elle el nielàl ses oraisons aux siennés.

— Priez , lui disait-elle , priez , mon enfant , car Dieu , pour désarmer sa colère , a besoin des supplications d'un ange pur et fervent comme vous! Priez, Marie, priez, car un grand malheur menace la plus digne et la plus sainte des femmes ! Si le courroux céleste ne s'apaise pas, un grand crime, sans exemple, va s'accomplir.

Vers la fin de février, une lettre arriva encore à l'abbesse. La nouvelle que contenait cette missive produisit sur la vieille religieuse une si fatale impression qu'elle tomba sans connaissance en la lisant. Lorsqu'elle revint

a la vie , sa raison sembla (fuclques inslanlbr égarée. Elle disait des paroles sans suite, et ses lèvres oetogénaires , ((ui n'avaient jamais proféré que des bénédictions à Dieu , se con. tractaient avec force pour ne pas laisser exhaler des plaintes contre la rigueur divine. Des larmes abondantes mirent trêve à cette crise ; ce fut à l'arrivée de Marie prés de sa marraine. La vue de la jeune fille provoqua les larmes de l'abbesse ; elle se jeta dans ses bras , elle la serra contre sa poitrine avec violence.

— Mon enfant, lui dit-elle, pleure, car le crime s'est accompli! Pleuio , car la reine Elisabeth vieut de faire assassiner sa sœur , la reine Marie Stuart !

— Qu'est - ce donc que la reine Marie

SliKul et la r(t]\)o. Elisabelh? demanda Marie, suii)rise et dont pour la première fois ces noms venaient frapper les oreilles au fond du cloître dont jamais elle n'était sortie.

— L'une est une victime, l'autre est un bourreau ! répliqua l'abbesse. L'une est une martyre , l'autre une hérétique ! Priez Dieu , mon enfant, pour que la miséricorde divine reçoive Tune dans son sein et qu'elle, pardonne à l'autre et lui donne le repentir de son (orfait inouï.

Priez , mon enfant , car voici des jours de deuil et de malheur qui s'élèvent! priez! car la main du Seigneur s'est étendue sur l'Ecosse, ma pairie; priez!... le sang coule ! La guerre civile rugit , el les iils laissent tuer

leur mère sans tirer leur épée pour la dé Cendre ! Priez I car il faut (|ue des cœurs purs désarment le courroux céleste ! Priez , car il y a de pauvres orphelines abandonnées, seules sur la terre sans protection, sans appui !

Le lendemain, on célébra dans l'abbaye de Notre-Dame de Soissons , comme dans tous les couvents de France, un service funèbre pour le repos de l'âme de Marie Stuart , reine d'Ecosse. Marie pria encore avec plus (le ferveur peut-être qu'elle n'avait d'habitude de le faire , car elle savait que sa marraine était Ecossaise, et elle avait vu quelle douleur lui avait causée la nouvelle de la mort de la royale martyre.

Î.E BANNISSRMENT

Depuis le voyage qu'elle avait fait et surtout depuis qu'elle avait appris la fatale mort delà reine d'Ecosse, l'abbesse de Notre-Dame de Soissons se courbait rapidement sous les atteintes de la cupidité , qui semblaient l'a-

voir respectée jiis((ue-là malgré sos (|nnlrevingts ans. Son front se sillonna de rides plus profondes; l'éclat de ses yeux s'éteignit, un tremblement convulsif rendit ses mains faibles et inhabiles 5 sa voix , naguère si pure et si stridente, maintenant amollie et confuse, ne disait plus que des paroles inintelligibles. Bientôt il fallut qu'on la portât au chœur, à l'heure des offices; ses jambes paralysées se refusaient à tout mouvement. Seules, sa haute intelligence et son infatigable activité d'esprit gardèrent leur puissance. Elle gouvernait le couvent comme par le passé, avec sa volonté ferme et montrait peutêtre plus d'énergie qu'autrefois , contre tout ce qui ressemblait à une tentative d'envahissement contre son pouvoir absolu. Une sœur prieure, d'une grande influence dans la communauté et qui, liée par sa naissance

;'« la faniille royal*', croyait pouvoir s'alfuni cliir on quelques |)oinls insi^nifianls dr- h rigoureuse observation (le la règle, fui réprimandée par rabl)esse , qui lui adressa une semonce sévère et publique. Marie n'élail occupée qu'à recevoir et à porter les ordres de la supérieure aux diverses religieuses du couvent, car Marie était devenue l'aide decamp de sa marraine et sa garde-malade. Elle veillait près d'elle, la nuit comme le jour, et lui prodiguait lessoinsattenlifsd'une tendresse filiale. Hélas î ces soins ne parvenaient ni à vaincre les progrès de la maladie ni à calmer la douleur profonde qui dévorait sa bienfaitrice 5 souvent, sans motif apparent, la vieille religieuse , en regardant sa filleule , fondait en larmes et se livrait au désespoir. Elle l'attirait contre sa poitrine, elle couvrait de baisers son front et invoquait la miséricorde de

Dieu pour elle. Un étal aussi violent ne tar(fa point à user le peu de force et d'existence qu'il restait à l'octogénaire : un jour le médecin de l'abbaye lui dit, après a\oir passé une demi - heure près d'elle, à étudier les symptômes de son mal :

— Madame Tabbesse, je me suis toujours recommandé à vos prières ici-bas; j'espère (jue vous ne m'oublierez point et que vous me continuerez votre intercession demain^ aux pieds de Dieu !

L'abbesse regarda le médecin avec une vive émotion.

' • — Ainsi, dit-elle, je ne me trompais point!

Mon Dieu 1 il laul que je quille l'orpheline qui n'a d'autre appui que moi sur la ten e. Marie! faites-moi venir Marie! il faut que je lui parle i\ l'instant.

La jeune fille, qui se tenait comme d'habitude dans la pièce voisine, accourut aussitôt.

— Mon enfant, lui dit la vieille religieuse avec une vive agitation, mon enfant, il faut que tu prennes le voile aujourd'hui, à l'heure même! Il faut que lu prononces tes vœux. Je l'ai dit bien souvent que tu n'étais pas destinée à la vie du cloître, et j'ai refusé de céder à tes prières quand lu me suppliais de te laisser entrer en religion. Maintenant, c'est moi qui te prie de le faire; c'est moi qui te I'of-

donne au besoin..:. Mon Dieu, laissez-moi vivre encore jusqu'à ce que cette cérémonie soit achevée, jusqu'à ce que l'orpheline ait un asile assuré! que l'on aille chercher monseigneur l'évêque, qu'on le demande au nom du Christ et de son saint! Qu'il accoure &ur l'heure!

Son agitation ne cessa de s'accroître et de s'enflammer tandis que l'on exécutait ses ordres et que Ton se rendait chez le prélat. Ce dernier, sitôt qu'il connut le péril de l'abbesseet le désir ardent qu'elle avait de le voir, s'empressa d'arriver : il la trouva presque dans le délire d'une fièvre ardente.

— Monseigneur! s'écria-t-elle dès qu'elle l'aperçut, monseigneur, au nom du ciel,

donnez le voile à sœur Marie! Qu'elle soit religieuse de Notre-Dame de Soissons avani que je meure. Si je parais en présence de Dieu avant qu'il en soit ainsi, il me demandera sévèrement compte de m'être livrée à des espérances insensées et de ne point avoir abrité cette pauvre orpheline dans la maison de Dieu.

— Je vous promets, ma sœur, de veiller à l'exécution des volontés suprêmes que vous exprimez, mais une prise d'habit ne s'improvise point.

> — Par le salut d'une ame chrétienne en péril, monseigneur, ou, par mon salut, faites ce que je vous demande, car vous partageriez la terrible responsabilité de ma faute.

En (lisapt cela, elle levait les rpains au ciel

avec désespoir, ses joues brûlaient, ses yeux brillaient d'un éclat étrange.

— La jeune fille, demanda l'évêqué, réunit-elle toutes les qualités nécessaires pour être admise parmi les religieuses de l'abbaye de Notre-Dame de Soissons? Est«elle de naissance légitime? Sort-elle de famille noble? Apporte-t-elle une dot de douze mille livres !

^ — La dot est là, répliqua l'abbesse en

montrant le trésor de la communauté déposé dans sa cellule. Quant à la noblesse et à la légitimité de sa naissance , il n*en est pas

i de plus pure et de plus illustre.

— Remettez-nous-en les preuves, ma chère sœur.

— r.cs preuves! dill'ahbesse en passant ses mains amaigries sur son front brûlant. Les preuves! Où donc sont-elles? Qui s'en trouve le possesseur?

Elle chercha longtemps dans son souvenir. Elle luttait contre la mort, qui glaçait déjà sa mémoire ; elle ne trouvait pas , elle se désespérait. Tout-à-coup elle jeta un cri.

— Ah! merci , mon Dieu, merci de m'avoir rendu la mémoire! L'évêque... monseigneur... l'évêque votre prédécesseur... je les lui ai remises en dépôt. Que tout le monde s'éloigne, qu'il ne reste que vous et Marie dans le secret de sa naissance. Approchez, je vous le confierai aussi, mais tout bas à Toreille, car c'est un secret de vie et de mort.

— Ilî) —

Il y aurait du poison et des poignards contre

elle si on le savait!... Elle est la fille de

elle est la fille de

L'évêque et Marie se penchèrent pour écouter. Marie allait enfin connaître le nom de sa mère ! Hélas! les lèvres de l'agonisante ne proféraient plus que des sons inintelligibles... Sa tête s'affaissa peu à peu sur le lit; ses paupières s'abaissèrent sur ses yeux; un léger râle se fit entendre, et le cadavre resta immobile pour l'éternité. '

Marie tomba à genoux, et l'évêque récita les prières des morts, debout et les mains étendues sur le corps inanimé. Quand il eut terminé son lugubre ministère, il se tourna vers Marie : ^'

-Soyez sans crainte, mou onlaiil , lui dil-il, je n'oublierai point l'intércl que vous portail celle que Dieu vient de recevoir dçipj> son sein , et le dernier désir qu'elle a exprimé à voire égar(i. Je vais faire des recherches dans les papiers de l'évêque qui m'a précédé au diocèse de Soissons ; je l'espère, rien ne s'opposera bientôt à ce que vous entriez en religion. Les preuves de voire naissance légitime sont d'autant plus nécessaires que sans elles vous ne pourriez prendre le voile dans aucune maison religieuse, à ujoins d'une dispense de notre saint père le pape. Or le souverain ponlife n accorde cette faveur qu'avec une extrême réserve el seulement quand il s'agit d'une personne de race royale.

Marie l'enlendil à peine. Elle priait et pleii

rail ai^cnoiiilloe au pitnl du lil de su l.icuiaitrice.

De retour dans son palais épiscopal, l'évêque, fidèle à sa promesse, visita lui-même les papiers et les titres que son prédécesseur avait déposés dans les archives du diocèse. Pendant un mois de laborieuse recherches il n'y <lécouvrit rien qui fût relatif à Marie. Comme le vieil aumônier qui avait tenu la jeune fdie sur les fonds batismaux était trépasse depuis longtemps, le prélat se trouva dans un embarras extrême.

11 compreiiail bien que Tabbesse défunte n'eût pas éprouvé tant d'angoisses pour une personne d'oiigine vulgaire. Les dernières paroles (!e la mourante lui avaient laissé vu-

Ircvoir (juc i\Jarie cLail le rejeton de quelque grande famille; mais des indices aussi peu complets ne lui suffisaient pas pour satisfaire aux rigueurs des canons ecclésiastiques : il résolut donc de consulter la nouvelle abbesse de Notre-Dame de Soissons. Celhs que l'on avait élue était précisément la prieure que l'abbesse avait sévèrement réprimandée avant sa mort et qui, même à son insu, en gardait un sentiment d'amertume et de malveillance contre la protégée de la défunte. Elle discuta donc avec sévérité et rigoureusement la question que lui présentait l'évéque, elle lui démontra que le témoignage verbal de l'abbesse trépassée , quelque respectable et digne de créance qu'il fùt^ ne pouvait remplacer les preuves écrites de noblesse et de légitimité qu'exigeaient les règles de l'ordre et les canons do l'église. Encore si l'abbesse avait

nommé le père et la mère de la jeune (illc , dit-elle; mais elle n'a bégayé que des paroles vagues^ sans suite, au milieu des vertiges de la fièvre et de Tagônie! Croyez-m'en , monseigneur, ayons le eourage d'accomplir jusqu'au bout et d'une façon complète les devoirs qui nous sont imposés. Personne plus que moi ne souffre de l'infraction causée, durant vingt années, dans le couvent de Notre- Dame par la présence d'une étrangère.

— Eh quoi! demanda l'évéque , votre intention serait elle de renvoyer la jeune Marie du couvent qu'elle habite depuis sa naissance?

— Monseigneur, en recevant de vos mains l'investiture du titre d'abbesse, j'ai juré de respecter les règles du couvent que je gou-

vcrne au péril de mu conscience. La présence d'une élraiiyére ici osl contre les règles et entraîne de graves inconvénients.

— Et que voulez-vous (jue devienne cette pauvre créature ignorante du monde et dont la vie s'est écoulée au milieu d'un cloître, sans aucun contact avec les choses de la vie réelle.

— Monseigneur ia placera dans un autre couvent.

— Eh quoil vous me conseillez d'enfreindre pour d'autres maisons religieuses les règles dont vous réclamez si rigoureusement l'exécution pour vous-même? interrompit l'évêque avec sévérité.

'-—Monseigneur fera ce qu'il jugera convenable. Ce n'est pas à une huniLle religieuse à lui donner des conseils; je remplis mon devoir, je demande l'exécution rigoureuse des règles de notre ordre; je mets un terme à des abus graves pour la discipline du couvent. Là s'arrête ce que ma conscience m'impose.

* Elle sortit en saluant avec respect l'évêque , qui resta seul, mécontent et interdit : la nouvelle abbesse était rigoureusement dans son droitetne Taisait que remplir avec sévérilé un devoir. Triste et embarrassé, il se rendit près de Marie pour lui apprendre ces pénibles nouvelles.

La jeune fille se trouvait en ce moment agenouillée dans le chœur du couvent, près

de la pierre sépulcrale qui s'était refermée sur le cercueil de sa bienfaitrice A la vue de révoque, elle courut à lui pleine d'espérance 5 mais dès qu'elle eut levé les yeux sur le visage morne du prélat, elle comprit tout.

— Vous n'avez rien découvert parmi les papiers de l'évêque votre prédécesseur? ditelle.

Le prélat baissa la tête pour toute réponse.

— Ainsi, dit elle, je ne puis prendre le voile et consacrer ma vie à Dieu? Que la volonté divine s*accomplisse! ïl me reste la douloureuse consolation de passer ma vie à pieu-

rer et à prier sur la tombe de ma bienfaitrice.

— Hélas! mon enfant, ce triste bonheur ne vous est même pas laissé! La règle de l'abbaye de Notre-Dame de Soissons défend de recevoir dans l'enceinte du cloître des pensionnaires qui ne soient point destinées à prendre le voile...

Marie jeta un cri de terreur.

— On me chasse! dit-elle. 0 mon Dieu , mon Dieu, on mon chasse!

L'évécjue voulut lui prendre la main; elle le repoussa.

' -^ On me chasse 1 répéta-t-clle. Vouslcuiteiidcz, ma bienfaitrice! Vous l'entoiuiez , sainte femme, cl vous ne demandez ^as à Dieu de m'appeler à lui près de vousl On me chasse! Que voulez-vous, monseigneur, que je devienne dans un monde que je ne connais pas: dont je ne sais pas même les misères et les souffrances par oui-dire! Sans protecteur, sans asile, sans pain peut-être ! 0 mon Dieu! mon Dieu, prenez piliéde moi, faites que je meure!

— Ne vous livrez pas ainsi au désespoir, dit l'évêque, touché de la plus vive compassion. Vous trouverez un asile chez moi; je suis bien vieux et n'ai pas de longs jours à vivre, mais je saurai vous placer après ma mon à l'abri des souffrances et des périls du

monde. Allons, mon enfanl, suivez moi et mettez un terme à ces douloureuses émotît)ns en quittant ces lieux.

lit il l'entraînait doucement; mais elle liii échappa et vint se jeter à genoux sur le tom beau de sa marraine.

— Adieu! lui dit-elle, adieu 1 ma mère 1 Adieu , vous qui m'avez si tendrement soutenue dans ma jeunesse! vous qui m'aviez fait près de vous une existence douce et pure! Adieu! On me bannit de ce cloître! On me défend de venir prier sur cette pierre! On me chasse, ma mère, on me chasse! Oh! vous n'entendez donc pas mes plaintes et messan glots! Vous ne veillez donc pas sur moi! Vous

T. Il, 9

n(^ ru'aimoz donc plus! |)nis(|rK; jo suis encore vivanle , puisqu'il faut que je sorte de votre couvent, dont on me chasse î

L'évêque l'entraîna hors de l'église, la (it monter près de lui dans sa litièie, qui l'attendait à la porte de l'abbaye, et l'emmena vers le palais épiscopal.

L'évêque de Soissons , comme on l'a pu voir dans son entretien avec la nouvelle abbessede Notre-Dame à propos de l'orpheline, était un vieillard plus charitable que doué d'une grande fermeté de caractère. Longtemps habitué aux mœurs faciles et brillantes de la cour de France, ce n'était guère que depuis cinq ou six ans qu'il était venu résider dans son (iiocèse et qu'il cherchait à y

expier par une vie grave et sévère les erreurs d'une existence jusque-là mondaine. Il avait amené avec lui^ dans son exil, comme il aimait, à le dire, sa sœur, dame Lydorie de Penevent, veuve du comte de ce nom et qui avniî exercé sur son mari, jusqu'au moment où il périt d'un coup d'arquebuse devant Rouen , l'autorité la plus absolue et la plus rude. Veuve, elle vint chercher un asile près de son frère, car la mort du comte la laissait à peu près sans fortune, et elle entra pour beaucoup dans la détermination que prit i'évêque de quitter la cour el de résider dans son diocèse. Peu à peu et sans beaucoup de peine ni (le résistance, elles'empara del'esprit deson frère comme elle s'était emparée de l'esprit de feu son mari, et ne domina pas moins im périeusement l'évêque qu'elle n'avait dominé le capitaine. Rien ne se faisait dans h maison

que par los ordres de dame Lydorie. Toujours velue de noir des pieds à la lêle, le menton encadré dans son rabal empesé de veuve, elle montrait d'habitude une face rogne et mécontente, grondait du malin au soir, réprimandait toujours, n'approuvait jamais et mettait en pratique cette pensée de je ne sais plus quel empereur romain : « Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent. » Dans les premiers temps de celte domination, i'évêque, habitué à la vie douce et cajolée qu'il menait à la cour, ne laissait pas que de se révolter contre une manière de faire si rude. Mais comme il fallait sans cesse lutter et combattre, qu'au bout du compte ia résistance n'aboutissait à rien, et que ia victoire restait toujours à sa sœur, il préféra, à la fin, une soumission paisible à une soumission orageuse. Du moins il gagnait à la première d'é-

viler la Tuligue et le bruit. Donc, <lamc Lydoric agissait à son gré dans la maison épiscopale, dirigeait les domestiques, réglait les dépenses et même étendait son pouvoir tout temporel sur les affaires spirituelles. Elle nommait aux canonicats, indiquait les candidats aux cures , et fil un jour une telle guerre à Tévêque pour avoir choisi un vicaire en secret et sans délibération de famille, que le pauvre vieillard l'aillit en perdre la tête. Il y eut huit jours de reproches , de cris et de

plaintes, tout autant! sans compter qu'à

l'hènre de se mettre à table le dîner se faisait attendre! Sans compter que l'évêque avait beau appeler le malin pour qu'on lui apportât son déjeuner!... Il lui fallait quitter son lit et venir lui-même chercher son valet de chambre , occupé autre part par ordre de dame de Penevent Bref, l'enfer est un paradis en com-

paruison <lo l'oxistence que mena p(3n(lant iiih? semaine l'évéque malheureux, existence à laquelle il ne mit trêve qu'en trouvant le nvoyen de révo(|uer la nomination du vicaire et de le remplacer par un protégé de sa sœur.

On comprend , maintenant que Ton connaît tous ces détails, l'embarras qu'éprouvait le bon évoque en approchant de sa demeure avec la jeune fille. Il avait d'abord cédé à l'entraînement de son cœur et à la compassion bien naturelle que lui inspirait la détresse de Marie. Mais maintenantll se repentait presque de sa charitable action , car il sentait que sa sœur ne s'accommoderait guère de la présence d'une étrangère près d'elle, et surtout d'une étrangère dont elle n'avait ponil au préalable autorisé l'admission

dans le palais i'[jisco[)al. Il s'ingéniait à trouver quehjue moyen de présenter sous un jour favorable sa protégée au rude cerbère ; mais il ne lui venait aucune idée pour fabriquer le gâteau de miel et de pavot qu'il eût voulu jeter dans les trois gueules béantes du redoutable gardien. Malgré l'extrême rigueur de la saison , l'eau coulait de son front sur son visage, et son cœur battait avec violence. Mais il ne pouvait retourner en arrière, le sort eu était jeté, il fallait marcher en avant, n'importent les conséquences de sa résolution! Une fois sortie de l'abbaye de Notre-Dame , Marie, si elle eût voulu y rentrer, en aurait trouvé les portes impitoyablement fermées devant elle. Il s'avançait donc vers le péril en accusant tout bas les mules de trotter avec Irop de vitesse, et se sentait manquer de . cœur davantage à mesure qu'il apercevait les

Icuélres (le sa demeure. A la (in, les mules s'arrélèrent, el l'un des deux pages (jui suivaient la litière vint en tirer les rideaux eï }3résenler l'escabelle qui servait de marchepied à ces sortes de voitures.

L'évêque descendit le premier , et , par une réminiscence machinale de l'ancienne galanterie de sa jeunesse, il ôta son chaperon et présenta à Marie un bras sur lequel elle s'appuya en tremblant. Ce fut ainsi qu'ils montèrent le perron et l'escalier de l'évêché de Soissons.

qu'il ne faut pas regarder par la fenêtre.

Rien n'inspire de l'éloquiiice et de l'adresse comnje la nécessité. En montant les premières marches du perron, le bon évêque * ne savait point encore de quelle façon il présenterait Marie a la redoutable veuve > pour

lui prépare! un accueil luoius leirihle. Mais ;5 mesure (ju'il approchait de sa sœur el (jue riinnûnence du péril se faisait senlir de plus en plus , ses idées confuses cl eHaroucliées se ralliaient dans son cerveau , se formaient en cohorte inlelligenle et lui suggéraient deux ou trois moyens pour améhorer la diificile arrivée de la jeune fdie. En mettant le pied sur le carré de Tescalier, il était résolu de dire à dame Lydorie que la jeune religieuse ne venait que provisoirement à l'épiscopal ; qu'il n'avait point voulu décider de son sort avant d'avoir pris les bons conseils de sa sœur : il se promettait même , comme une avantageuse chance de succès, de ne laisser voir aucun désir de garder Marie près de lui, et songeait à pousser le machiavélisme jus- (ju'à témoigner de la répugnance pour ce dernier parti. Les choses ainsi menées eus-

sont siiiis doulc léiissi , luais la l'alaliic viiil déranger les projets du di^iie vieillard : au moment où le page (]ui le précédait ouvrit la porte de dame Ly(iorie, par étourderie ou par maladresse, il le fit si hrusfpiement qu'il cogna et blessa au front Tirritable veuve , (pii venait au-devant de son frère.

Le page reçut wn soufflet a[)pliqué par la main la plus sèche qui jamais se fût emmanchée au bout d'un bras de duègne. Mais cet holocauste de la joue rose et blanche du fripon ne suffisait point à la colère et à la douleur (ie la furieuse. L'évêquo, au regard qu'elle jeta sur lui et sur sa protégée, sentit (jut; tout était perdu : il aurait voulu pouvoir fuir et il perdit tout à fait la tète. Marie, timide comme une jeune fille (jui sort du cou

veiil |)oui lu prciiiiùrc lois de sa vie, se tenait tremblante et les yeux baisses.

— Eh! mon frère, s'écria la veuve , à qui reffervescence de la colère donnait le don de double vue, qu'est-ce que ceci veut dire? Notre maison doit-elle servir de refuge à tous les vagabonds que vous trouvez sur votre chemin ?

— Ma sœur, balbutia l'évèque sans trop savoir ce qu'il disait , que voulez-vous , si \ous l'abandonnez , que devienne cette pauvre enfant?

— Et qu'esl-ce que cette pauvre enfant demanda la rechignante dame,..

L'évêque lui conta on quelques mots l'histoire de Marie.

— Il ne manquait plus (ju'une bâtarde dans votre maison, interrompit la veuve. Par sainte Lydorie, ma patronne, l'y voici! Dieu veuille qu'elle n'y soit pas une cause de scandale et qu'elle ne vienne pas révéler à vos diocésains les fautes de leur évêque.

— Fi ! ma sœur, fi! s'écria le prélat, indigné, 11! De telles paroles devraient-elles sortir de vos lèvres ! et devant les gens de ma maison! devant cette jeune fille!

— Vous verrez que cette jeune fille, qui me vaut déjà de votre morale, va bientôt

m'en fnin' olle-meme ! (Ihîissnz - inoi î donncz-liii ma place ! Antanl de siiilc qne plus tard.

Marie, qui pleurait à chaudes lafmes , se jeta aux pieds de dame Lydorie,

— Madame, lui dit-elle, je suis sans asile, sans guide , sans appui , seule au monde ! Je sors d'un couvent où on m'a chassée et où j'étais entréa presque le jour de ma nais- ■ sance. Mais plutôt que de valoir des chagrins à moii seigneur , plutôt que d'exciter voire courroux, j'aime mieux sortir de ce logis! je préfère mourir!

);une Lydorie voulait bien satisfaire à son

besoin do criailler, mais non pas commollre une mauvaise action ; le désespoir de Marie la toucha d'autant plus que la douleur de la blessure reçue par la duègne à la lête se trouvait tout à fait dissipée.

— Allons, dit-elle, jeune fdle , il ne s'agit pas de jeter le manche après la cognée! Je ne veux pas que l'on aille dire dar)s Soissons que je chasse du palais épiscopal ceux à qui mon frère donne l'hospitalité. Vous trouverez ici un asile jusqu'à ce que nous ayons avisé tous les deux à ce qu'il y a de mieux à faire pour vous. Suivez-moi et faites trêve à vos larmes et à vos sanglots , qui ne servent à rien.

Habituée aux tendres caresses et à la solli citude maternelle de l'abbesse sa marraine,

Marie, lorsqu'elle avait perdu l'unique affection (ju'elle possédait au monde, n'avait du moins trouvé , dans le couvent , que de rindilTérence et de la froideur. Mais en (ace de cette brutale protection, qu'on lui jetait comme une aumône, elle sentit son cœur se briser et elle recula devant une pareille hospitalité.

— Allez, mon enfant , lui dit doucement l'évêque, suivez ma sœur.

— Venez , mais venez donc ! ajouta dame Lydorie.

Elle prit le bras de la jeune fille, qui se sentit étreinte comme un passereau dans une serre d'aigle, et elle l'emmena dans ses appartements.

n y avail tant de douceur, laiil de résignalion, tant de grâce dans le caractère de la jeune (ille, qu'à force de patience, elle parvint à se gagner Talfection de la vieille femme et se fit presque aimer d'elle. Mais dame Lydorie aimait aussi son frère, et l'on peut juger, par les tracasseries dont elle harcelait le digne et inolïbnsif prélat, des épreuves qu'avait a subir la pauvre Marie. A la moindre méprise sur les ordres qu'elle recevait de la veuve, il lui fallait essuyer les reproches les plus violents et se soumettre à de désobligeantes et ameres récriminations sur* sa naissance inconnue et sur sa pauvreté, qui la mettait à la merci de la charité épiscopale. En outre, à très-peu de chose près, elle remplissait envers la veuve roffice de camérière, ne la quittait jamais d'un seul moment, et, la nuit, couchait près d'elle dans un petit ca- T. n. 10

binet. Dès que dame Lydorie éprouvait In nioiudre insomnie, sa voix impitoyable éveillait Marie, qui n'avait pourtant de repos ni de consolation que pendant son sommeil. Il lui fallait, au premier appel de sa maîtresse, se lever à la hâte, venir s'asseoir près de la vieille femme, subir sa toux, entendre ses doléances sur le malheur de ne pouvoir reposer et se mettre à lire les Heures de la digne dame jusqu'à ce que ses yeux se fermassent et qu'elle finît par se rendormir. Alors Marie, quand elle était bien assurée du sommeil de dame Lydorie, regagnait sa couche, heureuse lorsque la vieille femme ne l'obligeait point une seconde fois à venir recommencer d'une voix fatiguée la lecture soporilîque des Heures. Et il ne fallait pas que Marie étouffât le moindre bâillement! il ne fallait point que s^s membres frissonnassent du froid qui les

saisissait! il ne fallait pas que sa voix sVn fj[onr(lîl et qu(î ses yeux se fermassent, car une voix inexorable la réprimandait aussitôt el lui reprochait son ingratitude en termes (l'une extrême dureté et souvent 'même in sultan ts.

La pauvre eid'anl succombail sous le fardeau de tant de souffrances. Ses joues naguère fraîches et roses, prenaient une pâleur mate; ses yeux brillaient d'un éclat étrange, tandis qu^ leurs arcades se creusaient nuancées de teintes plombées. Jamais un sourire n'entr ouvrait ses lèvres même aux bonnes paroles que lui disait l'évêque à la dérobée. — A la dérobée, car dame de Penevenl éprouvait toujours des redoublements de mauvaise humeur lorsqu'elle s'apercevait

— iAH —

i\uv Ui son (le Mario inspirai! do la compassion.

— Ne semble-t-il pas, disait-elle, que je la rends malheureuse? Je la traite comme ma propre lille; elle ne me quitte jamais d'un moment et elle prend des ai^^s de tristesse qui feraient croire qu'elle est la plus à plaindre de la terre! Est-ce ma faute si elle est d'humeur mélancolique et d'un caractère sans expansion? Elle se tient toujours devant moi dans la réserve d'une étrangère; elle tressaille à ma voix comme si je lui faisais peur. Cela est insupportable; mais quo voulez-vous î elle est orpheline, elle n'a que moi d'appui, et il faut bien que je garde ma patience. Si je l'abandonnais , que deviendrait elle. Oui, Marie ^ dites, que deviendriez-vous si

je vous abandonnais , vous qui n'avez d'asile et de pain que par ma charilé ?

Un an s'écoula sans apporter aucun changement à la pénible existence de Marie et sans qu'une plainte ou qu'un reproche sortît de ses lèvres. Quand elle parlait de sa bienfaitrice , c'est ainsi qu'elle nomniait dame de Penevent , c'était en termes respectueux; elle avait toujours doucement imposé silence aux personnes qui lui avaient témoigné de la compassion aux dépens de l'humeur de la comtesse.'

— 11 ne m'appartient, disait-elle, ni de juger ni de laisser juger la protectrice qui m'a recueillie. Jamais je ne m'acquitterai assez envers elle de la reconnaissance que je lui dois. Ces sentimenls , ils étaient sincères,

elle les éprouvail au Ibnd du (;œui . Pauvrr lierre frôle et chétiC, elle eiribrassail de ses nœuds délicais le tronc du vieux chêne qui l'abiilait, (juel(|ue rugueuse que fût réeorce de cet arbr'(î l

Marie , malgré la réserve qu'elle mettait dans ses relations avec les familiers et les domestiques du palais épiscopal, ne s'en était pas moins gagné la tendresse générale par sa douceur , sa bienveillance et sa beautéo On i'ainiait d'autant plus qu'on aimait moins dame Lydorie ; c'était à qui ferait au dedans et au dehors du logis l'éloge de l'orpheline.

Quant à l'évéque, il l'aimait comme s»

propre fille, et il sentait souvent ses yeux &'<Myplir de larmes lorsqu'il la voyait subir le^

morlUications de l'humeur roide et âpre de sa sœur. Il s'ingéniait de mille manières à lui être agréable sans efïaroucherdame de Penevent, mais la chose était malaisée, et souvent, pour vouloir apporter quelque consolation à Torpheline , il ne lui valait que des tracasse ries.

Le seul moment de la journée où Marie pût goûter quelque relâche, c'était l'heure où dame Lydorie , après son dîner , que , suivant l'habitude de l'époque, on servait à midi , se livrait aux douceurs de la sieste , s'étendait sur un lit de repos et dormait quelques instants. Marie se retirait alors dans sa petite chambre , ouvrait la fenêtre et respirait un peu d'air pur; car non-seulement la comtesse avait pour système de ne jamais sortir de son appartement , mais encore elle

exigeait ((ue les fenêtres en restassent loujours het niéti(|uement closes. Le petit œil de^bœuf qui laissait entrer la lumière clans le cabinet de Vlarie donnait sur une place plantée d'arbres et lui laissait plonger, à droite , ses regards dans la maison voisine d'un marchand de draps , le plus riche de Soissons , et dont l'enseigne : à C Arbre rouge jouissait d'une vogue et d'une renommée sans égale dansloule la vilie. La vie domestique de la paisible famille qui habitait cette maison offrait, par son mouvement, un spectacle plein de charmes à l'orpheline prisonnière. Le marchand <le draps se nommait Jehan Pastelot et avait près de lui sa mère et sa sœur. La première dirigeait son ménage , l'autre aidait son frère dans les soins du commerce. C'était elle (jui répondait aux chalands, qui aunait les étoffes et (jui tenait les^écritures de négoce; mer-

voille dont s'oxlasiaienl la [)iupart des personnes qui venaient faire leurs achats dans la boutique de maître Jehan : à cette époque il étaii miraculeux qu une jeune fdle sût lire et écrire; niais Jane avait eu pour maître son frère , et Jane avait vitemenl profilé (les leçons de celui qu'elle aimait et qu'elle respectait de toute son ame. Lorsque son père était mort, elle ne comptait encore que quatre ans, et Jehan lui prodiguait , depuis ce jour, des soins paternels et un dévouement extrême. Aussi n'avait-elle qu'une pensée, qu'un désir, qu'un but : complaire à son frère, mériter un sourire de Jehan, lui entendre dire de sa voix gra\e et douce :

— Jane , tu es une bonne sœur î

Alor^ il y avait joie au lo^is, ai dame Pas-

telol sns|)oiKlail ses travaux <1(; inénagu pour so réjouir de la bonne harmonie de ses enfants et prendre part à leur salisfaction et à leur (endresse.

Chaque jour, après le dîner, ils faisaient une promenade d'ufie demi-heure environ dans le petit jardin qui se trouvait derrière leur maison. A ces moments, il ne venait ^uère de pratiques au magasin : la ville entière dînait ou digérait. Donc ils profitaient de ce relâche pour prendre l'air, deviser gaiement entre eux , arroser les fleurs qui verdoyaient dans leurs plates-bandes ou s'asseoir sous un berceau tapissé par les larges feuilles et les fruits dorés d'une vigne opulente. Plus d'une fois le cœur de Marie s'épanouit à voir le bonheur dont jouissaient

ces trois heureuses créatures ! Pins d'une fois aussi son cœur se serra en songea ni qu'elle n'avait ni frère pour la protéger comme Jehan , ni sœur pour l'aimer comme Jane! Oh! fju'elle aurait voulu- pouvoir, ainsi que le faisait la jeune fille, passer son bras autour fie la taille d'un frère , le regarder avec un sourire , lui jeter doucement au visage , par une folâtre surprise , des poignées (le feuilles de rose, et s'enfuir devant lui , sûre, quand il l'atteindrait , de recevoir un baiser sur le front. Et puis, comme il lui semblait doux de pouvoir présenter son bras à une vieille mère, qui s'y appuyait bien fort, qui bénissait Dieu tout hauî de la joie que lui faisaient ses enfants , et qui n'avait jamais ni un regard sévère ni une parole de reproche! Ohî qu'à (M' j)rix, elle eût voulu s'asseoir dans le comploii' H«* la bouticjue eî travaill<*r

loule la journée sans i elAchc ! Qo'olle eût voulu s'associer aux travaux domesîiqucs de la bonne vieille! Tout était bonheur dans cette famille tendrement unie : le travail comme le repos.

Marie passait donc le temps de la sieste de la comtesse à épier avec envie les bonnes récréations de la famille Pastclot. Presque toujours la voix aigre de la vieille femme venait Tarraclier à ce riant spectacle, et il lui fallait rentrer dans sa vie triste, monotone, étouffante, heurtée ; il lui fallait subir tous les caprices , toutes les injustices et toutes les criailieries de dame Lydorie, plus amers encore à la jeune fdle par le souvenir de la paix et du bonheur dont elle venait d'être le téujoin !

îl arriva qu'un jour Jane courait follement pour (Witer son frère, dont elle avait barbouillé les joues du jus d'une grosse cerise noire; Marie , pour ne rien perdre de cette lutte amusante , se pencha sur la fenêtre et fut aperçue par le couple jovial. Presque honteux de se voir surpris, surtout par une personne de l'évéehé, dans leurs bruyants enfantillages, Jehan et Jane s'arrêtèrent aussitôt; Jane , rouge et confuse , alla se cacher sous le berceau de pampre ; Jehan feignit de regarder avec attention une rose qui surgissait au milieu d'un buisson. Marie ne se sentait pas* moins déconcertée et se retira précipitamment de la fenêtre 5 mais quelque vitesse qu'elle y mît, Jehan eut le temps de remarquer sa beauté et de reconnaître la jeune (ille qu'il avait aperçue naguère chez l'évêque , auquel il avait apporté

du velours poin ïnin^ mu' étoh;. Il la re^aid:» (raiilanl plus alKmtivement i\iw. Mario élaii l'objet de rinlcrôl de toute la ville, grâce aux merveilles de douceur et de patience que racontaient d'elle les [)ei'Sonnes et les domes- Uques attachés à l'évêehé.

Marie se tenait encore cachée près de la fenêtre, le cœur pantelant et toute tremblante d'émotion lorsque dame Lydori^, qui l'avait appelée et qui, dans le trouble de la jeune fdle , n'avait pa& été entendue, arriva furtivement :

— Que faites vous-là? s'écria-t elle, triomphante d'avoir enfin un véritable motif de gourmander Marie. Voilà donc comment vous abusez de ma confiance et de quelle façon

vous uieilez mon sommeil à profit ! Quel objet attire donc si vivement votre curiosité à cette fenêtre.

Elle se pencha, elle regarda et aperçut Jehan seul , car la tonnelle cachait Jane.

Des intrigues par la fenêtre ! Des intelligences avec un jeune homme! Sainte Vierge ! voilà de beaux scandales dans là maison d'un évêque ! Vous vous montrez^ d'une étrange manière, reconnaissante de rhospilalilé que je vous donne! Il faut que la vieille abbesse qui vous a élevée, ma mie, vous ait inculqué de singulières idées sur la retenue qui convient aux jeunes filles. Vous le comprenez, un pareil état de chosi s ne peut durer plus longtemps. Je vais aller trouver monscMgneur ( l

aviser avec ini sur c(3 que nous (hivons laini ou pareille occurrence.

Marie le savait , quand dame Lydorie en appelait à son frère et disait ces fatales paroles : Je vais aller trouver monseigneur, en \){\iîsdini du ton glapissant aux notes les plus basses de la voix 5 elle se préparait à employer quelque moyen violent.

— Au nom du ciel , madame, balbutia Marie, ne m'accusez pas , ne me condamnez pas sans m'entendre ! Je ne suis coupable que d'avoir regardé par hasard dans la cour voisine et d'avoir été aperçue par les personnes qui l'habitent.

— Ne joignez pas le mensonge à l'intrigue,

— loi —

interrompit durement dame Lydorie, qui (iî passer la pauvre enfant devant elle, Femmena dans sa propre chambre , l'y enferma à <louble tour et se rendit ensuite chez Févêque.

r. II. a

LE BEFIJGE»

Dame Lydorîe, arrivée dans Tappartemeut de son frère , trouva Févêque machinalement étendu dans un large fauteuil et se laissant aller à mille rêveries. A la vue de sa sœur^ qui venait brusquement interrompre ce bien-

être pnrossouv, la béalitiule somnolenl(3 de son visage, doucement éclairé des souvenirs d« son bon temps , pril soudain une expression résignée qui n'échappa point à la vieille femme.

— Ma présence vous contrarie, mon frère, lui dit-elle d'une voix étouffée par la colère, mais les motifs qui m'amènent près de vous sont graves et ne souffrent point de retard. Un honteux seaiulale déshonore votre maison! Si vous n'y mettez sur-le-rhamp un terme, il ne me reste plus qu';') partir aussitôt.

— PJùl à Dieu! pensa Tévêque.

Mais au lieu d'exprimer cette idée par ses lèvres ou par ses regards, il poussa un fau-

leuil à In comtesse et se tourna vers elle pour l'écouter. Dame de Ponevcnl était trop agitée pour s'asseoir et rester en place. Elle parcourait à grands pas la chambre et accentuait fortement ses pieds sur le plancher. Sans ce mouvement plein de violence, peut-être n'eûtelle point pu faire sortir la voix de son gosier contracté par la colère; encore cette voix ne s'exprimait-elle que par des sons stridents d saccadés.

— Marie! s'écria-l-elle enfin, Marie!...

votre protégée! je l'ai surprise tout-à-l'heure échangeant des gestes, par la fenêtre de sa chambre, avec un jeune homme, avec le drapier Jehan Pastelot! Je l'ai arrachée de celte fenêtre, je l'ai enfermée chez moi, après lui avoir reproché corn nie elle le méritait celte

— it>5 —

indigne conduite!... et je viens.... Eh quoi! vous souriez de mes paroles? Vous sembioz satisfait de la honte que l'on jette sur votre maison! Par sainte Lydorie, ma patronne, c'est à devenir folle I

En effet le visage de Févêque s'était épanoui aux paroles de dame Lydorie ; quand elle lui avait conté la soi-disant intrigue de Marie avec le drapier, il s'était frotté les mains et s'était rapproché du foyer pour y chauffer plus voluptueusement la plante de ses deux gros pieds. Le mécontentement n'avait apparu sur ses traits qu'au moment où la comtesse racontait les moyens de violence mis en usage par elle.

— Vous avez tout gâté!... Vous avez tout

^'âlëî ma sœur, dil-il avec iinportaneo et vn souriant nôauinoins comme pour démentir (fuol(|ue peu ses paroles. Si vous aviez feint de ne rien voir, avant cjurnze jours j'aurais reçu la visite de maître Jehan Paslelol, qui serait venu très humblement me demander en grande cé^émonie la main de ma protégée. Jehan Pastelot est un honnête garçon, incapable d'aimer une fdle autrement que pour l'épouser, surtout quand cette fille est sous ma protection! Il est pieux, rangé comme une religieuse, et il fournit tous les draps et tous les velours de notre maison épiscopale. Mais par vos cris et votre violence maladroite, vous avez tout galé. Je vous le répète , vous avez effarouché les jolis oiseaux qui commençaient à gazouiller la chanson d'amour, et nous aurons une peine iniinic à leur rendre la

— Quel langage me tenez vous là?

— Je dis que Marie ne saurait trouver un époux plus convenable que Jehan Pastelot, et que je vais ni'ingénier à réparer le dommage que vous avez causé à leurs amours en les effarouchant si mal à propos. Enfin, j'espère, grâce à Dieu, remettre toutes les choses en bon chemin.

— Puisque voilà comment vous vous montrez soigneux de l'honneur de votre maison; puisque vous comprenez si peu ce que le devoir vous impose, je sais, moi, ce que j'ai à faire! s'écria la comtesse.

Elle s'élança hors de la chambre de son frère et en ferma la porte avec tant de vio-

Icnco (|u'il sembla qu'ui) coup d'arquebusadc venait tl'cclater; la maison entière s'en ébranla sur ses fondements.

L'évêque, sans prêter attention à cet acte de violence, prit un sifflet d'argent, et au son qu'il en tira un de ses pages accourut.

— Rends- toi à l* Arbre rouge , chez maître Pastelot le drapier, présente-lui mes salutations et prie-le de venir me parler de suite, dit l'évêque. S'il t'interroge sur les motifs qui me font le demander, tu lui diras que sans doute j*ai besoin de velours et de drap pour me faire faire une soutane neuve.

Le page obéit, et l'évêque se rapprocha encore quelque peu de la cheminée, car sa sœur

d'abord el ensuile le pogo, en ou via m la porte, avaient laissé pénétrer un peu de froid jusqu'au frileux évêque.

Dix minutes s'étaient à peine écoulées que maître Pastelot se rendait aux ordres du prélat. L'évêque ne put s'empêcher de remarquer la sérénité du jeune homme.

— Ohl oh! songea-t-il tout bas, le gaillard est moins novice que je ne le pensais et ne manque pas d'aplomb. La partie sera difficile à jouer.

— Salut à maître Pasielot, dit-il en donnant gaiement la bénédiction au jeune homme , qui s'était agenouillé, et en lui faisant signe de se relever et de s'asseoir près de lui. Or

ça, mon garçon, comment se poilc votre honorée mère et votre jolie sœur Jane?

— Monseigneur leur lait honneur et à moi aussi, répliqua le drapier.

— Il ne vous manque plus qu'une femme et qu'un enfant pour être le plus heureux des hommes. Cela fait, vous n'aurez plus rien à désirer ici-bas.

— Monseigneur a raison.

— Pourquoi donc ne vous mariez-vous pas ?

— Parce que je suis assez jeune pour al»

U'iidre, inoiisei^tiour! El puis ce n'est pas chose facile que de se niariei-.

— Pour(|uoi! Vous ùles un joli garçon, galamment tourné. Il n'y a pas dans tout Soissons (le magasin mieux achalandé que celui de C Arbre rouge, et je sais (jue vous possédez quatre maisons de bon rapport! Par Notre-Dame de Soissons, je ne connais point de bourgeoise et même de demoiselle noble qui ne s'estimât heureuse de vous avoir pour mari. Vous. pouvez demander 1^ main de celle qui vous plaira le plus 5 le jour où vous aurez (iit votre choix , vous aurez une iiancée.

—Monseigneur me traite avec trop ifebieii

— il2 —

vcillance ! Pour (jueis motifs a-t-il bien voulu m'cnvoyer quérir?

— Voyez l'adroit et le rusé compère! murmura le prélat. De par saint Jacques! son sang-froid aurait fait honneur au plus conquérant cavalier de la cour du feu roi Henri II ! Allons ne dissimulez plus, compère, on sait tout! On vous a vu échanger des signes et des regards avec une jolie fille qui mérite bien votre choix, vrai Dieu!

— Je vous jure, monseigneur, que je ne comprends pas un mot de ce que vous me faites l'honneur de me dire.

L'évêque se sentit ébranlé par le sang-froid de Jehan.

— Eh quoi, dit-il, loul à-riieuro encore ne faisiez-voiis pas un doux manège d'œilia- (lesavec ma pupille Marie?

Le ilrapier ne put s'empêcher de sourire.

— Monseigneur, répliqua - t-il , tout-à> l'heure je m'ébattais dans mon jardin avec ma mère et ma sœur; Jane a vu à une fenêtre de votre palais une femme qui nous regardait, et nous avons cessé nos jeux, car nous rougissions d'être surpris dans ces folâtreries par votre honorée sœur madame la comtesse de Penevent. Nous n'avons reconnu qu'ensuite mademoiselle Marie.

Ce fut au tour de l'évêque à sourire; mais

il acc()in|)ai»na <;<* sourire d'un soupir vloiiiiô, car, il le coniprenait, Jéliaii Pasleiol disait la vérité.

— Je comprends (ju'il y a erreur dans tout Ceci, mon maître, et qu'il n'y avait d'œiilades ni pour ma pupille ni pour ma sœur. Maître Jehan, excusez-moi. J'enverrai demain mon tailleur à votre boutique pour me lever le drap d'une soutane neuve. Au revoir!

Jehan s'agenouilla de nouveau pour recevoir la bcncdiclion épiscopale, que lui donna le prélat; puis, tandis que le jeune homme s'éloignait, il courut aussi vite que lui permettaient ses vieilles jambes dans l'appartement de sa sœur.

— Tout ceci osl une mépriso, lui dil-il vai s*asseyant,carla promptitude qu'il avait mise à venir justifier sa protégée l'avait essoufflé. Il n'y a pas la moindre intrigue entre maître Jehan et Marie. Pastelot, ajoula-t-il en réprimant un sourire, croyait que c'était vous, qui étiez à la fenêtre.

Le sourire de Vévêque n'échappa point au ' regard de madame de Penevent, qui en devint plus pâle de rage, mais elle se maîtrisa et répondit :

— Peu m'importe que vous soyez la dupe de maître Jehan le drapier ! Je n'ai point à m'oceuper de ses intrigues insolentes et de ses excuses plus insolentes encore !

— Vous savez donc la vérité coiniiu?

moi?

— Je sais, je sais que j'ai ehassé (.lu palais épiscopal celle qui n'avait point rougi d'y introduire le scandale!

— Marie! Chasser Marie I Renvoyer honteusement de chez moi cette pauvre enfant qui n'a d'autre tort que votre méchanceté et votre humeur tracassiére ! Par Noire Dame! il n'en sera rien! Où est-elle? Je veux quelle revienne chez moi! Je ne veux pas qu'elle en sorte! Et que deviendrait la pauvre enfant, qui n'a que moi seul d'appui au monde? Quoi! vous la calomniez honteusement, et ix)ur réparer vos torts, vous la Jetez dans la rue! J'ai bien enduré de vos caprices, mais par le

sainl sacrifice de la messe, ciUc lois il n'en sera pas ainsi!

Et il sortit laissant sa sœur stupéfaite de voir, pour la première fois, depuis i\\\ ans, son frère lui résister en face.

La comtesse, en sortant de chez son fière, était rentrée éperdue de colère dans la chambre où elle avait enfermé Marie. Saes proférer un môl, elle avait saisi par le bras la jeune (ille, l'avait conluite ou plutôt entraînée jusqu'à la porle extérieure du palais épiscopal, et là, lui montrant le seuil :

— Si vous remettez le pied sur ces dalles de pierreS;, lui dit-elle, si vous essayez de rentrer dans celte maison, je vous en ferai

chasser à coup de louer eouiuie le méritent les filles de votre espèee! Allez trouver le complice de vos intrigues, mais ne prononcez jamais ni mon nom ni celui de mon frère, ou bien le bourreau vous bannira de la ville comme je voup ni bannie de celte maison.

Elle rentra, et elle laissa seule la pauvre Marie, brisée, anéantie, mourante. Elle tomba affaissée sur les marches de Tescalier et se prit à sangloter, son visage cache dans ses deux mains. En ce moment, Jehan Pastelot sortit, tellement préoccupé de sa singulière conversation avec l'évêque, que, sans la voir, il heurta du pied la jeune fdle. Colle ci, leva machinalement la lête, et Jehan reconnut la protégée de l'évêque.

— Madoinoisello Marie! s'(''Ciia l-il.

Celle-ci ne répondit que par des sanglols.

— Je coiuprends tout, dil-il : celte méchante femme vous a chassée! Elle vous punit de sa grossière méprise, et c'est moi qui suis la cause innocente de votre malheur 1 Voyons, ajoula-t-il doucement et avec bonté, quels sont vos projets? Qu'allez-vous faire? car il est de mon devoir dii vous aider de mes conseils et de mon appui. Ovi voulez-vous que je vous conduise?

— Hélas! je ne lésais pas moi-même! Je ne connais personne au monde! Je suis sans asile et sans prote(^teurs ! Il ne me reste q'u ;'i mourir!

— Il ne sera pas dit, icprit le bon jeune homme, ému de tant de désolation, il ne sera pas (lit que vous en viendrez à une si triste extrémité. Mais comme ce n'est ici ni le lieu ni lemoment d'un pareil entrelien, faites-moi l'honneur de venir au logis de ma mère. Là vous trouverez une protection plus utile et pi us convenable que celle d'un jeune homme comme moi. Séchez vos larnr)€S, mademoiselle j je vous le jure sur ma part de paradis, ni ma mère ni moi nous ne vous abandonnerons jamais.

— Bien pensé ! bien dit! interrompit une grosse voix bénigne, qui n'était rien moins que celle de l'évêque. Le prélat s'était approché doucement de Jehan et et de Marie et avait écouté leur entretien. Bien pensé et bien dit!

J'ai tout entendu ! Vous êtes un brave garçon, maître Pastelot, et vous, Marie, malgré les sottes et injustes préventions de ma sœur, vous allez rentrer au palais, et il faudra bien qu'elle avoue ses torts.

Marie fit un geste d'effroi et se rapprocha instinctivement du drapier.

— Dans le fait, continua révèque, la vie que vous menez près de ma sœur n'est guère supportable, et les événements d'aujourd'ui ne la rendraient pas meilleure. D'un autre côté, si vous vous réfugiez chez maître Pastelot, ma sœur criera au triomphe, et j'aurais beau dire la vérité, la calomnie n'en ira point moins son train et demandera pourquoi vous avez choisi un refuge précisément chez celui

qu'on vous accuse d'aimer. Il 'luiclrail trouver un autre moyen d'arranger tout cela.

— Ce moyen est tout simple, monseigneur, objecta Jehan.

— Par Jésus I s'écria l'évéque, stupéfait, vous l'avez ^déjà trouvé? Quelle ardeur et quel dévouement! pensa-t-il en lui-même; si jusqu'ici l'amour n'était pas du jeu , le voilà qui s'y met. Et quel est ce moyen, mon maître?

— Vous allez conduire, monseigneur, mademoiselle Marie cliez ma tante Catherine Margerin, la sœur de ma mère, qui tient un magasin de loi le Une sur la grande place^ à

l'onseigne de la Perle d'Or; vous lui direz que vous désirez faire apprendre le commerce à mademoiselle et la mettre en apprentissage chez elle. Votre recommandation lèvera toutes les difficultés ; ma tanle Margerin accor^ derait des choses beaucoup plus difficiles que cette affaire à une visite personnelle de monseigneur l'évéque.

— Que diies-vôus de ce projet, ma chère Marie? demanda l'évêque.

Ohî je l'accepte avec reconnaissance.

— Bien! très bien! déclara le prélat. Le

conseil en plein vent est levé ! Séchez vos yeux,

•Marie, et appuyez-vous sur mon bras. Et vous.

roiupèiv, retournez à votre boutique, et hou che close sur tout ceci. C'est un seeret entre nous (jualre : ma sœur, qui ne sort jamais du logis; moi, qui le tairai, et vous deux, à (|ui je défends d'en souffler un mot, pas même à votre tante, Jehan, pas même h votre mère et encore moins à votre jolie sœur. Grâce à Dieu , il n'est point passé une seule personne devant le palais durant notre con férence, et j'ai eu soin de vous faire tenir cachés derrière ce pilier. Adieu, maître Pastelot.

Le (hapier salua l'évêque jusqu'à terre, et Marie et son protecteur se dirigèrent vers la boulique de la marchaude de toiles.

T>auie Margerin était occupée h servir (juci- '

(jiies |)rati(|nes lorsqu'elle vil le piélal enlrcr chez elle. Aussitôt loiis les assislaiils se précipitèrent à genoux et l'évêque leur donna sa bénédiction. Vous pouvez juger de Télonnenient et de la joie de la marchande en rrcevanl l'illustre visite.

— Je me réjouis de vous voir en bonne santé, ma chère dame Margerin, dit l'évêque à haute voix et de manière à se faire entendre des riches bourgeoises qui remplissaient le magasin, car il savait combien cette publicité sérail douce à la marchande. Je viens requérir de vous un bon office. Voici une jeune fille que j'aime comme mon propre enfant : elle ne rêve que le commerce de toiles, et j 'ai pensé que nulle ne pouvait mieux que vous devenir la maîtresse de cette chère ap-

prenlic. Je vous ramène donc, madame Margerin; vos conditions seront les miennes; d'ailleurs je viendrai souvent visiter ma pupille et causer avec vous.

Il bénit de nouveau Tassistance agenouillée, salua dame Margerin, baisa au front Marie et se retira, laissant la marchande de toiles éperdue d'orgueil et de joie. Elle servit à la hâte ses chalands, et puis elle s'approcha de son apprentie et lui demanda la permission de l'embrasser. Grâce à ses manières affectueuses, dame Margerin ne tarda pas à gagner l'amitié de la pauvre enfant, naguère si rudement menée par la redoutable sœur de l'évêque.

Ces préliminaires bienveillants terminés ,

elle installa Marie dans uniî jolie chambre, la meilleure delà maison, et s'occupa ensuite (lu trousseau de son apprentie , car les robes de brocart de la jeune fdle ne seyaient guère à son nouvel élat. Elles se mirent donc toutes les deux à tailler dans la bure, et à la nuit tombante elles avaient presque achevé une robe telle qu*en portaient à cette époque les bourgeoises de Soissons. Le lendemain tout le monde dans la ville savait que monseigneur l'évèque avait placé en apprentissage sa pupille chez madame Margerin, et tout le monde portait envie à la marchande de toiles , surtout lorsqu'on eût vu ]*'évêque venir rendre visite, une seconde fois en plein jour, à l'heureuse femme, s'asseoir familièrenieiit dans son arrière-boutique et ne pas dédaigner de boire un verre de rcxcellenl élixir de groseilles

(Iii'ellOx savait, comme monseigneur se complut î^ le lui dire, préparer mieux qu'aucune ménagère passée, présente et future.

ou MAIÏHE PASTELOT PREND FEMME.

Dame Catherine Margerin, fille d'un bourgeois aisé (le Soissons, s'était mariée à vingtet-un ans avec un jeune marchand de toiles qu'elle aimait depuis son enfance, et qui demeurait dans le voisinage. Jamais la plus pe-

— li)0 —

lilc agitation n'avait troublé leurs pures et limpides amours; leur union ne s'éeoula ni moins calm^ ni moins heureuse. Le travail et la tendresse , telle fut leur vie jusqu'au jour l'atal où la mort vint frapper Margerin après quinze années de mariage. Catherine faillit succomber à sa douleur, et sans les soins dévoués de sa sœur, dame Pastelot, le désespoir l'eût conduite au tombeau; mais la tendresse affectueuse de Texcellente femme la rattacha à l'existence et elle se résigna peu à peu à la cruelle séparation qui la laissait dans un si grand et si triste isolement.

Depuis dix ans que ce malheur lui était arrivé, dame Catherine n'avait point quitté le costume do veuve et portait encore la robe de deuil et le voile noir; mais sa gaieté lui était

revenue insensibleinenl. Seule clans sa boutique, dont elle ne sortait durant la semaine que le matin au point du jour pour aller en tendre la messe, elle n'avait jamais murmuré contre la volonté de Dieu! Néanmoins, lorsqu'un couple de vieux époux passait devant sa boutique, elle soupirait , et si quelque petit enfant aux joues roses et rebondies venait s'ébattre sur le seuil de la maison ou se promenait en tenant sa mère par la main, elle sentait ses yeux se remplir de larmes. Ce n'est point qu'après la mort de Margerin, elle n'eût pu se remarier avantageusement , car en dépit de ses quarante-cinq années Catherine était encore fraîche et belle; mais à toutes les demandes de sa main qu'on lui adressa, elle répondit par un refus positif, et allégua qu'elle avait la ferme intention de porter jusqu'à la mort le nom du mari qui pendant quinze ans

lui avait donné tant de bonheur. Elle ne changea rien à sa vie d'autrefois ; seulement elle prit à son service une vieille domestique, bien moins pour les soins que la sexagénaire pouvait lui rendre, que pour ne pas rester tout à fait seule au logis. Vous pouvez juger par de pareils antécédents quel accueil affectueux trouva Marie près de ce pauvre cœur déshérité de la seule affection qui Teût jamais rempli. Catherine se mit à l'aimer de suite comme elle eût aimé sa fdle si Dieu lui en eût donné une. Marie trouva dans celte tendresse simple et douce ce que ne lui avaient jamais donné ni la brutale protection de la comtesse , ni l'insoucieuse bienveillance de Tévêque, ni la jalouse camaraderie de ses compagnes du couvent, ni même le dévouement de ia vieille abbesse. Il }' avait dans les manières de celle-ci je ne sais quoi de

respectueux pour la jeune lille (jui répriiuait les eiïusions du cœur. Dame Catherine, au contraire, ainiail son apprentie d'égale à égale, avec l'abandon d'une a nie aiïamée de tendresse et qui trouvait enfin un objet sur lequel elle pût dignement la déverser. Cette tendresse intelligente n'avait du teste rien d'exagéré dans son expression : cétait un bien-être paisible qu'elle éprouvait^ prés de Marie, et un besoin infatigable , mais sans iracassière importunité de lui être agréable; elle devinait sans effort et tout naturellement ce qui pouvait être agréable à.la jeune lille et le lui procurait avant que celle-ci eut le temps de le désirer. Elle se sentait toute joyeuse quand Marie se livrait avec elle à ces longuescauseriesdanslesquellesunindiiléient n'eût trouvé que des lieux communs , mais qui foitsonnaient pour elle dv nulle étreintes

morales dans Icsqiicllossc rapprochaionJ leurs cœurs par unadélicicuse harmonie et se metla ient ii l'unisson.

Tous les deux se levaient au point du jourf leur premier soin était d'aller entendre à l'église une messe basse; après quoi elles revenaient aider la vieille servante dans les soins du ménage, et faisaient pour prendre place dans leur comptoir une toilette qui ne manquait ni de grâce ni de recherche. En dépit de ses (luarante-cinq ans, les magnifiques cheveux blonds de dame Catherine n'avaient rien perdu de leur charmante nuance cendrée, et ses yeux noirs brillaient d'un éclat juvénil qui n'ôtait rien pourtant à ses traits réguliers de leur expression pleine de douceur. Ses guimpes d'une blancheur irréprochable lui seyaient à ravir; ses vêtements noirs fai-

saient valoir un corsage généreux, amincissaiciJt une taille un peu rondelette et laissaient favorablement voir une main mignonne et blanche. Ce n'eût point été une grandes dame bien imposante, mais c'était une adorable bourgeoise à laquelle on n'ei^it guère donné plus de trente-cinq ans, même en appréciant son visage avec sévérité.

La beauté de Marie, assise à ses côtés, se caractérisait au contraire par une grande distinction dé forme et di;. manières. .

Leschalandsne manquaicntjamaisde témoigner une sorted'embarras à s'enqucrirdecette jeune personne, qui semblait une reine, que! était leprixdela toile. Ils s'entendaient mieux d'abord avec dame Catherine; mais quand ils

avaient entendu \\ voix douce de l'apprentie, lorsqu'ils avaient essayé de sa complaisance gracieuse, c'était à elle qu'ils s'adressaient de préférence. Marie s'était mise au courant de sa profession avec une facilité (levant laquelle s'extasiait dame Catherine : sans compter que la jeune (ille remplaça, dès le lendemain de son arrivée, un vieillard ivrogne et insolent qui venait chaque soir mettre au courant les écritures commerciales de la marchande de toiles : de même que presque toutes les bourgeoises de celte époque, dame Margerin savait à peine écrire et ne lisait même pas trop facilement.

Sauf le temps du dîner, la journée se passait dans la boutique activement, mais sans fatigue, et avec les nombreuses distractions qu'apportait la présence des chalands sans

cesse renouvelés. Le soir éloil un moment (le bonheur et de récréation; elles s'asseyaient près (l'une grande table : tandis que Marie prenait les livres de commerce ou se livrait à quelques travaux d'aiguille, dame Catherine, son tricot -h la main , devisait' avec son apprentie de mille choses devant lesquelles se récriait la pauvre enlant si longtemps récluse. Son ignorance de toute la vie réelle étonnait par sa naïveté la naïveté même de la bonne marchande. Ces causeries duraient jus qu'à huit heures; le souper leur succédait sans les interrompre , et neuf heures amenaient la prière du soir faite en commun devant un crucifix d'ivoire et d'ébène. Alors les deux njuvelles amies se retiraient chacune dans leur chambrelle et ne tardaient pas à s'endormir heureuses et [)aisibles.

— lî)<S -~

C'élail le lundi ([ue \larie clait entrée chez (lame Margcrin ; I(î samedi se trouvait advenu qu'elle ne comprenait point encore que la se maine eût déjà touché à sa fin. Le temps volait maintenant pour la jeune fille avec une rapidité qu'elle ne lui connaissait ni au couvent ni prés de la rude sœur de Tévêque.

— Or ça, mon enfant, dit dame Catherine lorsque le samedi soir la boutique se trouva close et que Marie se disposait, comme d'habitude , à s'asseoir devant la grande table : nous avons autre chose à faire ce soir que de coudre des béguins ou de broder des manchettes. Demain ma sœur et ses deux enfants viennent dîner avec moi, suivant leur usage, etil faut songer à leur faire bofuie réception. jNous allons donc (fuiltor nos robes, nous

mettre on corset et (lescen<lre ou fournil pour façonner une bonne et large tarte; mon neveu Jehan aime la tarte à la passion, et il ne se contente pas de portions médiocres. Cest un charmant garçon que Jehan, ajoutat-elle ; quand tu l'auras vu, je suis sûre qu'il te plaira.

Les joues de Marie s'empourprèrent d'une rougeur brûlante : fort heureusement, dame Catherine se trouvait à l'autre bout de l'arrière-boutique ; sans cela le trouble innocent de la jeune fdle ne lui eût point échappé. Elle n'était même pas tout à fait remise de cette agitation quand dame Margerin vint l'aider à quitter sa robe et la mena dans la cave, où, suivant la coutume du pays, se trouvaient la cuisine et (e four.

La soirée s(3 passa à la fabrication de la la Ile dans laquelle Marie la seconda avecune inUîlligence et une adresse dont no savait pas assez s'étonner la marchande de toiles. Puis elles remontèrent dans leurs petites cliambreltes, où de nombreuses ablutions ne tardèrent pas à faire disparaître les traces blanchâtres que la farine et la pâle avaient laissées sur les bras appétissants de dauie Margerin , et incrusté sur les dois effilés de Marie. Ensuite elles allèrent se coucher, et nous devons dire, en historien fidèle , que Marie ce soir-là s'endormit plus dif- (icilemenr (jue de coutume.

Là journée du dimanche ne causait guère mois d'agitation au logis de Pastelot; sa mère ft Jane s'entretenaient dv. la nouvelleapprentie

(ledaînciMargerin, (jii'il leur tarrlail devoir, el le cœur de Jehan ballait sans qu'il se rendît bien compte des motifs qui le faisaient battre. Enfin la matinée solennelle arriva ; dame Pastelot se rendit avec ses enfants à la grand'messe, et ce fut là qu'elle rencontra dame Margerin et Marie. Catherine échangea un bon sourire avec sa sœur et sa nièce. Cellesci saluèrent l'apprentie, qui leur répondit par une révérence, et qui cacha le rouge qui lui montait au visage sous le livre d'heures (ju'elle tenait à la main. Jehan ne se sentait guère jjlus à sou aise , et jamais il n'avait assisté avec si peu d'altenlion au saint sacrifice de la messe. Malgré ses efforts, ses regards se reportaienl involontairement sur Marie.

L'ofïice se termina enfin , et l'on prit le

chemin de la maison de dame Margerin. Les deux jeunes lillesse donnèrent le bras. Jehan offrit le sien à sa tante, tandis que sa mère s'appuyail sur l'autre. Ce fut ainsi que l'on traversa la grande place et que l'on arriva au magasin de toiles. Chemin faisant, dame Catherine ne cessa de répéter sous toutes les formes l'éloge de son apprentie, sans oublier que monseigneur l'évêque était venu lui faire, à elle dame Margerin, trois visites en quatre jours. Elle accompagnait celte grande nouvelle de quelques réflexions sur le choix que le prélat avait fait d'elle parmi toutes les marchandes de la ville pour lui confier sa pupille, mais grâce à Dieu, elle ne vit pas le sourire que ces réflexions firent naître sur les lèvres de son neveu.

Le soir, Jehan trouva que la journée avait

passé avec une riïraj'amc' rapidilé, et il lui semblait que dix siècles le séparaient encore du dimanche suivpf)t. Jane ne savait assez dire condjien elle avait trouvé Marie charmante , et dame Pastelol restait enchantée des soins dont la jeune Hlle l'avait entourée.

— Elle n'est pas hère le moins du monde, disait-elle, sans songer qu'elle parlait d'une apprentie de sa sœur; car de mên)e que tout le monde, elle se sentait charmée que Marie l'eût traitée avec bienveillance , et rendait machinalement hommage à la supériorité que la pupille de l'abbesse de Notre-Dame exerçait à son insu sur tous ceux qui la voyaient; supériorité, soit dit en passant, qui n'entrait pas j>our peu de chose dans la haine et les humiliations dont l'avait accablée la comtesse.

Une année tout entière s'écoula de la sorte pour l'heureuse famille et pour Marie. L'évêque venait fréquemment visiter sa protégée pour se soustraire aux scènes violentes de sa sœur , (jui lui reprochait comme une insulte faite à elle-même l'affection du prélat pour la jeune fille (ju'elle avait chassée. Il prenait le parti de faire arrêter sa litière devant la maison d'un échevin, qui demeurait dans le voisinage de dame Margerin, se glissait doucement le long du mur et gagnait la boutique, où il se procurait le triple plaisir de voir Marie, d'être agréable à dame Margerin et de commérer avec les chalands qui remplissaient la bouti(jue.

Quant à Jehan , il se trouvait toujours des al'laires (jui l'obligeaient , d'abord une ou

deux fois par semaine , puis ensuite tous les jours, puis après cela deux ou trois fois par jour, à venir chez sa tante, oii il passait des heures entières. Dame Catherine en souriait tout bas, et Marie, quand la visite de Jehan tardait un peu et hiissait passer l'heure accoutumée, se sentait inquiète et triste. Mais sa belle et noble figure s'épanouissait dès que paraissait le jeune liomme, qui vraiment par sa bonne tournure et sa mine galante justifiait l'intérêt de l'apprentie.

Il advint donc qu'un dimanche Jane , dés qu'elle vit arriver Marie, lui sauta au cou plus tendrement encore que de coutume, et que dame Pastelot prit la jeune fille par la main el l'emmena dans la boutique, qui se trouvait close, vu la sainteté du jour.

— Ma chère Marie, l(ii dil-clie avec simplicité, Jclinn vous aiîue, voulez vous <levenir sa femme ?

Mariecacha son visagcsuri'épaiiledela vieille marchande et se mit à pleurer doucement; mais c'étaient des larmes de joie. Quand elle eut laissé passer ce moment d'heureuse émotion, «lame Pastelot rentra en tenant par la main la jeune fille.

.îane , fit-elle , embrasse la sœur.

ÎA'S deux charmantes créatures s'étreignirent lonjouement et Jehan baisa la main de sa mère.

Ce fut une joyeuse journée et un joyeux dîner qui suivirenl ces iiançailles.

Après le repas, on alla se promener dans le jardin; Jélian s'enhardit à oITrir son bras à Marie. C'était la première fois qu'il parlait seul à seule avec la jeune fille.

— N'est-ce pas, lui dit-il, vous m'aimerez toujours ?

Elle laissa tomber timidement sa main dans la main de l'heureux fiancé, et sa tête se pencha sur sa poitrine, mais tout à coup elle la releva.

— Pourquoi caclier ce que je suis fière de

pouvoir vous difcs murinuru l-ellt^; niallrc Jéhaii , je vous ain)e!

Jehan sentit ses genoux se dérober sous lui! Il ne tarda pas néanmoins à se remeilre de cette courte et vive émotion. Je ne sais ce qu'ils continuèrent à se dire et quelles paroles ils échangèrent; mais lorscjue la famille rentra dans l'arrière-boutique, les visages radieux des deux (lancés exprimaient une douce intimité, et ils avaient perdu la lausse honte de leur bonheur.

Le lendemain matin, monseigneur réyèque de Soissons reçut la visite de îuaître Jehan Pastelol , vêtu de ses habits de fête. Api iremment que le prélat soupçonnait la cause de cette visite ou qu'il en lisait ks mo-

Ijfs Siii* le visage du digiio jeune hoiJiine,eai avant que celui-ci se fût relevé et tandis qu'il lui donnait encore la bénédiction épiscopale :

— Ah! ah ! mon garçon , luh dit-il , il paraît maintenant que tu ne prends plus déjeunes fdles pour de vieilles douairières. Tu les regardes en face et tu désires encore les voir de plus près : cela se lit dans tes yeux.

— Puisque monseigneur connaît le motif de ma visite, j'espère qu'il daignera consentir

— A te donner Marie en mariage? Voilà plus d'un. an que j'ai conçu ce projet et que j'en attends l'exécution. Oui, mon garçon,

je le donne la main de cette chère fille, et je m'applaudis de confier le soin de son bonheur au plus digne jeune homme que je con naisse.

Jehan salua profondément l'évêque.

— Monseigneur sera donc assez bon pour assister au banquet nuptial?

— Et pour célébrer moi-même ton mariage dans mon église épiscopale avec tout mon clergé. Je veux déployer une pompe qui fera parler encore de tes noces dans cent ans.

— Merci , monseigneur^ répliqua le fiancé tout confus. Il se disposait à demander

encoiY^ la hénédiclion de IVWêquo et à iclouriier chez hii, lorsque le prélat le rappeht.

— iVî:ns il me semble, compère, <jn(î nous oublions encore quelque chose

— Quoi donc', s'il vous plaîl, monsei gjieur?

— Et, par saint Rigobert- la p|us essentielle après la femme! la dot.

— J'ai prévu vos désirs^ monseigneur! .le reconnaîtrai, par contrat de mariage, ([ualie mille écus à ma femme.

— Sans compter qu'elle l'en apporte douze

niillc, que SCS parents incoiiniis ont fiiit renietlre avec elle h feu rahl)(.'sse de Notre- Dame de Soissons. Quant à mon cadeau de noces, j'espère que tu n'en seras pas mécontent. Eh quoi! cette nouvelle d'une fortune que lu n'attendais point ne te cause pas plus de surprise et de joie que tu n'en témoignes ?

— J'étais assez riche pour deux, monseigneur, et puis j'aurais voulu?...

H s arrêta.

— Eh bien, achève; tu aurais voulu...

— J'aurais voulu que Marie tînt tout de moi , ajouta-t-il en baissant les yeux.

— /ils —

—Tu es un bon et honoiable garçon ! répliqua l'évêque ému. Marie ne l'en doit pas moins de reconnaissance, et douze mille écus ne sauraient rien gâter. Adieu ; à quand la noce?

— Dans quinze jours , monseigneur.

Jehan vint rapporter les bonnes nouvelles qu'il avait apprises de l'évêque à Marie et à sa famille. Dès l'heure niême, les quatre femmes se mirent à l'œuvre avec ardeur. Les deux jeunes fdles s'occupèrent du trousseau; dame Pastelot de l'appartement nuptial , et dame Margerin, qui souriait du bonheur de Marie et qui pleurait de se séparer d'elle, nettoyait l'argenterie, sortait de l'armoire ses nappes damassées et rêvait le menu d'un

<Jîner dans JO(|uel elle devait se surpasser, (rar inoiiseignenr l'évêque y assisterait, lui (in le jour inéniQiable arriva. A midi, deux litières à lu livrée épiseopale s'arrêtèrent devant le lo^is de la marchande de toiles , et la charmante tiancée monta dans la première, en compagnie de dame Pastelot, de Jane et de dame Margerin; Jélian et trois de ses amis se placèrent dans le seconde : le cortège se dirigea VOIS Fégiise cathédrale, orîiée comme pour un jour de grande solennité.

L'évêque, revêtu de ses habits pontificaux^ attendait' les fViturs époux sous le porche de l'église et leur donna l'eau bénite, conune il eût fait pour un prince. Puis il les conduisit 4iHKS le cJK.eur nu pioJ du mailrc aulel, où le

îjvndic de la corporation des drapiers, en campagniedu syndic des marchands de toiles, tiût le poêle nuptial au-dessus de la tête de Marie et Jehan. L'évêque lit suivre la cérémonie d'une allocution aux nouveaux époux, et vint ensuite prendre sa place au repas de noces, qui fit le plus grand honneur à dame Margerin et dont on parla dans toute la ville pendant huit jours.

La semaine suivante Tévêque traita dans le palais épiscopal la famille Pastelot, Sa sœur, dame Lydorie, se trouvait absente depuis un mois; d'importantes affaires de famille l'avaient obligée de se rendre à Paris,

OEVOUEMKM KT DENOliEMKiNT

JJi\ aimées n'apportèrent qu'un seul événement grave parmi les personnages qui jusqu'à présent ont joué un rôle de plus ou moins d'importance dans cette histoire. Ce ^ul la mort do la comtesse Lydorie do Pêne-

v^;n(, (|ui (repassa à Paris el rcjulit au hoii rvèquc ;!e v^oissons une liberté dont i! ne sut <|ue faire, et un repos dont il se sentit d'àbor(! presque malheureux. Mais il ne tarda pas à prendre son parti de cette vie douce et sans querelles, grâce à la respectueuse amitié que lui témoignaient Jehan Pastelot, sa jeune femme et tous les membres de la famille du drapier, y compris Jane, heureusement mariée à un orfèvre de la ville. Dame Margerin, après avoir vendu sa boutique de toiles , était venue demeurer avec son neveu et son ancienne apprentie. Monseigneur Févêque n'avait [)as de plus grande joie que les jours où il traitait dans son palais Pastelot el les siei;s, si ce n'était pourtantlesjoursoù il venait dîner chez le drapier. Là, il dépouillait tout décorum, se ranimait par un petit verre de vin et contait des histoires de la cour du roi Henri II,

aii\(|uellcs la pure et chaste Marie ne eompréînail rien, et dont Jehan Past(^lot souriait. Le prélat ne manquait pas en outre de se désoler de n'avoir point encore pu devenir le parrain d'un enfant du drapier; c'était là le seul bonheur rjue Dieu eût refusé au jeune ménage Des larmes emplissaient alors les yeux de Marie, et le vieillard s'en voulait de son imprudente doléance; ce qui ne l'empêchait pas (!e recommencer quelques instants après, d'exprimer de nouveau des idées fixes qui flottaient dans son cerveau septuagénaire et affaibli par l'âge.

A ce bonheur près, rien ne manquait au bien-être du drapier. S'il continuait a exercer sa profession, c'était bien plus pour l^arder une occupation el n'avoir point à su-

l)ir les ennuis de l'oisiveté que j)oui' augmeuter sa fortune, (jui suffisait de reste à tous SOS besoins. Dame Marie passait la journée, de neuf heures (lu matin à eincj heures du soir, dans le eomptoir de son mari; mais une fois le soir venu, on remettait au lendemain les alfaires sérieuses, et l'on se rendait à l'office , d'où l'ofj ramenait presque toujours l'evêque, fort friand des bons petits soupers que préparait dame Margerin , et plus friand encore des joyeuses causeries de ces braves ^ens. Cette amitié ç\i\ prélat pour le drapier augmentait encore la considération bienveillante que valaient au digne marchand de drap de Y Arbre rouge sa fortune, .on honorable caractère et la courtoisie de dame Marie. Personne ne songeait à trouver mauvaise l'intimité quolidieiuie du prélat avec le simple bourgeois; pour <|ue la mai veil lance

irune petite ville restât inactive à l'égard de personnes auxquelles elle porlait envie, il fallait assurément (]ue ces personnes réunissent (le dilTicilcs et rares conditions.

Il advint, en Tannée 4603, vers les approches du mois de juin, que le maître-autel de l'église épiscopale eut besoin de réparations. L'évêque ne voulut s'en rapporter qu'à lui-même du soin de sortir du tabernacle les vases saints et les hosties consacrées. A sa grande surprise, il trouva parmi ces objets une boîte d'or scellée du sceau de l'évêque son prédécesseur, et placée soigneusement dans un recoin toujours caché derrière la porte, lorsque l'on ouvrait le tabernacle. De la sorte, il était presque impossible de découvrir le dépôt mystérieux. II emporta cette

boîte chez lui, et après s'être consulté longtemps pour savoir s'il devait l'ouvrir ou la laisser intacte, il décida que l'évéque étant mort depuis plus de vingt ans, il pouvait satisfaire sa curiosité sans scrupule de conscience. Il brisa donc le seing et trouva une boucle de cheveux renfermée dans un médaillon d'or. Deux parchemins accompagnaient cette relique; l'un était un acte de baptême ainsi conçu :

u Au nom du Père, du Fils et du Saint- » Esprit,

<( Moi , Louis-Jérôme , évoque du diocèse <i de Soissons, le 10 février de Tan de notre « salut 1568, j'ai versé les saintes eaux du « baptême sur très-haute et très-puissante

» demoiselle Marie Sluarl , lillc légilimo de

« Sa Majesté très-chrélionno Marie, roino

« d'Ecosse el d'Angleterre, et de Jacques ,

« comte de Bothweil. Ont tenu renfant sm*

« les fonds Irès-vénérubies (Vère Mac Mahon,

« de l'ordre mineur de saint Benoît, évoque

« de Soissons , et très- vénérable dame Vlarie

« Mowbray, abbesse de l'abbaye de Notre-

<( Dame de Soissons.

(( En foi de quoi j'ai signé.

« f Jérôme, évêque. i\

Voici ce que contenait la lettr(^jointe à cet acte de baptême :

u Clièi e el vénérable dame Marie

« Au iiiomeiU où je vous écris , je suis « captive au château de Lochleven, et je viens « de mettre au monde une fille. J'ai tout à « craindre pour la destinée sinon pour la vie « de celte pauvre enfant , car déjà j'ai bien « souffert pour l'amour d'elle. Le 18 de celte (( année de grâce, lorsque mon époux , le « comte (le Bothwell, eut pris la fuite vers (( la INorwége , les lords membres du conseil (( secret d'Ecosse m'ont proposé de <!ésa- « vouer mon union avec ledit comte, et de la « déclarer forcée et illégitime ; quoique « ce fut la vérité que de le dire, car c'est le « poignard sur la gorge que j'ai donné mon « consentement à ce mariage, je n'ai pas « moins refusé opiniâtrement de céder au

<( désir (les lords du conseil secret, car je « portais un enfanl dans mon sein , et c'eût « été l'entacher à jamais de honte et d'illégi- « limité (i). J'en ai écrit à ma famille de « Lorraine, qui m'a blâmée hautement de ma « persévérance maternelle. Si bien que je « n'ai que vous d'amie lidèle et sûre à qui « pouvoir confier cette chère enfant mise au <( monde au milieu de la captivité et des in- « quiétudes. Elevez-la secrètement dans votre <( abbaye, sans révélera personne, pas même u à elle , le secret de sa naissance. Si des « jours meilleurs venaient, j'appellerai ma « fille près de moi. Si l'adversité continue à « me frapper, il vaut mieux pour elle qu'elle

{\ ) Voir la correspondance de Throgmorton de ] 557 , înanus<Ht Cottonien, Caligula, C. 4, folios 45 à 55.

— "itin

« vivo obscui'O ni ignoraiile de son sang

« royal j je sais Irop ce (ju'il on coûte de

^ porler une couronne. Cependant ne lui

« faites prendre ie voile et prononcer do

« vœux qu'après ma niort Adieu 1 chère el

« aimée Marie, douce compagne de ma jeu-

« nesse à cette belle cour de France; adieu 1

« je vous confie le trésor le plus précieux (jui

<( reste à une pauvre reine, la caplive de son

♦r frère. Un ami dévoué, que je n'ose nom-

« mer de crainte de le perdre , se charge au

« péril de sa vie de vous porter mon enfant.

<( Adieu!

« Maria , recjina. »

En lisant <;es papiers, l'évêque se sentit à la fois plein de surprise el d'incpiiétude.

— Par Notre-Dame! dit il enfin, j'ai fart (Je la belle besogne! J'ai nrïariéà un marehaïKi de drap la liilc de la reine d'Eco^ise et la sœur du roi Jacques qui vient de mouler sur le trône d'Angleterre, par la mort de la reine Elisabeth! Dieu veuille qu'il ne m'advienne pas mai [jeu r de tout ceci.

Tandis qu'il examinait les parchemins titres de la naissance de Marie, un page vint Ta vertir que l'abbesse du couvent de ISotre Dame de Soissons le priait de vouloir bien se rendre de suite au couvent pour une alïïdre de la plus grave et de la plus haute importance^ Elle le suppliait de ne point tarder, malgré le peu de révérence de son message. L'évéque, par un pressentiment impérieux , cou)prit qu'il s'agissait du seerel qne le hasard

venait de lui faire découvrir : co fut (>;i combattant celle idé^ qu'il se rendit à l'abbaye. Il trouva la supérieure dans une extrême agitation et en présence d'un jeune seigneur à qui elle prodiguait les j)lus humbles témoi gnages de respect.

— Monseigneur, dit-elle dès qu'elle ape» cul l'évêque, snonseigneur , voici son altesse royale le prince de Galles qui vient s'enqaérir dans noire couvent, d'une jeune fdie qui à dû y êlie amenée il y a trente-cinq ans. Avez-vous connaissance de ce fait, dont je n'ai point souvenance?

En disant cela elle était paie et Ireuiblanle de tous ses membres.

— Vous devriez néaimioins d'au tant piu& vous souvenir de cette jeune fille, inlci ronipii l'évêque, qui ne se sentait guère plus à l'aise et qui comprenait la nécessité de se justifier aux dépens de l'abbesse; vous devriez d'autant plus vous en souvenir que , malgré mes remontrances, vous l'avez chassée du couvent, sous prétexte que rien, malgré le témoignage de l'abbesse au lit de mort, n'établissait la lé- "^^ gitimité de sa naissance, et qu'elle ne pouvait ni prendre le voile dans cette abbaye , ni plus longtemps y demeurer comme pensionnaire.

L'abbesse se mourait He frayeur ; le jeune prince, d'une physionomie naturellement sévère , attachait sur elle des regards où s'exprimait un amer métontentemenl ,

— E' qu'est devenue celte infortunée que vous avez chassée? domanda le prince.

— Je l'ai recueillie chez moi, se hâta d'ajouter l'évêque : si voire altesse royale veut me le permettre, je vais lui dire loul ce qui est advenu à cette personne et même la conduire près d'elle. Mais, ajouta-l-il, je pense que cette affaire detnande du secret, et si mon palais épiscopal n'était pas un gîte indigne de l'héritiei^de la couronne d'Angleterre.

— J'accepte votre hospitalité , monsieur l'évêque; mais hâlons-nous ; il me larde (le connaître les détails de cette aventure, qui pour moi esl du plus haut intérêt.

Avant de sortir, il se tourna vers l'abbesse.

— Vous avez déjà bien des loris à votis reprocher dans tout ceci, madame, dil-il. Si vous y ajoutiez celui de révéler le secret de mon nom eî les motifs de ma visite, le roi de France vous en punirait avec sévérité.

Chemin faisant, Tévéque dans la litière duquel était monté le jeune prince, raconla tout ce qu'il savait de Marie, sans toutefois dire un mol de la décoiiverte des parchemins: le prince de Galles semblait vouloir faire un mystère de la naissance de celle qu'il était venu chercher dans le couvent de Notre- Daiue.

Le prélal vit le (Vont de son hôle s'assom- !)rir élrangemenl lorsque arriva la révélation du ujariage do la fille de Marie Stuart, et

plus encore (juand il fallut avouer rjue son mari était un drapier établr sous l'enseigne de C Arbre rouge. Il marcha longtemps à grands pas , laissant le bon évêque , dans une inquiétude mortelle, se recommander tout bas à Dieu,

Enfin le prince s'arrêta, et se plaçant en face du prélat :

— Vous ne savez rien, de plus sur Torigine de cette femme? demanda-t-il?

il attachait sur Tévêque des regards si puissants que le vieillard alla prendre les parchemins du tabernacle et les apporta. A leur vue, le (ils de Jacques I" frappa violemment

h\ lent' du lalon de sa boUe et proféra des jf)AroIes de colère (jui, pour être dites en auglais, n'eu épouvantèrent pas moins celui qui les enleudait.

— Et cette femme, reprit-il, cette mar- • chaude a-t-elle connaissance de ces parchemins?

— il V a deux heures à peu près que je les ai découverts. Elle en ignore l'existence.

Le prince les relut encore une fois et parut délibérer longtemps en lui-même sur ce qu'il con'^eri?jit de faire. A la fin i! résolut de voir ^larieiet de de nen décider avant de lui avoir parlé; il ortbnna donc à révéquc de la faire vëtiir sur rheure.

— On ne sou|)çoniie rien , dit le prclal éperdu , je hii Cerai dire que c'est pour quelques l'ourniUirrs de velours.

Le prince fit un geste de colère si violent quii l'évêque (aillil en mourir de peur.

— 0 mon Dieu! murinura-t-il en s'essuyant le front , mon Dieu! (ju'adviendra-til de tout ceci?

Marie ne larJa point à arriver. 4 la vue de la noblesse de son maintien et de s ; beauté pure et sereine, le prince se sentit désarmé. Il jeta kî chapeau à larges b )rds que jusqu'alors il avait gardé S4ir sa tèle, et la salua silencieuson»ont. Marie le regarda avec

surprise en jjoilaiit ses yeux sur le visage bouleversé de révoque. Elle ne se découeerla point eependant et demanda quels étaient les ordres de monseigneur et à quel bon office elle pouvait lui être utile.

— Madame, dit leprjnce, qui sembla toutà coup s'arrêter a une résolution, c'est un conseil que je veux vous demander.

— Un conseil, messire ? un conseil de moi? fit Marie en souriant.

fjhi

— Asseyez- vous et écoulez-moi. Il y a dans une ville de France, n'importe laquelle, une femme d'une origine illustre; mettons les njots au plus haut, — d'une origine royale ,

peut élre... Cetlo ieinnie se liouve l'épouse (l'un bourgeois, elle a l'ait ce mariage, ignorant de quelle grande famille elle était issue.. M'éeoulez-vous bien?

— J'écoute, messire, j'écoute de toute mon ame^ répliqua-t elle avec émotion.

— Aujourd'hui l'on va révéler à cetle femme le secret de sa naissance. Que pensezvous qu'elle doive faire?

— Sa mère vit-elle? demanda Marie avec * angoisse. ' ^ .

Sa mère (ini morte.

Marie sonlit des larmes emplir ses yeux.

— Et son père? ajouta-t-elle d'une voix altérée.

— Son père : il ne méritait ni son respect ni sa tendresse. Il est mort aussi.

— El que propose-t-on à cette femme?

— De rompre sa mésalliance, qui ne saurait être légitime , puisque en la conlraciant elle ignorait qu'elle la commettait.

— Et que recevra cette femme en échange vj

de la rupture de son mariage?

— Une place près d'un trône.

— Messire, dil-elle en se levant et d'une voix ferme, je dirais que si celte femme hésitait à rester fidèle à son mari et songeait à sortir de son heureuse obscurité, elle ne mériterait que du mépris. *'

Et comme Charles la regardait avec élonnemenl :

— Oui, du mépris! car elle donnerait du désespoir et de la honte à celui qui n'avait pas, un momeni hésité à l'élever jusqu'à lui, à partager avec elle sa fortune et son nom lorsqu'elle n'était qu'une pauvre mendiante sans asile. N'est-ce pas, monseigneur lèveque, que ce serait une lâcheté?

li'i^êque feignil de ne pos ciiUmuIio (»l [>arul absorbé par le livre de ses H(Mir< s (jn'il i'euilielail.

— Et s'il s'agissait de vous, ri(;ii ne chan gérait vos sentiments, madame!

-- Je sais qu'il s'agit de moi , messire. Vos paroles m'ont elairement expliqué les pa- ^ rôles mystérieuses de la digne abbesse (jui m'a recueillie et qui m'a élevée. Elles me disent pourquoi la sainte femme m'entourait de respoets étranges; elles m'apprennent pourquoi elle m'embrassait avec des étreintes si désespérées le jour où, dans le cloître, on priait pour ie repos de l'âme de la reine -d'EcosKr, Marie Stuart.

Le prince restait confondu de tant de courage et d'élévation de pensées.

Elle continua :

— iVIessire, si vous êtes chargé de me révéler le secret de ma naissance, je le sais : si vous venez de la part du roi Jacques , mon frère, me proposer une place au pied (ie son trône, je me sens attendrie de son pieux souvenir; mais je ne saurais accepter ses offres. Je veuk vivre el mourir la femme de l'honnête homme ((ui me rend heureuse depuis tant d'années.. Il n'y a plus à Soissons de Marie Stuart, il ne reste plus que la femme de Jehan Paslelot.

Le prince Charles se tenait le visage caché

dans les deux iiiaiiis. (Juaiil a révè(|ue , il s»î cro}'ait le jouel d'mi rêve et s'agitait (-onvulsivemeiil sur son fauteuil. Le (ils de Jaeques se leva enfin el s'agenouilla devant Marie.

- Je suis le pelii-lîls de votre mère, ditil, je suis votre neveu, le prince Charles de GalJes! donnez-moi votre main à baiser ; vous êtes une noble et digne créature! Je vais repartir pour Londres; je rapporterai iidèlement au roi mon père tout ce que je viens d'entendre-, je le supplierai d'appeler près de lui votre mari. Celui qui n su mériter de si nobles affections ne saurait ê(re un homme vulgaire. Mon père lui donnera des lettres de noblesse , et. . .

— iNon , dit elle, non, monseigeut ! Jehan

Paslelol li-esl qu'un simple bourgeois; la no blesse, les titres et les grandeurs lui siéraient mal. Je l'aime, je !c respecte, je le vénère; ses moindres désirs sont des ordres pour moi . Je gémirais , je souiVrirais si je le voyais parmi de grands seigneurs qui souriraient de sa bonhomie et railleraient ses façons franches et naïves. Monseigneur, laissez-moi embrasser une fois, rien (ju'une seule fois, le (ils de mon frère, et'je n'aurai plus rien à demander à Dieu que de me réunir un jour près de ma mère dans le ciel ! Dans le ciel, il n'y a (dus ni reine ni bourgeois, mais des bienheureux , égaux (fevant la clémence cèles le.

Portez des paroles de bénédiction et de tendresse au roi mon frère! dites lui (jue sa

— Wî —

sœur, l'Iuimble et pauvre marchande, adressera tous les jours des prières pour lui au Tout-Puissant. Les rois ont besoin de prières plus, que les autres hommes, n'est-ce pas, monseigneur ?

— Oui, reprit gravement le jeune prince , la couronne est un fardeau lourd et souvent fatal. Peut-être ftii tes vous prudemment de vous en tenir éloignée. Adieu , madame, je vais rapporter au roi mon père ce que je viens de voir et ce que je viens^ d'ouïr : sa sagesse appréciera la généreuse résolution que vous avez prise. Adieu, chère tante.

Et il Tembrassa affectueusement sur les deux joues, puis comme il s'était éloigné déjà, il revint sur ses pas.

— Avant que nous nous séparions, n'avoz-vous pas quelque demande à me faire?

— De vous souvenir quelquefois de moi.

— Jamais je ne vous oublierai , noble et loyal cœur!.. Mais votre fortune?

— Elle dépasse de beaucoup nos besoins.

— Loj'sque vous voudrez requérir une grâce du roi mon père ou de moi , je jure de l'accorder à votre première demande.

— Merci , Charles?,., merci à votre Grâce, monseigneur.

— Votre altesse royale veut-elle me dire

ce qu'on doit faire de ces titres! demandfi révêcjue en prcsenlanl les parelieniins au prince.

— Remeltez-les à ma lante.

— De ma mère! une lettre de ma mère I Oh! donnez, donnez!

Elle lui la lettre avec des sanglots; puis, quand elle en eut terminé la lecture :

— Il me reste un devoir à remplir, dit-elle. Je garderai précieusement ces cheveux, sainte et précieuse relique de ma mère . Mais cet acte de baptême, mais celle lettre, voici ce que je dois en -faire.

Elle jela les deux parchemins dans la cheminée, où les flammes les dévorèrent.

— Et maintenant, adieu à votre Grâce, monseigneur le prince de Galles.

Le prince partit et l'évêque resta seul avec Marie, qui pressait sur ses lèvres les cheveux de sa mère.

— Jehan Pastelot, dit-il, sera bien surpris et bien reconnaissant quand il apprendra toute cette merveilleuse aventure et votre généreux dévouement.

— Jehan Pastelot n'en saura jamais ri«p i répliqua-î-elle.

L'évcqihi prit la inain de Marie, la poila levSpectueusement à ses lèvres et la mouilla (Tune larme d'admiration.

— Vous êtes la plus noble et la plus sainte des femmes, dit-il.

il faut maintenant laisser écouler bien des années et nous reporter au mois de février 1649. Marie et Jehan Pastelot, assis tous les deux près d'une haute cheminée, devisaient doucement des temps passés et souriaient encore aux souvenirs tendres et doux qu'ils évoquaient. A côté d'eux, une femme qui semblait compter quarante ans et une jeune fille d'une rare beauté à laquelle on en eut donné dix-sept tout au plus, les écoutaient avec un silencieux respect : c'était h fille et la petite-

fille (les époux Pastclot, la jolie Françoise, déjà fiancée à Henry Raparlier, à qui son père donnait en mariage une fabrique de draps qui produisait les plus beaux tissus de laineque l'on façonnât en France. La jeune fille assise sur un coussin aux pieds de sa grand'mère, prêtait une oreille charmée aux récits des pompes nuptiales dé'jiloyées par révêque de Soissons lors du mariage de sa protégée avec Jehan Pastelot. Les traits vénérables et doux de la vieille femme s'animaient à ces descriptions , et Jehan sentait une larme de bonheur couler encore sous &a paupière nonagénaire. Pour maîtriser son émotion , il se leva et s'approcha de la fenêtre; sa taille n'était point courbée; son pas n'avait rien perdu desa fermeté, et ses beaux cheveux, d'une soyeuse blancheur, retombaient abondamment sur ses épaides. Quand dame Pas-

tclol eut fini, il vint près d'elle, se pcrn-lia sur le dossier de son Cauleuil et posa ses lèvres sur le front presifue sans rides de Mûrie :

— Et depuis ce jour solenneî, ma iille, ma elïère Françoise, dit-il, jamais parmi les rares soucis que la miséricorde divine à jetés dans mon existence obscure, il nen est apparu un seul causé par ta mère. Ménagère active et laborieuse, épouse tendre, mère dévouée, elle a répandu à pleines mains le bonheur sur les heureuses créatures qui l'entouraienl! Nous avons vu tous ceux que nous aimoins et qui nous aimaient s'en aller Tuti après l'autre au ciel. Nous avons pleuré ; mais en pleurant nous bénissions Dieu; car si ^\ miséricorde nous les enlevait , c'était

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