‹ Nicolas ChampionChapitre 6 sur 10 · MU · texte numérisé non relu

MU

pour les appeler à ses pieds dans le p;uadis. Il ne reste plus aujourirhui de tous ces amis, de tonte celte ft\mille, que ta grand'mère et moi. Nous attendons sans crainte et d'heure en heure le moment où nous comparaîtrons à notre tour devant le souverain juge; il nous a donné tant d'heur, il nous a soumis à si peu d'épreuves, que nous aurions été les plus ingrats et les plus coupables chrétiens de sortir de ses voies!

— Ne parlez pas de ces tristes pensées de séparation au moment où je me marie, mon père; venez plutôt voir les robes chai raantes et toutes les belles choses que ma mère et ma grand'mère ont fait disposer pour mon mariage. Et puis, — mon fiancé, mon cher Henry, ne voulait vous le dire que demain

en nous rendant à i'église, mais je no puis a voir de secret pour vous, — c'est monseigneur l'éveque de Soissons (]ui célèbre lui-même la messe nuptiale, comme cela s'est fait jadis pour vous, cher^grand'père! Quand monseigneur a su que Henry se mariait avec moi.

— J'imiterai mes prédécesseurs, a-t ildit; ils ont marié l'aïeule et la mère de votre future, je ferai de même pour leur enfant. Vous êtes le fils du syndic delà communauté des drapiers, el maître Pasteiot est le plus honorable bourgeois de mon diocèse.

Le vieillard tremblait de joie en écoutant cette heureuse nouvelle. Il se la faisait répéter , quand la seule domestique qui servait le \ieux ménage vint annoncer qu'un jeune sei-

gneur (l(3inandait à être inliodiiit près de dame Marie Pastelot.

Maître Pastelol ordonna qu'on l'introduisit, et l'on vit entrer un jeune homme de dixneuf ans , velu de noir, et dont les habits de deuil ne convenaient que trop à sa physionomie pâle et souffrante. Il s'approcha respectueusement de la dame nonagénaire, mit un genou en terre , tira de son sein une lettre scellée de iloir et ne put réprimer ses sanglots. Dame Marie brisa le cachet et répondft par des larmes aux larmes du jeune homme; celui-ci se jeta dans les bras de la vi( ille femme et ils confondirent ainsi longtemps leurs étreintes. Les témoins de cette scène inattendue et Pastelot lui-même la regardaiwit avec sur()rise -

— Quoi! s'écria onlin Marie, les inalhoureiix n'ont point respecté leur maître, leur souverain! ils l'ont assassiné! Hélas! étrangère aux choses de ce monde , j'ignorais au fond de mon humble existence jusqu'à la captivité, jusqu'aux périls de mon neveu 1 Charles! vous que j'ai vu si noble , si généreux, vous avez péri sous la hache du bourreau !

— Oui, ma noble et bien-aimée lante. Oui! Elisabeth, en frappant la reine votre nière, avait enseigné au peuple anglais comment on abattait une tête royale. Le peuple a profité de la leçon et a traité le petit-fils comme elle avait traité l'aïeule.

Pastelot et ses enfants écoutaient avee stupéfaction ces révélations de la haute orgine de

Marie. Mais la pauvre femme élail trop éperdue de douleur pour remarquer leur trouble.

— Ils l'ont jugél ils l'ont condamné! ils l'ont décapité! Au milieu de ses soulfrances et tandis que, semblable au Christ, son divin modèle, il approchait de ses lèvres le calice d'amertume, il s'est souvenu de vous, dont la sagesse a préféré le bonheur de voire mari et une existence obscure mais sans agitation aux fatales grandeurs de la ro}'auté! La lettre que vous tenez , il l'a écrite pour vous , la veille de son supplice : un serviteur dévoué l'a re çue au péril de sa vie et s'est i;hargé de- me ia faire parvenir avec non moins de difficultés et de dangers. Lisez-la, ma chère et honorée tante! Lisez, lille de Marie Stuart , que j'entende encore une fois des paroles du roî-martyr.

Damo Marie lut d'une voix Ireniblanlc

(( Cl)ère ei aimée sœur de mon père , à la « veille de paraître devant Dieu, mon souve- <( rain juge, je veux vous donner un dernier « témoignage de ma tendresse et de mon sou- « venir. Je sais que vous êtes encore de ce « monde et que rien n'a troublé la vie sage « et heureuse que vous vous êtes choisie; « tout en respectant votre secret, ma sollici- « tude s'est toujours occupée de vous, et chà- « que année un messager fidèle allait me cher- <( cher et me rapportait de vos nouvelles. Mon u fds vous remettra celte lettre et la boucle <\éf <( mes cheveux qulelle contient. Placez ces « cheveux près de ceux de votre mère, assas- « sinée comme moi I Et puis consolez mon « fils! pauvre orphehn ! Répétez -lui que je

« veux qu'il pardonne comme je pardonne 'à « à ceux par qui je meurs. Adieu ! chère et « bien-aimée tante, nous nous retrouverons « dans le ciel .

« Carolus, rex »

— Maintenant que j'ai rempli le<levoir dont mon père m'avait chargé prés de vous, chère parente, donnez -moi votre bénédiction et recevez mes adieux.

— Partir, vous voulez déjà partir?

— Je vais reconquérir le royaume de mon père.

Vous alio/ vous jclor ;m milieu i|<'. sx'S assassins? iVlais ils vous lueronl aussi î •

— Qu'importe! la vie ne m'est de rien ! Le marquis d'Osmoiid , h la tète d'un puissant parti, se dispose à combattre l'infâme Cromwell : ma place est là. Adieu.

— Seigneur! dit la vieille femme en s'agenouillant, tandis que tous l'imitaient instinctivement autour d'elle, Seigneur! j'ignore les choses d'ici-bas et je ne sais que m'iiumilier devant vos impénétrables desseins; mais si la voix d'une pauvre femme peut arriver jusqu'à vous, mon Dieu ! écoutez ia plus humble de vos servantes et protégez ce pauvre orphelin!

Elle se releva, puis avec uiu' iiiajesié naïve elle imposa les mains sur le front de Charles il, y traça le signe de la croix et <!it :

— Allez, maintenant, sire, (^l que Votre Majesté remplisse son devoir.

Le monarque proscrit allaitse retirer quand Jehan PîïStelot s'approcha de lui respectueusement :

— Sire, lui dit-il, je ne suis point riche, mais voici ma petite fdle qui se marie honorablement. Donc , si vous daignez me per mettre de vous offrir pour servir vos nobles desseins trois cent mille livres.. .

— Oh! cela est noble, Jélian, cela i^sl bien! s'écria Marie.

— Sire, ajouta la mère de Françoise , je partage les senlinQents de mon père, et nous sacrifierons avec joie juscju'à noire dernier écu pour servir votre cause : si j'avais un fils, sa vie vous appartiendrait.

— Oh! s'écria Charles II, sang royal ne se dément jamais : vous êtes tous de nobles et de généreux Stuarts Merci , merci I vous venez d'apporter de bien douces consolations à mon cœur navré... Je n'ai pas besoin d'accepter vos offres si dévouées ; le roi de France a mis à ma disposition des sommes considérables. Adieu, tous I adieu! Priez j)Our le roi Charles.

El il s éloigna.

Alors le vieux Pastelot s'approcha de, Marie et pril ses deux mains dans les siennes :

— Vous m'avez caché votre secret, Marie ! Vous n'avez point voulu quitter l'humble marchand de drap pour aller vous asseoir aux côtés du roi votre frère !

— Le marchand de drap ne m'avait-il pas épousée pauvre, orpheline, sans nom, chassée du palais épiscopal !

7- Mais au moins pourquoi ne pas m'avoir appris quel immense sacrifice vous me faisiez ?

— Parce que la pensée de ce sacrifice, qui

n'était rien pour moi, aurait troublé votre bonheur; parce que vous auriez pensé que je regrettais un rang auquel je ne pensais point.

Puis, coupant court :

— Allons nies enfants, dit-elle, rendonsnous à la cuisine. Il est temps que nous songions à faire la tarte des noces. Malgré mes quatre-vingts ans, j'y vieux mettre la main et pétrir la pâte.

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