‹ Nicolas ChampionChapitre 7 sur 10 · LES TROIS ENTREVUES · texte numérisé non relu

LES TROIS ENTREVUES

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Dix heures venaient de sonner à l'horloge du château de White-Hall. C'était le signal du couvre-feu, et l'on vit peu à peu disparaître toutes les lumières qui brillaient aux nombreuses fenêtres de l'habitation royale. Une

seule lampo| ne s'élei^^nit pas; les images fanlaslir(iies des vitraux derrière lesquels elle brûlait, restèrent debout et resplendissantes, comme une apparition , au milieu d'une obscurité si f)roronde. A la clarté de cette lampe, travaillaient deux hommes entourés de libres ei assis devant une grande table; l'un jeune et beau, l'autre vieilli bien plus par le chagrin et par le travail que par l'âge. Le premier se nommait Milton, le second Guillaunie Harvey.

Millon parcourait de nond)reuscs brochures, qu'il résumait rapidement en quelques mots M son ami. Celui-ci faisait de visibles efîorls pour s'armer de celte insensibilité que (es hommes les plus courageux sont loin de ioujoiJ-rs trouvei" contre des attaques qu'ils^

devraient dédaigner. Sans doute les cou[)s qu'on leur porte ne produisent pas de profondes plaies; mais ils meurtrissent , mais ils assourdissent, mais ils grincent en se brisant sur l'armure qui les émousse^ si bien (|ue parfois, celui que n'aurait point renversé une blessure redoutable, tombe sans force vaincu

par la fatigue, l'impatience et la colère.

Millon , qui comprenait les soutfrances d'Harvey, s'interrompit et garda quelques instants le silence 5 le médecirj , par un signe de tête, lui denjanda de continuer.

— Gaspard Hoffmann, reprit Milton, nie ia circulation du sang, « car , dit-il, les artères sont remplies d'un fluide subtil que l'on nomme esprits vitaux. Or, demande-t-il, que

deviendi aient les (esprits vilaux, en adnicUant les livpolhèses fabuleuses et irraisonnées de Guillaume Harvcy?

— Rien ; comme toutes les folles visions des songes creux, interrompit l'homme de génie, en se levant avec indignation.

— Autre objection : si le cœur est l'unique moteur du sang, comment a donc lieu la circulation en ceux où le cœur n'existe point?

— Qu'on me montre un homme sans cœur, et je répondrai. Auneaulre, ami, à une autre! Jetez cette brochure stupide, et prenez la première venue-, au hasard; tenez : Riolan; ah! c'est un des savants les plus éclairés que nous ayons rencontrés en France^ à notre retour

(l'Italie; c'esl uji professeur de haut renom et lie vaste savoir. Que dit il?

— u Le docteur Harvey avance que la uiéme • action du cœur qui pousse le sang dans les

artères et l'y fait cheminer, le ramène au cœur par les veines : s'il en était ainsi , les veines devraient avoir des pulsations comme les artères. Pourquoi non?»

— Et c'est Riolan qui me jette au visage de si misérables objections! Pour être inégalement rapide, le cours du sang n'en est pas moins réel en tous ces vaisseaux. Si po riant la circulation veineuse est moins évidente et moins rapide que rarlérielle, c'est que du cœur jusqu'aux veines plusieurs obstacles ont ralenti le cours du sang. D'ailleurs, les \eincs

ne soiit-(îlles pas plus spacieuses (jue les artères?.. . Alors il est naturel que le cours du saug s'y ino«lre plus obscurément 5 ainsi l'eau ci' un fleuve se ralentit à mesure que son lit devient plus large. Et Primerose, que dil-il?

— Primerose admet la circulation du sang.

— Enfin voici un rival plein de loyauté.

— Mais il professe u que maître Harvey n'en «est nullement l'inventeur; que c'est une « chose vieille , un axiome depuis longtemps « admis et reçu parmi les écoles. Selon lui, la «( circulation du sang a été découverte et me- « née à fin successivement par Âristote , Ga- (( lien, l'espagnol Servet , Indutre, Colombo, « et enfin récemment remise au jour par le M savant Césalpin. »

— Ainsi nulle pari justice , s'écria Guillaume, nulle pari! Les uns nienl la réalité de mon œuvre, les autres veulent m'en arracher la gloire. Sais-tu bien, Milton , sais-tu qu'il y a des moments où je doute de moi et de mon art? 011 je me demande avec angoisse : ne me suis-je pas trompé? Leur haine et leurs paradoxes me font remettre en question ma conviction et l'évidence. Et cependant, toi qui ne m'as pas quitté depuis six ans , toi qui m'as accompagné en Allemagne, en Jtalic et en France , tu sais si je dois à un travail persévérant , à des études infatrgables le sublime secret que j'ai surpris à la nature. Que de nuits n'ai-je point passées à Padoue , [)rés de Fabrice Aquapendeiito, pourhàler le moment de cette découverte qui ouvre une voie nouvelle à la médecine! Un antre eût proclamé sur-le-champ sa victoire; moi , non. Je ren-

formai jjcMulanl six années mon socroi , jo le méditai, je le mûris , jo le développai, je me le prouvai chaque jour par des expériences sans cesse nouvelles et dans lesquelles se perdirent mon tomijs, mi\ jeunesse, ma fortune et ma santé!... Enfin le moment de recueillir ce fruit de tant de peines arrive. Je publie mes Exercitationes de circuitu sanguinis. Au lieu d'acclamations, de triomphes, mon livre est accueilli par une réprobation générale; on le poursuit par d'ignobles quolibets; on me traite de rêveur, d'insensé, d'ignorant môme : si bien que sans l'amitié de notre glorieux monarque Charles 1% il ne me resterait qu'à quitter Londres et à aller exercer mon art dans quelque pauvre bourgade où l'on ne saurait pas mon nom, car il ne me reste pas une seule personne de toute ma riche et noble ( iientolle. Ils craindraient de confier le

soin de leur sanlé au maniacjue qui prétend que le sang circule!

Et cependant, Milton, lu partages ma conviction, n'est-ce pas? je ne suis point un fou ? le sang circule? tiens, regarde : si je me comprime une artère, le pouls s'y perd au-delà de la compression, et persévère du côté du cœur. Si c'est une veine que je comprime, alors le vaisseau se vide entre le cœur et l'endroit comprimé , tandis qu'il se gontïe dans le bout opposé. Je le vois, je' le sens, je l'éprouve; je ne j>uis me tromper. Gela est vrai, cela est réel, cela est! mon Dieu!

Et il se laissa retouiber dans son fauteuil, brisé, sans force et les yeux pleins de larmes.

Kn co inomenl un iroisièine personnage; onti'ii dans le cabinet (le Guillaume Harvey. Sous les larges bords do son chapeau , couvert d'une longue plume noire, apparaissait un visage à la fois pâle , mélancolique et sévère. Tout, dans ses moindres gestes, révélait l'habitude du commandement; ce lui avec une dignité pleine de grâce (ju'il posa sa main sur l'épaule d' Harvey. Le dernier tressaillit , se leva et se tint découvert et incliné devant celui qui venait de le tirer de sa rêverie. Milton le salua, et se relira dans une pièce voisine.

— Mon Dieu , Guillaume , d*où vous vient ce profond abattement? Je venais chercher des consolations prés de vous , et je vois au contraire que c'est à moi à vous consoler. Quel chagrin vous afflige ?

— Sire, ils refusent tous de roconnaîire l'évidence de ma découverte, ou bien ils nient qu'ollo m'appartienne, les misérables !

— El voilà pourquoi Guillaume Harvey se désespère 1 Pauvre insensé, qui porte la couronne (lu génie, et qui voudrait qu'elle lui fut légère et douce; comme si toutes les couronnes de la terre ne traçaient pas sur le front qu'elles ceignent un sillon douloureux et sanglant. Tu ne sais donc pas qu'on arrive à la gloire de même qu'au ciel, par une seule voie, le martyre. Tu perds courage, mon pauvre Guillaume , tu te livres au désespoir parce que l'on ne te rend pas justice... Et que l'importe le présent , puisque l'avenir l'appartient? quel prix f est-il permis d'attacher à l'opinion et aux haines de quelques obscurs

jaloux, dont on ignorera, dans dix ans, jusqu'aux noms, jus(ju'auxen'orts insensés qu'ils ont tentés contre toi? Debout, Guillaumel au loin cette indigne faiblesse! Debout, et en ayant! Ils veulent l'arrêter, marche; ils veulent l'obscurcir, brille! une nuée d'étourneaux ne voile pas le soleil. Hs nient la circulation du sang-, ils nient que tu en sois l'inventeur; réponds-leur par un nouveau triomphe , par une nouvelle découverte , par un nouveau don (ail à la science, par un nouveau service rendu à l'humanité, Dieu ne permet pas la faiblesse à ceux que , dans sa miséricorde ou dans sa colère, il a choisis pour marcher à la tête des autres hommes^ soit par le génie, soit par le rang, il faut qu'ils boivent jusqu'à la lie le sublime calice; il faut qu'ils traînent leur croix au sommet du Calvaire, jusqu'à ce que Dieu leur crie : Ar-

rêtez ! Hélas! ami, crois-tu que je n'aie point, comme toi, mes heures de désespoir? je les supporte , je m'y résigne , et je répète avec notre divin Sauveur : Mon père, que votre volonté soit faite! El pourtant je ne le pense que trop , Guillaume, on ne rendra jamais justice à mes intentions, si mal comprises, si lâchement calomniées.

Au milieu de l'esprit de vertige qui Crappo l'Angleterre, je ne pense et Je n'agis qu'avec incertitude; toi, tu te dis , au contraire : le sang circule! Tu le vois, tu en as la conviction, moi, je marche presque au hasard... Mes combinaisons les mieux méditées produisent des résultats contraires à ceux que j'en attendais... Je crois satisfaire le peuple, je l'irrite; la rougeur au front, je sacrifie à son

bonheur jusqu'à la dignilé de n:a conronucî , il n'en devient que plus ingrat. Ma scvérilé l'exaspère 5 mon indulgence le laisse soriir des bornes du devoir; que faire mon Dieu! à quel parti s'arrêter? Quelles destinées funestes la Providence réserve-t-elle à la pauvre Angleterre et à son monarque infortuné!... Sois donc fort , Guillaume; car peut-être aurai-je besoin de cette force, quand Dieu m'enverra des épreuves plus terribles encore! Oui, je le sens là, Guillaume, une voix secrète me le redit sans cesse : Ce n'est encore que le commencement; la fin sera fatale; mes amis m'abandonnent comme les hirondelles s'envolent loind'unemaison quimenace ruine. Il m'a fallu dissoudreaujourd'hui mêmele parlement, et pas une voix ne s'est élevée pour défendre ma résolution. Demain cent libelles paraîtront pour calomnier mes intentions, et pas une

seule voix iies'élcWera pour les justilier. Votis savez pourtant, mon Dieu, si elles sont pures, et dictées par l'amour de mon peuple!

— Une voix s'élèvera pour vous, sire, et cette voix sera la mienne. Allons, Milton, allons, mon jeune ami, viens! '^ l'œuvre; viens ! il s'agit (le servir le roi , la religion et la nation anglaise.

Milton parut sur le seuil de la chambre où il s'était retiré à l'arrivée du roi :

— Ne comptez pas sur moi , Harvey, répondit-il d'un air grave et résolu. Puisque le parlement est dissout, je pars demain avec un de ses membres pour la Nouvelle-Angleterre,

— Ingrat!... et comment se nomme celui pour lequel lu veux ainsi quitter ton vieil ami, ton père?

— Olivier Cromwell.

— Olivier Cromwell! répéta le roi. Oui, ce nom rie m'est pas tout-à-fait inconnu. Cromwell est un des plus turbulents orateurs qui déclament contre la royauté et la religion catholique.

— Sire, je suis l'ami et le disciple de Cromwell, je pars avec lui : vous voyez bien que je ne puis servir votre cause.

C'était la première fois qu'un sujet osait

ainsi braver en l'ace le monarque et lui parler avec ce ton irrespectueux. Aussi la pâleur de la colère couvrit-elle le visage de Charles V . Cependant il se contint, et dit en se tournant vers Harvey son médecin : Ils ne partiront point, car une proclamation de moi, datée d'aujourd'hui, défend les émigrations (1).

— ^Nous resterons donc, sire, et combattrons pour la sainte cause de la religion et de la vieille Angleterre.

Le roi sortit en silence, et Guillaume Harvey, le cœur navré, vint se placer, les bras

{\) Ce fut en eifet une proclamation de Charles I^r^ qui empêcha Croniwell ruiné, de s'expatrier.

croisés sur la poitrine, devant Milton, tout fier de son audace et de son impunité. Des larmes emplirent les yeux du savant et les paroles amères qu'il voulait adresser à Milton s'éloulfèrent dans ses sanglots.

— Adieu, balbutia t-il enfin; adieu! nous voilà désunis à jamais sur la terre. Nous ne nous reverrons plus qu'au ciel, où Dieu nous jugera tous les deux.

Milton ému serra les mains de son vieil ami, et tous les deux se quittèrent pour ne plus se revoir que deux fois; vous saurez à quelles époques et dans quels lieux.

4 trois jours de là, parut un pamphlet san

glant, écrit en latin, et inlhuliS de Episcopalu. Ce livre, brûlé par la main du hourreau, était le premier coup porté par Milton contre le Irône d'Angleterre et contre le roi Clmrles V\

Vingt-et-un ans après, le 29 janvier 4649, Charles V^ se trouvait encore dans la chambre de White-H ail, oùjadis ilétaitvenu trouver Harvey; mais ce n'était plus pour y apporter

dos consolations et des conlîdences , c'élait pour y boire lentement un calice amer comme celui de Jésus dans le Jardin des Oliviers; c'était pour y attendre la mort, pleurer sur Faveuglement de ses coupables sujets, et demander pour les ingrats la miséricorde du ciel. Car il vont commettre un crime ils vont , suivant l'expression d'un écrivain de l'époque, commetire le meurtre le plus exécrable qui ait été commis depuis celui de notre adorable Sauveur : il vont tuer le roi.

Qu'importe la mort à Charles? il l'a dit luimême la veille , en frappant la haclie du bourreau de la baguette qu'il tenait à la main : Elle ne me fait pas peur! Fort de ça conscience, il peut détourner hardiment ses

ref^arcls de celte terre de misère cl de crimes, pour les porlcr avec une noble assurance vers le Dieu qui lit dans son cœur et qui lui prépare dans le ciel la couronne des marlyrs; une seule pensée lui fait parfois , avec douleur, reporter les yeux derrière lui ; ses enfants! ses pauvres enfants qu'il laisse orphelins, sans guide , sans protecteur au milieu des agitations de la guerre civile Ses enfan. s!. . . il a demandé à les revoir, à les embrasser encore une fois avant de s'en séparer en ce monde. Lui accorderont-Us ce dernier bonheur? Ceux qui n'ont point respecté le roi respecteront-ils le père?... Et pourtant, il le sent là, sa mort serait trop cruelle s'il ne lui était pas donné d'entendre encore une fois la voix de ces chères créatures, et d'étendre sur leurs fronts ses mains paternelles. ~ Mais voici des voix qui se font entendre

au loin : on vient, si c'étaient eux! — Mon Dieu , ne trompez pas cette attente^ car une pareille épreuve serait au-dessus des forces d'un homme... Mes enfants ! mes enfants!

Il se jela sur eux, les couvrit de baisers, et il les attira contre sa poitrine avec une sorte de frénésie. Elisabeth pleurait; le jeune duc de Glocester, pâle, mais sans larmes, recevait les caresses de son père avec une tristesse silencieuse.

Après les premières émotions de celle entrevue , le roi prit les enfants sur ses genoux et leur parla de Dieu et de leur mère. Il se plut à protester que dans tout le cours de sa vie il avait gardé à la reine la tendresse la plus vive et la plus chaste, et que son amour

conjugal aurait duré autant (|uo sa vi<^

— Gravez ces paroles dans votre souvenir , Elisabeth , vous les répéterez à votre mère.

Puis il la mit doucement à terre, et la rendit aux femmes qui la lui avaient amenée.

Quand il se trouva seul avec le duc de Glocester, il plaça l'enfant en face de lui.

— Mon fils, dit-il, écoute-moi bien : ils vont couper la tête à ton père.

L'enfant répondit par un signe d'horreur et de désespoir.

- Ils vont couper la tête à ton père.. . Peut-être voudront-ils te faire roi ; mais preiKis-y bien garde, tu ne peux pas être roi

tant que tes frères aînés Charles et Jacques seront vivants. Je t'ordonne de ne pas souffrir qu'ils le fassent roi.

— Je me laisserai plutôt mettre en pièces, répondit Tenfant avec une vive émotion.

Alors Charles rappela Elisabeth, lui remit deux diamants, dont l'un était destiné à la reine, et lit signe que l'on emmenât les deux pauvres orphelins.

L'une des deux personnes qui les avaient amenés s'avança vers le roi, et s'agenouilla devant lui.

— Harvey, mon noble Harvey, c'est toi!

s'écria Charles en se jetant dans ses bras; tu

n'as donc poini oublié Ion nuiilre! An jour (les épreuves lu es resté (idèle el dévoué! Que Dieu te bénisse pour la consolation que tii m'apporles; car, depuis (juelcjues jours, j*ai vu tant de lâchetés et d'ingratitudes, que j'avais besoin de me trouver en (ace d'un cœur loyal.

— Écoute, lui dit-il en l'emmenant près d'une croisée; écoute, les moments sont précieux. Te rappelles-tu qu'ici , dans cette même chambre, il y a vingt-et-un ans, tu gémisssais de n'être pas compris? Écoule : moi non plus on ne m'a pas compris : moi aussi je suis mal jugé^ je suis calomnié. Cache furtivement sous ton manteau les papiers que voici. C'est un journal écrit par moi pendant le cours (le mes longues infortunes ; c'est ma pensée

nue, franche, telle qu'elle s'est passée entre Dieu et moi. Publie ce manuscrit lorsque ma têle sera tombée. La nation anglaise et l'avenir pourront ensuite me juger. Adieu.

Harvey reçut le dépôt royal, et fut assez heureux pour le soustraire aux regards des agents de Cromwell, et pour parvenir à le mettre en lieu de sûreté.

Toute la soirée et toute la nuit qui suivirent cette entrevue douloureuse, Harvey erra dans les environs de White-Hall, versant des larmes amères , et demandant à Dieu de ne point laisser accomplir un crime qui couvrirait à jamais de honte et de sang le nom de la nation anglaise. Mais la Providence avait étendu Tombre de sa main sur ce peuple

égaré, et elle le laissa peiscvéror dans sa voie fatale de verlige d de crime. En vain <juatre pairs du royaume, ministres de Charles l^';, vinrent réclamer la responsabilité des actes attribués au monarque , disant que le roi était ioiaillibie, et ne pouvait être mis en cause; en vain ils offrirent leurs quatre têtes en échange de la sienne; rien ne put empêcher les insensés de crier : Toile et crucifige! Le sacrilicQ s'accomplit donc; la victime parut sur l'écliafaud, noble, fière , grande et courageuse. Les bourreaux se masquèrent le visage pour le frapper, et l'un de ses ennemis les plus acharnés, le colonel Thomlison , séide de Cromwel, s'agenouilla, les yeux pleins de larmes, détesta le meurtre que l'on allait commettre, et devint. Je plus fidèle mandataire des dernières volontés du martyr. ^ Ce fut lui qui recueillit les paroles suprêmes

du roi, lui qui les a transmises à la nalion et à la postérité. — Ma voix, lui dit Charles P' , ne peut parvenir jusqu'à mon peuple. Je me tairais, si , dans ce moment, le dernier et le plussolennl de ma vie, je ne devais à Dieu et à ma patrie de protester, devant vous, au monde entier, que j'ai vécu honnête homme, bon roi et vrai chrétien.

Il ajouta encore d'autres paroles, et finit en priant pour ses bourreaux et en demandant à Dieu le salut de son malheureux royaume et de son malheureux peuple.

11 prit ensuite des mains de l'évéque Juxon, qui rassistait, le bandeau sous laquei il releva lui-même ses cheveux.

— Sire, lui dit le prélat, il ne reste plus à

voire majesté qu'un pas à francliir; il est douloureux, il esl difficile; mais il est couri, et celte douleur d'un instant vous enlève à la terre pour vous porter dans le ciel à un bonheur sans fin.

— Je passe, répondit Charles I«% d'une couronne caduque et corruptible à celle que ne peut souiller aucune corruption. Disant cela, le monarque attacha tour-à-tour les yeux sur l'évêque Juxon et sur Hervey qu'il aperçut dans la foule.

— Remember , leur dit-il en élevant la voix.

Harvey éleva la main comme s'il eût prononcé un serment.

Charles 1er chargea Thomlison de remettre au duc d'Yorck une pierre précieuse gravée aux armes d'Angleterre , et fit présent à ce colonel d'un étui d'or; puis il quitta son habit , s'enveloppa de son manteau , et posant la tête sur le bloc fatal, il ordonna qu'on le laissât encore adresser une prière à Dieu , et qu'on attendît, pour le frapper , qu'il en donnât le signal en élevant les bras vers le ciel. On respecta ces derniers ordres , et, quelques instants après, il éleva les bras : la hache frappa, et l'un des bourreaux montra la tête royale au peuple en disant :

— Ceci est la tête d'un traître.

Mais la foule ne répondit à ce cri honteux que par des sanglots : chacun se retira

— Wà —

pâle, silencieux, le front baissé, el n'osant implorer la miséricorde de Dieu après un si grand crime.

Quand le sacrifice fut consommé , Harvey se dirigea vers le logis d'un imprimeur qui * lui était dévoué, et obtint à prix d'or qu'il imprimerait furtivement Xlcon Basiliké, dont le roi lui avait confié le dépôt, et dont t1 lui avait recommandé la publication, du haut même de l'échafaud. En ce moment, un homme se dirigeait vers la même imprimerie.

— Eh bien! maître, s'écria-t-il, le peuple l'emporte sur les rois : l'heure des représailles est venue pour lui!

— Dites l'heure du crime et du repentir.

— Du repentir ! Je viens livrer à l'impression un de mes meilleurs écrits , l'apologie de la mort de Charles et l'éloge du courage et de la force de la nation anglaise.

Harvey se détourna avec dégoût du jeune insensé. *

— Honte et malheur sur vous! lui dit Harvey, sur vous qui , après avoir versé le sang du juste, vous en souillez encore le visage! Un jour viendra où vos yeux s'ouvriront, où vous vous frapperez la poitrine avec désespoir, où vous maudirez votre coupable erreur. Et ce jour n'est pas loin ; vous avez tué le maître miséricordieux , vous trouverez un tyran sans pitié; vous avez ôté le

frein du peuple, et le peuple vous dévorera. Adieu j Millon!

Vicon Basiliké parut vingt jours après là mort du roi : ce journal, écrit par le monarque pendant le cours de sa longue infortune, ce journal qu'il avait continué dans ses diverses prisons, où il peignait ses actions et ses sentiments, où il s'adressait tantôt à Dieu, et tantôt aux hommes, produisit une sensation inouïe parmi la nation anglaise. On en fit plus de cinquante éditions dans l'espace d'un an ; toute la puissance de Cromwell ne put en empêcher la publication libre et avouée.

Quant à Milton, son apologie du meurtre du roi fut désapprouvée par les plus féroces ennemis du roi, et Gromwell lui-même lui

dit un jour, dans un moment do sarcaslique amertume , qu'il « avait fait mieux et pire que le bourreau ; qu'il avait frappé le cadavre du roi , mais sans pouvoir l'entamer (1). M

(I) Rétrosp. Review^ tom. IV.

Un soir du mois de janvier 1660, Charles II, fils de rinfortuné Charles I^"", rêvait tristement devant le feu que le seul domestique à son service avait allumé dans un cabinet d'assez humble apparence. Le prince venait de faire une de ces longues excursions à cheval

par lesquelles il espérait gagner assez de fatigues corporelles pour dompter ses agitations morales; mais ce jour-là , il n'y avait gagné que de l'abattement et non de l'oubli. Jamais sa mauvaise fortune ne lui avait apparu plus vivement et d'une façon plus cruelle. Il s'énumérait un à un les malheurs qui n'avaient cessé de tomber sur lui depuis son enfance. L'horrible meurtre de son père, son exil à La Haye, et l'humiliation de recevoir les aumônes du prince d'Orange. Il veut partir pour l'Irlande où son parti est soutenu parie marquis d'Ormond ; mais les armes de Cromwell triomphent dans ce pays, et d'ailleurs les Écossais ont proclamé roi Charles H... 11 se rend donc en Ecosse! Oh! mon Dieu que n'a-t-il point souffert dans ce pays! Montrose^jdéfait et tué, ne laisse d'autre refuge au prince que l'appui des presbytériens, ses ennemis, qui Tacca-

blent d'humiliations et d'exigences; enfin il reçoit solennellement à Scone le bandeau royal; mais presque aussitôt Cromwell s'avance à la tête d'une armée formidable. Pas de salut possible si , aux royalistes écossais, ne se réunissent les royalistes anglais! Que faire ! Charles li prend la résolution hardie de traverser avec son armée un pays occupé par les troupes de Cromwell, et d'entrer en Angleterre... Hélas! il est vaincu à Worcester, reste seul, sans un ami, et se trouve réduit à mener longtemps une vie fugitive, misérable, et dans laquelle, à chaque instant, il risque sa tête et celle de ses fidèles sujets qui lui donnent asile. Après tant de périls, il parvient à s'embarquer furtivement à Shorchom, et il lui faut revenir demander un refuge à la France, devenue l'alliée de Cromw^ell. Le gage de cette alliance est son exil, à lui : on le

chasse indignement ! Depuis celte époque, errant de ville en ville, il mène une vie pauvre et obscure; sans espérance , sans gloire, au jour le jour ! Mon Dieu , prenez pitié de mes souffrances, ajouta-t-il, rappelez-moi prés de vous! Otez de ce monde un pauvre prince que l'infortune frappe depuis trop longtemps, et donnez-lui la paix du tombeau, puisque aucune autre ne lui est possible!

En ce moment il entendit le bruit d'une voiture qui s'arrêtait sous ses fenêtres, et son valet de chambre introduisit presque aussitôt un vieillard qui se fit annoncer sous le nom de sir Harvey

— Sir Harvey! s'écria le prince, quoi!

c'est vous, mon vieil ami , vous le plus fidèle

serviteur de mon père ! Dieu ne m'abandonne pas tout à-fait puisque vous voiei; puisque je vous presse dans mes bras.

— Jamais vous n'avez eu moins de sujet de douter de la miséricordeet de la providence céleste. Mon noble maître, Cromw^ell est mort!

— Cromwell est mort !

— La nation anglaise se trouve fatiguée du joug bourgeois et sanglant que lui a imposé cet homme. Elle désire un changement; elle prononce tout bas votre nom, et le général Monkc va bientôt proclamer ce nom tout haut. A la tête d'une armée puissante, il marche de l'Ecosse vers l'Angleterre, et il vous conseille

de vous rendre sur-le-champ à Breda, pour y attendre le résultat de la tentative qu'il fait en faveur de la royauté légitime.

^ Vous comprenez'les transports de joie du jeune prince à une nouvelle si peu prévue! 11 partit avec Harvey pour Breda, et dès-lors la fortune se montra aussi fabuleusement favorable pour lui que jusque-là elle avait persévéré à le frapper d'une façon cruelle. Rien ne s'était opposé aux projets de Monkc. Il avait cassé le Long-Parlement , et le Long-Parlement avait obéi sans résistance. Il avait convoqué un nouveau parlement, et ce nouveau parlement avait salué avec enthousiasme le nom de Charles II. Les rôles étaient changés, et ce fut le prince qui imposa ses condition's^^ reçues atec une respectueuse déférence et

sans qu'une seule voix s'élevât pour les discuter.

Doncques Thomas Adam , ancien lordmaire, fut député pour aller au-devant du roi jusqu'à La Haye, afin de lui présenter les clés de la ville de Londres, et le 29 mai 1660 Charles II fit son entrée solennelle dans la capitale du royaume de ses pères .

Ce fut une joie unanime et sans exemple que celle de la nation anglaise en revoyant son monarque légitime reprendre la place qu'avait si longtemps souillée l'impitoyable et grossier Cromwell. Le peuple, en habit de fête, parcourait les rues et témoignait son bonheur par des cris, par des chants et des dansas. On rencontrait à chaque pas des tables

dressées dans les rues par les bourgeois les plus riehes, ei qui réunissaient les passants à des banquets improvisés. L'aie et le vin coulaient partout; aussi quelques têtes s'échauffèrent, et de la joie (jue leur causait le retour (lu prince, passèrent à l'indignation de ceux qui l'avaient forcé à l'exil et qui avaient si lâcliement frappé la léte de son père.

Craignant qu'un si beau jour ne fut iroublé par quelque désordre, les amis du jeune prince, ceux à qui leur dévouement connu pour la cause royale , donnait de l'autorité sur la foule, circulaient au milieu des Ilots du peuple, et le rappelaient sans cesse à la modération. Harvey, malgré son grand âge, voulut aussi prendre sa part de ce soin, et partout

sa présence était saluée par des acclamations de joie et de respect; car on savait son amitié et son dévouement à la cause des Stuarts; on savait qu'il avait sauvé et publié au péril de sa tête Vlkon basilihé; on se répétait qu'il avait été chargé des négociations entre Monkc et îe monarque, et l'on ajoutait que l'idée de servir Charles 11 avait été insinuée au général Monkc par le fidèle médecin. Aussi, les vivat et les bénédictions l'accueillaient en tous lie IX et tiraient de douces larmes de ses veux.

Harvey allait rentrer à son logis , lorsque tout-à-coup des cris furieux se firent entendre :

A mort! à la Tamise! A bas le régicidel Tuez l'infâme !

(Jetait un homme (jiie la populace eiUratnait vers le lïeuve , et se préparait a faire mourir.

Harvey, escorté de quelques amis , courul aussitôt sur ce point, et trouva le malheurcuv: sanglant et prêt à succomber. Le vieux médecin, après de longs efforts , parvint à calmer un peu l'effervescence de la foule, qui lâcha la victime, mais sans la perdre de vue, cl comme un lion disposé à fondre de nouveau sur sa proie abattue et à la 'ressaisir.

— Mes enfants, n'ensanglantez pas un si beau jour ! le roi veut de la modération et du calme! Il pardonne; pardonnez comme lui .

— Point (le pardon [>onr le régicide!

— Mort à celui qui a léché le sang après fjue le bourreau l'eût versé!

— Mort au secrétaire de Cromwell !

— La lête de Tapologiste du meurtre du roi !

— La tête de Jonli Miltonî

Et ils allaient le ressaisir de nouveau, quand Harvey entoura de ses bras Milton , qui attendait la mort avec une sombre résignation.

— Au nom du roi, arrêtez! Au nom du roi, respectez la tête de cet homme!

— A mort î à mort î

—Au nom de Charles U^ le martyr, au uom de celui qui a pardonné en mourant, respectez cet homme sans défense !

— A mort! à mort î

— Vous me tuerez donc avec lui ! s'écria le généreux vieillard!

Et il enlaça Milton de ses bras, et il l'éntraina ainsi jusqu'à sa propre maison, où les suivit la populace. Là, enfin, après quelques nouveaux instants de menaces et de coîère, le rassemblement finit par se disperser^, et l'on n'entendit plus le terrible courroux de tous ces hommes.

— Ainsi, dit Milton , en voulant prendre

eongé ((o Harvey , c'est à vous, c'esl au noui (lu roi, dont j'ai insulté la mémoire que je dois ia vie. Et c'est le peupk dont j'ai servi lu cause, ce peuple auquel j'ai sacrifié tout, jus- (fu'à m.a conscience, qui demandait ma tête, et qui voulait porter sur moi une main sanglante ! Comme mes yeux se dessillent en ce moment ! Mon Dieu ! me serais-je trompé avec tant d'ardeur et de dévouement au milieu des agitations politiques ! Aurais-je suivi une voie fausse? Quand je faisais violence à mon cœur pour écrire F'apologiedu peuple, ne servais-je qu'à l'égarer au lieu de le servir!

— Oui, John Miilon, oui ! tu t'es laissé entraîner à une erreur de ton imagination ! Tu as servi une cause injiiste, puisses-tu te repentir ei Dieu tn pardonner '

Miltoii réfléchit quelques instants en silence, puis il ajouta :

— Quand vous m*avez rencontré, quand le peuple m'a reconnu et s'est jeté sur moi , je fuyais les soldats du parlement qui cernaient ma maison pour m'arrêter. Je vais me livrer entre leurs mains. Puisque le peuple m'abandonne, puisc(u'il veut ma tête pour prix du dévouement que je lui ai montré , que tout cela finisse I ma vie est terminée,

— Non pas , Milton ; à ta vie sont encore réservés de glorieux travaux et des jours de paix! Abjure tes erreurs et jette-toi dans les bras de la poésie dont tu as étouffe la voix , pour n'écouter que les cris des agitations politiques, retourne dans le sein de ta famille.

Voici des lettres de grâce que le po<'*te Davennnt ci moi nous avons, ce matin, obtenues pour toi (le la clémence royale.

— Adieu donc, s'écria Milton, adieu, Harvey, adieu, mon noble et généreux ami!

adieu, toi dont j'aurais dû écouter la voix dans celte soirée de Wliite-Hall, où Charles 1^"^ vint réclamer ton aide et la mienne! la mienne, que je ne rougis pas de lui refuser. Adieu ! désormais ma vie se passera dans l'obscurité et dans la solitude, près de ma famille, et sans que je prenne d'autre part aux agitations politiques que pour les maudire et demander au ciel la conservation des jours du roi. Je le comprends, hors d'une autorité légitime, il n'y a point de repos et de bonheur possible pour la nation anglaise; adieu!

Tous les deux s'embrassèroni, et ils ne se revirent plus depuis ce jour là. Harvey ne tarda point à aller rejoindre dans le ciel son maître Charles le-. Milton commença son admirable poème du Paradis perdu, et celui qui n'avait produit que de mesquins pamphlets politiques, lourds, indigestes et sans verte, composa l'une de ces grandes ,épopées qui viennent à de longs intervalles étonner l'Europe. « Milton, libre et oublié, dit M. Villemain, poursuivit avec ardeur la composition de son sublime ouvrage. Il avait alors cinquante-six ans, il devenait aveugle, et la goutte le tourmentait. Une vie étroite et pauvre, le sentiment amer de ses illusions démenties, le poids humiliant de la disgrâce publique, la tristesse de l'âme , le remords, peutêtre, et les souffrances du corps , tout accablait Millon. Mais un génie sublime habitait

on lui; dans les journées raromcnl interrompues, dans les longues veilles de ses iiuils, il méditait les vers sur un sujet depuis si longtemps déposé dans son âme, et qu'avait mûri, pour ainsi dire, tous les événements et toutes les passions de sa vie. Séparé de la terre par la perte du jour et par la haine des hommes , il n'appartenait plus qu'à ce monde mystérieux dont il racontait les merveilles, »

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