‹ Nicolas ChampionChapitre 8 sur 10 · PERLE D'OR · texte numérisé non relu

PERLE D'OR

UNE FEMME A l'eAU.

Le 3 septembre 1792, Augustine Boniment, marchande fie fritOre, se tenait sous son auvent, au coin du Pont-Neuf. Augustine était une petite bossue à peine haute de quatre pieds et dont l'apparence chétive et les traits défor-

mes par la gil)bosité faisaient imo dos pins laides créatures que jamais eût (létrics la misère. On la nommait généralement Perle-d'Or^ à cause d'une grosse boule de cuivre qui surmontait son échoppe en guise de girouette, et sous laquelle étaient écrits ces mots : A la PAiRLE d'or. Pourquoi et comment Augustine avait-elle adopté ce symbole ? La chose reste un mystère que personne n'a jamais éclairci. L'opinion la plus commune et la plus vraisemblable prétend néanmoins que, de temps immémorial, une baraque ayant pour enseigne la Perle-d'Or s'élevait h cet endroit du Pont-Neuf, et qu'Augustine n'avait fait qu'a dopter et conserver l'emblème parlant dé ses prédécesseurs.

Depuis quarante ans, Augustine passait sa vie assise à la mémo place près d'un grand

récliautl, et les yeux altaelics sur la pocle ou frissonnaient les légumes el le lard qu'elle jetait dans la friture bouillante. Dès cinq heures du matin, elle quittait le grenier qu'elle occupait en face du pont Saint-Michel et venait s'installer à sa place ordinaire, sans autre abri contre le froid, le vent et la pluie, qu'un toit frêle, large de quatre pieds , formé de trois perches mal emmanchées ensemble, et que recouvrait un mauvais morceau de toile.

Augustine, en échange de tant de peines, ne gagnait guère plus de trente sous par jour. Au milieu de cette fatigue et de cette misère, la pauvre femm<i se trouvait presque satisfaite de son sor4. Elle jouissait d'une grande popularité parmi les habitués du Pont-Neuf. Si ce n'est les rhumatismes qui, trop fréquemment.

torluiaient ses membres difl'ormes el la retenaienl au logis^ sans lui permetire de gagner son pain, elle n'eût rien désiré en ce monde, où elle se savait jetée pour souffrir.

Le 3 septembre, la recette d'Augustine avait été bonne et ne s'était pas élevée à moins de cinquante -six sous, ce qui lui formait un fort honnête bénéfice. Comme il pleuvait à verse et que le froid crispait douloureusement ses jambes, elle résolut de se donner la jouissance de rentrer chez elle de meilleure heure que d'habitude et de passer la soirée sous un toit abrité et en face d'une bonne cheminée bien flambante. Déjà, pour mettre à exécution ce projet, elleavait éteint les braises de son grand réchaud, versé la friture dans un pot de terre et préparé la petite brouette sur laquelle elle

chargeait , le soir, ses ustensiles pour les reporter chez elle , lorsqu'elle entendit au loin des cris. Elle se haussa sur le bout de ses gros pieds le mieux qu'elle put et leva bien fort sa large tête : elle ne parvint, malgré ces efforts, à rien voir, et il fallut qu'un de ses voisins , mis en éveil comme elle par le tumulte, satisfît la curiosité de la vieille femme.

— C'est, lui répondit-il, une femme poursuivie par une grande foule et qui se sauve à toutes jambes. La voilà qui se dirige de ce côté. Gare à nous. Il n'y a rien de bon à gagner avec les égorgeurs! Assurément ceux qui sont sur la piste de cette femme viennent de faire de la besogne dans quelque prison; leurs bras et leurs vêlements portent des

taches rie sang. Los couteaux, les haches et les gourdins qu'ils tiennent en disent assez.

Comme il parlait encore, la femme poursuivie se jeta sur le Pont-Neuf. Aussitôt tous ceux qui s'y trouvaient prirent la fuite pour éviter le choc terrible fie la populace furieuse que l'infortunée entraînait après elle. La pauvre Augustine, mourante de peur et retenue par ses rhumatismes resta seule devant sa boutique. La femme lui jeta dans les bras un enfant évanoui qu'elle pressait contre sa poitrine.

— Au nom de votre mère, s'écria-t-elle, sauvez-le !

Puis elle s'élança par un mouvement brus-

que sur le parapet, fit le signe de la croix, parut réciter une courte prière et se précipita dans la Seine.

A cette vue, les assassins, qui se croyaient au moment de saisir leur victime, s'arrêtèrent en poussant des cris de rage. Quelques-uns descendirent sur la grève , s'emparèrent des barques qui se trouvaient sur le bord, les mirent à flot et parvinrent à ressaisir leur proie; mais les crocs ne ramenèrent sur le rivage qu'un cadavre insensible aux insultes. La populace lui coupa la tète et les mains 5 on les attacha au bout d'une pique; on rejeta le corps dans la Seine , et les traqueurs allèrent rejoindre leurs complices, qui s*amusaient à faire danser, sous les fenêtres des prisonniers du Temple, la tête et le cœur de la princesse La m balle.

Pendam (juc ces liorrcuiss'accomplissaiL'iil, A^ugustine cachait sous son tablier l'en la nt toujours sans mouvement, \li\e s'attendait à voiries assassins venir redemander lourproie, et elle était résolue à mourir plutôt que de la leur livrer volontairement. Mais, grâce à Dieu, la chétive créature n'eut rien à subir de ces terribles épreuves. On crut l'enfant noyé avec sa mère dans la Seine, et personne ne songea à visiter l'auvent de Perle-d'Or. Celle-ci , dès que la foule se fut dissipée , et avant que les marchands du Pont-neuf fussent revenus h leur boutique , plaça le petit garçon sur la brouette, le cacha dans la toile de l'auvent, mit autour de lui le recliaud et la poêle , de manière à ne point le blesser , et gagna, du plus vite possible, sa demeure. Malgré la violence avec laquelle battait son cœur et les émotions qui rendaient ses jambes tremblan-

tes, elle marchait si lestement que le tondeur de chiens, ('tabli près d'elle sur le Pont-Neuf en fit la remarque.

— Sapristicl dit-il au décrotteur qui venait reprendre sa sellette : la peur donne à Perled'Or des jambes de quinze ans. On dirait qu'elle ne soulfre point de ses rhumatismes, et ^ue sa brouette ne pèse pas une oîicc.

Arrivée devant la maison qu'elle liabilail, Augustine poussa au fond d'an corridor obscur, comme elle avait l'habitude de le faire chaque soir , la brouette et les ustensiles de friture. Elle prit ensuite l'enfant et grimpa, sans s'arrêter un instant pour souiller, les trois cents marches qui menaient ù son grenier.

Arrivée , enfin , sans avoir rencontré personne, elle ferma soigneusement la porte à double tour, et, encore haletante , approcha Tenfant inanimé de la fenêtre qu'elle ouvrit. Là, elle s'efforça de faire reprendre connaissance à l'orphelin, ce fut long; d'abord Perled'Or y perdit ses efforts et ses soins. Mais, peu à peu, à force de lui frotter les tempes avec du vinaigre et de baigner son visage d'eau fraîche, elle vit celui qu'elle regardait quasi comme mort faire un léger mouvement et pousser un imperceptible soupir. Peu à peu, la respiration devint plus facile, les yeux s'entrouvrirent, et il jeta une plainte. Augustine s'empressa d'étoufler ce cri en plaçant la main sur la bouche de l'enfant. Elle reprit ensuite dans ses bras le petit garçon qu'elle avait déposé sur son lit, le réchauffa contre son sein, le berça de son mieux, et essaya même de lui

Iredonncr une cliiuisun, ia première qui jamais fût sortie de ses lèvres; |Hiis elle avisa qu'il pouvait avoir faim. 'Elle replaça donc l'enfant sur le lit, et sans hésiter, sans penser à ses rhumatismes et à son astlime, elle descendit quatre à quatre le long escalier, et revint presque awssitôl après s'être procuré un peu de lait.

Elle regrimpa les trois cents marches tout d'un trait, alluma du feu, fit chaufler le lait cl vit, avec une joie indicible , le petit garçon boire avidement le breuvage tiède. Ce repas terminé, il s'endormit paisiblement sur les genoux de la bossue, et celle-ci, sans oser faire le moindre mouvement, même pour attiser le feu qui finit par s'éteindre , passa la soirée à regarder le visage frais et blanc de renfantelet. f)ans cette contemplation, elle ou°

hliait presque la scène horrible donl elle avait été témoin, les périls auxquels elle s'était ellemême exposée et les difficultés où la jetait son protégé. Ces difficultés d'ailleurs, cllelesapla nissait peu à peu , avec plus d'adresse et de ruse que l'on aurait dû peut-être en attendre de cette intelligence peu développée. Pour ne pas éveiller les soupçons et rendre invraisemblable la présence de l'enfant près d'elle sur le Pont-Neuf, car elle ne pouvait le laisser au logis pendant la journée, elle résolut de venir le lendemain, pendant que le petit garçon dormirait, préparer ses voies et ourdir la trame de son roman. Pour cela, il fallait conter aux marchands installés près d'elle, qu'elle se voyait dans la nécessité d'aller, à douze lieues de Paris , chercher le fils de sa sœur; car sa sœur venait de mourir. Ces précau« tiens prises près de ses voisines en plein vent,

elle passerait chez elle trois jours sans sortir, et reparaîtrait , après ce temps écoulé , avec l'enfant qu'elle dirait être son neveu. Quant à ses voisins de la maison, habitués à la savoir sortie dès quatre heures du malin , et à sortir eux-mêmes de très-bonne heure, ils ignoreraient si elle restait enfermée dans son logis, ou bien si elle était partie pour la campagne.

Ces combinaisons trouvées, et ce ne fut pas sans labeur je vous l'assure, Perle-d'Or porta doucement l'enfant dans son lit , se coucha près de lui avec précaution , et s'éveilla, plusieurs fois dans la nuit , pour bien s'assurer que l'enfant n'avait besoin de rien ei reposait paisiblement.

Le leïïdèmain, elle mil son projet à exécu-

lion. C(! fui un gr.uid évcnemcnl, sur le Poiil- Neiif, que la mort supposée de la sœur d'Auguslino, sœur dont elle n*avait jamais parlé, et qui, en réalité, n'existait pas. Chacun ap- |)rouva l'adoption qu'elle comptait faire de son neveu, et lui donna des conseils. Ce fut à qui lui répéterait des protestations d'amitié et lui adresserait des offres de service : car il fadait de l'argent pour faire le \oyage. Elle répondit que sa bourse était suffisamment garnie, embrassa la femme du tondeur de chiens et celle du décrolteur, reçut l'accolade de leurs maris, et regagna son grenier après avoir acheté les provisions qui lui étaient nécessaires pour passer trois jours sans sortir. Personne ne la vit rentrer, par l'excellente raison que la maison n'avait point de portier et que ceux qui l'habitaient, je vous l'ai dit, étaient, comme Augustine^, des ouvriers ou de.^ niar-

cliancls en plein vent retenus toute la journée dehors par leurs occupations.

Pour la pauvre bossue , un pareil mystère n'était pas chose facile à mciner à bonne fin. Elle s*en tira pourtant à son honneur; personne ne soupçonna le moins du monde qu'elle se tenait cachée chez elle , au lieu de voyager. Elle passa donc trois nuits délicieuses, malgré les transes perpétuelles dont la tourmentait son secret, trois nuits à veiller et à soigner l'enfant. Enfin, elle put sortir de sa cachette, et elle arriva, le matin, comme d'ordinaire sur le Pont-Neuf, avec sa brouette et ses ustensiles. Elle apportait, de plus, un joli petit berceau d'osier, bien doublé de fuiaine, muni d'un paillon mollet, et enveloppé d'épais rideaux qui leprotégaient contre le froid.

Dès (jue Ton sut le reloiu d'Augustint; , chacun accourut d'abord voir le neveu et ensuite accabler la tante de questions. Elle se tira de toutes les difficultés qui l'entouraient avec une présence d'esprit et une adresse qui tenaient du prodige. Elle ne se coupa point une seule fois, répondit d'une façon brève, et, dans les moments critiques, fit crier sa friture de manière à couvrir sa voix chevroltante et à ne laisser entendre que des paroles inintelligibles. Ce fut encore une rude journée pour Ferle-d'Or.

Mais toutes ces épreuves enfin subies, elle n'eut qu'à jouir du bonheur de ne plus se trouver seule au monde et d'avoir un enfanta aimer. Bientôt même cette affection fut partagée, car le petit garçon^ qui ne comptait

ij^uève plus do deux ans, eut de charmanls sourires pour la vieille femme , et lui donna le doux nom de n^arnan.

Philippe, car elle lui avait donné ce nom , ne tarda point à se voir l'objet de l'affection générale et à devenir l'enfant gâté des marchandes du Pont-Neuf. Le charme de ses traits, la blancheur de son teint et la merveilleuse beauté de ses cheveux le faisaient admirer des passants. Perle-d'Oc ne le quittait pas des yeux une minute; elle en était comme aflolée. S'il riait , elle riait; s'il devenait sérieux, elle sentait son cœur se serrer; s'il versait quelques larmes, elle se mettait ellemême à pleurer. A la plus légère indisposition de l'enfant, elle perdait la tête, courait chez les médecins , et passait les nuits à son

chevel. Cependant c'étaient là de rares épreuves 5 IVnfant venait à merveille , grandissait, se fortifiait , et se livrait sur la Pont- Neuf à des courses qui comblaient de joie Augusline et lui causaient des peurs à mourir. Si l'enfant ralentissait sa marche , elle s'inquiétait; s'il venait à trébucher , elle accourait en jetant des cris d'effroi ; s'il tombait et se faisait la moindre écorchure, la pauvre femme, pâle, éperdue, pressait le blessé contre sa poitrine, et ne se sentait même pas encore rassurée quand il lui avait souri. Elle passait sa vie au milieu de ces agitations à la fois douces et cruelles ; elle était la plus heureuse et la plus tourmentée des femmes.

Lorsque Philippe eut atteint huit ans, les agitations révolutionnaires commençaierjt à se

<;almcr et les inslilulions publiques à reprendre quelque vi{>ueur. Augustine, qui ne savait point lire, résolut de profiler de la réouverture des écoles pour donner quelque éducation à son fils adoptif; elle le mit chez un maître de pension. Ce fut là un grand sacrifice pour elle, que de se séparer de Philippe pendant la journée; de ne plus l'avoir assis à ses côtés près du réchaud ; de ne plus entendre sa douce et fraîche voix; de ne plus jouir de ses joyeuses réparties; de ne plus assister de loin à ses courses sur le pont et à ses hardies promenades sur la grève, durant lesquels elle tremblait de peur et se pâmait d'admiration ! Et puis , ce qu'il y avait de dur surtout, c'était de ne plus l'embrasser cent fois par jour! Car elle l'embrassait pour le gronder, elle l'embrassait pour le récompenser, elle l'embrassait toujours, sans relâche, sans

motifs. Les premiers jours , elle eut bien de la peine à ne pas courir à l'école le chercher et le ramoner. Ses yeux s'emplissaient de grosses larmes et elle n'avait de cœur à rien. Elle tint bon néanmoins, et surmonta la douleur que lui causa une si cruelle privation ; c'était pour le bien de Philippe qu'elle souffrait. Le soir venu, elle prenait sa brouette, allait à la pension , demandait Philippe qui accourait en gambadant , le plaçait sur sa brouette, et malgré ses rhumatismes et la faiblesse de ses jambes, le ramenait ainsi en triomphe au logis. Alors éclataient des baisers mille fois répétés, des tendresses inexprimables, des larmes, des caresses à n'en plus finir! H fallait qu'il lui contât tout ce qu'il avait fait pendant la classe; ce que lui avait dit le maître*,, ce qu'il avait appris ; si l'on avait été satisfait de sa conduite' Âvait-il

mérité quelque réprimande, elle pleurait à chaudes larmes. Au contraire s'était-il acquitté de ses devoirs avec exactitude, — et il en était presque toujours ainsi , elle inventait mille moyens de les récompenser, lui donnait des fruits , lui achetait des jouets et le parait comme un fils de reine.

Un soir de samedi, il raconta qu'un de ses petits camarades avait été à la comédie ; cela avait fait sensation à l'école. Elle entreprit le lendemain le voyage du boule va rt, et mena Philippe au théâtre des Jeunes-Elèves. C'était la première fois de sa vie qu'elle mettait le pied dans un spectacle! Rien ne lui coûtait pour Philippe! Elle eût vendu son âme , elle T. Il 22

<livolo et sainte lille, pour saiisfuire un des .aj>riees du jeune garçon.

Philippe partageait l'affeclion que lui vouait Augustine : i! n'abusait point trop de la tendresse excessive dont elle l'accablait : la douceur de son caractère rendait à peu près sans danger l'adoratioa de la bossue pour lui. Un jour, un voiturier ivre insulta la marchande de friture : Tenfantsi faible encore se jeta sur le rustre et l'attaqua. Une autre fois, Augustinetomba malade, et Philippe nequitta point le chevet de sa mère adoptive , jusqu'à ce qu'il l'eût su hors de danger. 11 fallait le voir, lorsqu'elle entra en convalescence, la promener doucement au soleil, lui dire quelques joyeux propos pour la faire rire , et la soutenir de ses petits bras comme s'il eût été

un homme. Quant à Augustine, elle remerciait Dieu d'avoir été malade, puisque sa maladie lui valait tant de tendresse et de bonheur.

Cependant, le général Bonaparte devenait l'empereur Napoléon , et les émigrés rentraient en France. La plupart d'entre eux se ralliaient au nouveau gouvernement, et A.ugustine , quand elle entendait raconter cela autour d'elle, s'inquiétait et s'attristait. Un de ces jours , se disait-elle , les parents de Philippe viendront me réclamer mon enfant. Que deviendrais- je alors, moi seule au monde, après avoir eu un fils.

Rien de ce qu'elle redoutait n'arriva cependant ; Philippe avait atteint sa quator-

zièine armée avaiil qu'une révélalioii (juelconque fôt venu jeter le moindre jour sur le nom de sa famille. Sans être rassurée tout à fait, Perle-d'Or ne commençait pas moins à se livrer avec plus de calme au bonheur que lui apportait chaque jour Philippe.

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