‹ Nicolas ChampionChapitre 9 sur 10 · LE CONCOURS GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

LE CONCOURS GÉNÉRAL

Ce n'était point une médiocre charge pour la pauvre femme qui gagnait trente sous dans ses bonnes journées de bénéfices, que de subvenir au prix de la pension de Philippe, quelque minime que ce fût ce prix. Et puis \\

fallait, sans cesse, acheter des livres, du papier et des plumes. En outre, elle ne voulait pas que Tenfant allât inoins bien vêtu que ses camarades. Peu à peu, les économies assez rondelettes de la marchande de friture y passèrent. Quand elle eut épuisé cette réserve, il fallut en venir aux privations. Elle y courut sans hésiter ei résolut de passer sans feu toutes les soirées d'hiver. Il ne serait point possible de vous dire ce qu'elle souffrit de cet acte d'héroïsme. La pauvre femme, exposée toute la journée au froid, et à demi percluse de rhumatisme, n'en persista pas moins dans sa résolution. Elle allait chercher Philippe à sa pension , l'enveloppait d'une grosse redingote qu'elle lui avait façonnée avec son meilleur jupon de laine, le couchait en rentrant, après l'avoir fait souper; et se mettait près de lui à travailler, jusque bien avant

dans la nuit. Elle avait obtenu à confeclion ner de gros ouvrages de couture d'une de ces marchandes qui vendent du linge commun.

Grâce à ce travail, elle parvenait à gagner trois ou quatre sous par soirée, en outre du prix de la lumière qu'elle consumait.

Malgré tant d'efforts, l'éducation de Philippe absorbait plus que les ressources de sa mère. Perle-d'Or, désolée , eut recours au moyen qui pouvait luï l'épugner le plus; à un moyen qui lui semblait une mauvaise actioii : à l'emprunt. Bientôt elle dut de petites sommes à tous ses voisins du Pont-Neuf : ce n'était plus qu'avec la mort dans le cœur et la honte au visage qu'elle arrivait , le matin , pour dresser sa boutique en plein vent. Il semblait à cette créature honnête et tiiuouc<^

fire sur tous les visagos le reproche el le mépris. Et ceporidaiil, elle était arrivée au terme extrême de ses ressources. Malgré sa persévérance et son dévouement, elle se trouvait, prés de rinstiluteur, en arriére de trois mois du prix de la pension. Aussi, la vôyait-on morne, accablée, les yeux sans cesse pleins de larmes, subir les falales effets d'un chagrin secret et maigrir d'une manière inquiétante.

Tous ceux qui connaissaient Augustine, aimaient la bonne fille et prirent souci de la voir triste et malade. Ils l'interrogèrent et elle laissa échapper son secret. Aussitôt, les braves gens se concertèrent entre eux, et sans en prévenir Perle-d'Or, le tondeur de chiens , comme le plus beau parleur , fut

chargé à l'unanimité d'aller trouver le maître (le pension , et de le prévenir que, désormais, les marchands en plein vent du Pont- Neuf se chargeaient colleclivement de payer les frais d'éducation de Philippe. L'instituteur, touché de la généreuse résolution de ces braves gens, répondit que s'il avait pu soupçonner l'état de gêne d'Augustine, depuis longtemps il lui aurait fait remise du prix delà pension. Mais, ajouta-t-il^ la digne fille, dans la crainte sans doute que si Ton connaissait sa pauvreté, Philippe ne reçut de moins bonnes leçons, n'en laissait rien paraître.

— Du reste, continua-t-il, en taisant gratuitement chez moi l'éducation de Philippe» je suis beaucoup moins généreux que vous

11(3 le ptiiibéz. Co jeune garçon promel (joclovenir un sujcl brillant, et de ("aire honneur à mon inslilulion. Les concours généraux approchent : sans doule Fhili[)pc obtiendra des prix : vous comprenez, dès lors, combien je dois m'estinier heur^eux de compter un pareil sujet parmi mes élèves.

Los voisins d'Augustine vinrent en triomphe lui rapporter cette bonne nouvelle. 11 n'est pas besoin de dire quelle fui la joie de la vieille femme.

— Ce n'est pas tout , reprit le tondeur de chiens, vous vous êtes mise dans la gêne, mère Perle-d'Or, et vous devez par-ci par-là de petites sommes. Il a été convenu que l'on en ferait cadeau à Philippe. C'est l'enfant du

PontlNeui, et il peut bien accepter ça de ceux qui le connaissent et qui Faiment, pour ainsi dire, depuis qu'il est au monde.

Augustine se débattit longtemps avant d'accepter; pourtant il lui ftillut bien consentir, et il y eut ce soir-là, dans un cabaret voisin, un splendide souper à quinze sous par tête, où l'on but à la santé d' Augustine, de Philippe , du maître de pension, des marchandes du Pont-Neuf; de tout le monde? en un mot.

Peu à peu l'aisance se rétablit dans le ménage de Perle-d'Or. Grâce aux heureux changements survenus à sa position, elle put même recommencer h faire quelques économies, et leur donna pour but (i'rtci)eter un

roiiiplaçaiit à Philippe, lorsqiKî , plus tard, la conscription l'appellerait au service inililaire. Il fallait qu'elle s'occupât sans cesse du présent et de l'avenir de Philippe; Philippe, hélas! ne revenait plus chaque soir au logis de vSabienfaiLj'ice. Le maître de pension l'avait pris chez lui comme interne : la pauvre femme ne voyait son enfant que les jours de sortie, c'està-dire de quinzejours en quinze jours. Une fois que l'idée du remplaçant lui fut venue en tête, la marchande de friture s'y livra avec une sorte de féroce enthousiasme. Elle se reprochait la plus légère et la plus indispensable dépense. Elle aurait grimpé six fois de suite au sommet des tours Notre-Dame, elle, pauvre boiteuse essoufflée, pour gagner six francs ! Elle s'ingénia de joindre à son commerce de pommes de terre friles une petite boiUi(jue de fruits. Elle se levait donc à trois

heures du lualiu, se rendail à la Halle, achetait les marchandises qui lui étaient nécessaires, et venait les étaler dans un grand panier dressé en face de sa poêle et de son réchaud. Il faut ajouter que , tout en surveillant sa friture, elle se mit à tricoter de gros bas de laine. Puis elle devint agioteuse et brocanteuse; elle faisait mille petits trafics avec ses voisins : ceux-ci , presque aussi pauvres qu'elle, se faisaient un plaisir de lui payer quelques sous de plus qu'elle n'en eût reçus autrefois , tant l'idée do ses bénéfices faisait joyeusement briller les yeux de la chétive bossue. ^

Au milieu de ces soins, de ces travaux et de ces projets, le mois d'août arriva. Philippe vint un matin embrasser sa mère et lui

(lire (jirollc mil s;i plus l^^lle roî)e. Il (allait qu'elle assistât à la dislrihution des prix du concours général de tous les collèges de Paris. Il ne lui cacha point l'espoir qu'il avait de remporter au moins une couronne. Augusline^ ivre de joie, se fit belle à mourir de rire. Elle emprunta à sa voisine la tondeuse tout ce que celle-ci possédait do magnifique ; elle se para de la chaîne (i'or, des bagues et des boucles de diamants de la poissarde de la Halle , qui lui vendait des fruits et des légumes. Elle se rendit au lieu de la distribulion des prix, deux heures avant le moment indiqué, perça la foule avec audace , se plaça aussi avant qu'elle le pût et attendit, le cœur palpitant de crainte et d'espoir.

Enfin, après des discours qui lui parurent

bien longs, on piociama les prix cl le tour de la (juatrième classe arriva .

Le premier prix et le premier nom que l'on a{)pela furent le prix de version latine et le nom de Philippe Boniment.

Ce nom, elle l'entendit répéter cinq fois! cinq fois le premier! cinq fois au milieu des applaudissements enthousiastes des spectateurs! La dernière fois, Philippe, le bras chargé de couronnes, vint sauter, en pleurant, au cou de sa mère, et celle ci entendit les applaudissements éclater près d'elle; les voix de ceux qui l'entouraient hii adressaient mille félicitations! Elle versait des larmes; elle voulait parler; elle tendait les bras à la foule; elle saisissait frénétiquement Philippe

et le serrait à l'rtouller conlie sa poilrine. Jamais, dans celte solennité, témoin habituelle de tant de joies maternelles , on n'avait vu de pareilles émotions. L'attendrissement était général , et cet épisode louchant interrompit, quelques moments, la distribution des f)rix.

Enfin, Perle-d'Or maîtrisa un . peu son émotion^ et elle assista jusqu'à la fin de la solennité , ses deux mains tremblantes dans la main de Philippe; étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle, et portant tour à tour ses yeux avides, des couronnes de Philippe à son visage rayonnant de l'animation gracieuse du triomphe. La beauté de l'enfant formait un frappant contraste avec la laideur souffreteuse de celle que l'on croyait sa mère. Grand, svelle, élégamment développé, il

portait avec fierté sa lête charmante. Une distinction naturelle se trahissait jusque dans ses moindres mouvements. Aussi, lorsqu'il sortit, accablé sous le poids de ses prix et appuyé sur le bras de Perle-d'Or, la foule s'ouvrit pour leur livrer passage , et de nouveaux applaudissements les saluèrent. Le ministre de l'instruction publique, M. de Fontanes, s'avança vers eux, et devant tout le monde invita Philippe à dîner pour le lendemain.

« Je désire que votre mère vous accompa gne, dit-il, et j'espère qu'elle me fera cet honneur.

Les spectateurs applaudirent ^encore une fois pour féliciter le ministre de ce qu'il venait de faire, et Âugustine revint au Pont- T. n. 23

Neuf presque folle de joie. Là, il lui fallut conlcr vingt fois les délails de la distribution des prix, l'invitation du ministre, et les triomphes de Philipije. Elle ne rentra chez elle qu'à la nuil^ fiévreuse de son bonheur et de l'inquiétude où la plongeait l'attente du dîner du lendemain.

Ce n'était point peu de chose pour l'humble femme que d'aller s'asseoir à la table d'un ministre. Elle ne ferma pas l'œil, passa la journée entière à se parer, et poussa la prodigalité et la recherche jusqu'à faire venir un fiacre pour se rendre chez M. de Fontanes.

Le ministre la reçut avec affabilité , et mit à lui parler tant de cordiale bienveillance, qu'elle finit par se sentir à l'aise près du

grand seigneur. Le dîner se passa moins solennellement que ne le redoutait Perle-d'Or, et son hôte lui épargna les mille petits embarras où aurait pu la jeter son ignorance des usages- du monde. Au sortir de table, il lui remit deux papiers :

— Tenez, dit-il, vous lirez cela quand vous serez rentrée chez vous.

Augustine avoua qu'elle ne savait point lire.

— Eh bien ! reprit-il en souriant , vous vous les ferez lire par votre neveu.

Et il la congédia avec un sourire qui semblait présager que les papiers contenaient quelque heureuse nouvelle. Elle ne se trom-

pait point : c étail la nomination de Pliilippe à une bourse entière au Lycée-Napoléon , et le titre d'une pension de 400 liv. à Augustine Boniment, dite Perle-d'Or. Augustine se trouvait posséder bien au-delà de tout ce que pouvaient désirer ses rêves les plus brillants. Riclic, glorieuse en son fds d'adoption, et sûre de voir s'ouvrir un bel avenir à cet enfant! Dieu la comblait de bénédictions. Hélas 1 elle ne savait pas qu'une épreuve, la plus affreuse de celles qui pouvaient la frapper, allait détruire tant de bonheur î

Le ministre avait invité publiquement à dîner Augustine et Philippe. Les journaux parlèrent du succès de l'écolier. On sut que l'empereur avait, de lui-même, donné la pension de 400 liv. à la vieille femme. Tout cela mit à la mode la marchande de friture, et ce

fut à qui suivrait l'exemple du uiinistrc , et la fêterait. Augustine ne voyait, dans les invitations dont on l'accablait, qu'un triomphe de plus pour Philippe, et ressentait trop de bonheur à s'enorgueillir de son enfant pour refuser personne. Ce fut ainsi qu'elle alla dîner, un jour, chez l'un des chambellans de l'empereur.

En entrant dans le salon du baron de Baumée, qui avait réuni , pour ce banquet , son neveu, condisciple de Philij^pe , et quelques amis du jeune homme, Augustine devint pâle tout-à-coup, et pensa défaillir. Malgré les soins qu'on lui prodigua, elle resta agitée, durant toute ia soirée, d'un tremblement nerveux. La pauvre femme avait reconnu, dans un grand tableau en pied qui ornait le salon , les traits de la mère de Philippe. Il n'y avait

point à en douter, c'était bien elle. Malgré le désespoir, qui décomposait les traits de l'infortunée, lorsqu'elle avait jeté son fils dans les bras d'Âugustine, celle-ci ne pouvait méconnaître l'irrécusable ressemblance. D'ailleurs PLilippe était le vivant portrait de sa mère. Elle s'attendait, sans cesse, à voir les assistants proclamer celte ressemblance, et c*est là ce qui la faisait mourir de douleur. Si Philippe retrouvait ses parents, il se séparerait à jamais d'elle! il en aimerait d'autres que Perle-d'Or ! Perle-d'Or ne serait plus sa tante! Il l'aimerait moins! Il finirait peut-être môme par l'oublier. Oh ! la mort, cent fois la mort plutôt que ce malheur !

Telles furent les angoisses d'Augustine pendant le dîner. Elles prirent une nouvelle vio-

leuce, lors(ju'au sorlir de lablc , le baron s'approcha d'elle.

- - Je vous ai vu regarder avec atlenlion et h diverses reprises le portrait de celle infortunée, dit-il; i'auriez-vous connue?

Augustine voulut répondre : non. Ses dénis se serrèrent convulsivement et la voix s'étouffa dans son gosier :

— Hélasî continua le chcimbellan, sa destinée a été bien cruelle. Mariée depuis deux ans, mère d'un fils qui aurait aujourd'liui à peu près l'âge de votre neveu , jeune, belle , riche, aimée^ elle a été massacrée avec son enfant par la populace.

Augusline étonlfail : une invisible main de

fer étreignait son cœur à l'écraser. Le sang battait avec violence dans son cerveau ! Elle se sentait devenir folle.

— J étais en émigration; ma femme et mon enfant furent arrêtés sur la frontière au moment où ils allaient la passer pour me rejoindre. On les ramena à la Conciergerie; je rentrai en France au prix de mille périls. Hélas! J€ n'arrivai que] pour apprendre leur mort funeste!

Il essuya une larme. Augustine succomba de nouveau à une crise nerveuse, et il fallut la transporter chez elle où Philippe passa la nuit à veiller près de son chevet.

La pauvre créature, en proie au délire le plus violent, balbutiait au hasard des paroles

incohérentes. Un médecin, uppelé, reconnut les symptômes d'une fièvre cérébrale des plus graves.

Pendant quinze jours, Augusline resta de Ja sorte entre la vie et la mort.

A la (in, elle rep-^it un peu de connaissance, aperçut Philippe près d'elle, et lui saisit le bras, comme si on eût voulu lui enlever le jeune homme. Elle ne consentit plus désormais à le laisser éloigner d*un pas ni d'un moment. Pour s'endormir, il fallait qu'elle tînt sa main dans les siennes*, encore s'éveillait-elle en sursaut au plus léger mouvement qu'il faisait. Tantôt elle lui faisait jurer qu'il ne la quitterait jamais. Une autre fois , elle lui demandait s'il ne préférait pas devenir riche, noble, et appartenir à une grande fa-

iiiilloj plutôt que de rester le neveu d'une |)auvre l'einme confime elle? Les protestations de tendresse les plus passionnées que lui prodiguait Philippe ne lui suffisaient pas. Il était obligé sans cesse de répéter qu'il aimait sa tante. Celte agitation inquiète retardait la convalescence de la malade et la compromettait même gravement. Le médecin qui n'en soupçonnait point la cause n'y pouvait rien comprendre et se perdait en conjectures sur des symptômes d'une pareille étrangeté.

Lorsque Âugusline put commencer h quitter son lit, les vacances louchaient à leur (in, et il fallait que, dans peu de jours , Philippe se rendît au lycée Napoléon. La pauvre fille, à cette pensée, perdait presque la raison. Philippe avait beau lui répéter qu'elle pourrait , comme par le passé, venir le voir souvent , cl

que tous les quinze jours il aurait une sortie, Augustine ne se calmait point à ces assurances et ne répondait que par des larmes.

Enfm , la veille de la rentrée des classes , elle témoigna à son Qls le désir d'assister à la messe pour sa première sortie. Appuyée sur le bras de son neveu, elle se dirigea vers Notre-Dame, s'agenouilla devant une des chapelles, pria avec ferveur et versa des larmes pendant toute la durée de l'office. Quand elle se releva, elle semblait avoir pris une grande résolution , et elle pria Philippe de la mener à une voiture parce qu'elle avait une visite importante à faire. Mais quand Philippe eut fait avancer le fiacre , elle perdit courage , s'évanouit dans les bras du jeune homme , et la voiture ne servit qu'à la ramener chez elle. Celte commotion, du reste , eut, grâce à Dieu,

des suites peu làchiMises. Perlo-d'Or icjuit bientôt connaissance , et (juoique sans cesse absorbée dans une pensée triste , elle témoigna plus de présence d'esprit qu'elle n'avait coutume depuis longtemps d'en montrer. Elle se mit à préparer le trousseau de Philippe tout en tenant au jeune homme des discours singuliers.

— Tu n'aimes que moi, n'est-ce pas, Philippe? disait-elle. Tu ne saurais désormais t'habituer à d'autres affections ? Je suis ta mère, ta seule véritable mère, puisque l'autre est morte ! Un père n'aime pas ses enfants comme les aime une mère ! Et puis les enfants aiment bien mieux leur mère que leur père! Ton père serait là que tu me quitterais pas pour lui , j'en suis sure!

— Mon père! Il vit donc encore, clïérc lanlc?

— Ne m'appeiie jioint ta tante; je suis ta mère, interrompit-elle avec colère.

Puis elle ajouta plus doucement : ton père? Que t'importe qu'il vi\e eu qu'il soit mort? Ne suis-je pas toute la famille? Sans moi ne serais-tu point mort? Quel droit ton père aurait-il sur toi ? Tu m'appartiens, tu es mon bien! Ton père lui môme serait là, qu'il me tuerait plutôt que de m'enlever le fiî^s que je lui ai conservé! Si tu aimais une autre personne que moi, vois-tu, Philippe, je préfèrerois te voir mort , parce que je mourrais aussi, et que le bon Dieu nous réunirait dans le paradis.

Seigneur! mon Dieu ! iil-elle en jelanl à terre le paquet de linge qu'elle tenait, si je te voyais embrasser un autre comme tu m'embrasses! il y aurait là de quoi devenir folle ! Folle à lier! Folle à commettre un crime! Que Dieu me pardonne ce que je dis, car je n'ai plus la tête à moi.

OUI ou NON

Lorsque Augustine eut conduit Philippe au l^fcée Napoléon, elle vint reprendre, sur le rebord du Pont-Neuf, la place qu'elle n'y avait point occupée depuis deux mois. Au lieu du mauvais auvent de toile el de l'é-

choppc en plein vent, s'élevait une jolie petite boutique, ménagée dans Tune des tourelles du pont et sur laquelle elle lut le nom d'Augustine. On n'avait point oublié non plus l'emblème parlant de la Perle-d'Or. Un voisin lui remit la clé de cette maisonnette où, désormais: elle n'avait plus à redouter les intempéries de la mauvaise saison. A ces clés se trouvait jointe une lettre de M. le comte de Baumée. Elle lui annonçait la concession viagère et gratuite de la boutique. Tandis que les amis de îa vieille femme lui faisaient valoir les avantages d'un pareil don et lui montraient que , derrière le comptoir, se trouvait une petite chambre commode qu'elle pourrait habiter la nuit, sans être obligée d'aller chercher bien loin , comme autrefois, pour dormir, un grenier au sixième

etnge. Augusline fondait en larinrs el semblait affligée de tout ce bonheur.

— Je ne veux rien de lui, disait-elio à travers ses sanglots ! Non, je n'en veux rien . mon Dieu!

Puis, comme efïrayée des paroles qu'elle venait de prononcer, elle regarda autour d'elle avec effroi, et ajouta d'une voix tremblante et brisée par l'émotion :

— C'est un bien l)on seigneur! Je prierai Dieu pour lui.

En eifet, quand elle fut resiée seule, elle s'agenouilla devant un crucifix placé dans sa chambrette et voulut prier pour son bienfaiteur. Mais une douleur cruelle, un remords tenait fermées ses lèvres et empêchait sa tête

— :nn —

do penser. Dieu, sr (lis;iit-<*ll(', peul-il écouler les prières (pi'on lui (ail pour Tliommc dont ou a volé l'enfant? Cet homme est ton bienfaiteur; il le comble de ses <lons sans que tu y aies aucun droit, et tu le laisses seul, abandonné, et sans son fils! son fils (jui comblerait de joie sa vieillesse! Méchante, rendslui son filsî et ne demande pas pour ton bienfaiteur à Dieu un bonheur que lu peux lui donner en disant une seule parole.

Elle se releva tout-à-coup violemment, rejeta le rosaire qu'elle tenait à la main et vint s'asseoir dans sa boutique, où elle essaya de se distraire par les soins de son métier. Mais bientôt elle se laissa tomber dans une morne rêveriee Le couteau avec lequelle elle épluchait les pommes de terre s'échappa de ses jaains qui ne le tenaient plus et vint glisser à

ses pieds. Enfin, la friture qui fondait dans ia poêle et sur laquelle ne veillait pas un soin actif, faute d'être agitée, bouillonna, s'<> chappa, brûla et jeta sur le pont des nuages d'une suifocante fumée. Perle-d'Or n'entendait rien et ne voyait rien! Il fallut que le tondeur de chiens accourût et la secouât par le bras pour lui faire apercevoir les dégâts qui se commettaient.

— Ohé voisitie , dit-il'en riant, il paraît que depuis que vous êtes riche vous avez oublié votre métier. Voilà, au moins, pour dix sous de friture brûlée, sans compter les deux passants qui sont venus vous demander des pommes de terre et à qui vous n'avez pas répondu. Il est vrai qu'il ne s'en trouvait pas même d'épluchées.

— Vous avez raison ^ voisine, réplifjua Augnslin(% je ne sais plus ce que je fais. L'Age me reiul faible el incapable. Et puis j'ai conduit aujourd'hui au Lycée mon pauvre Philippe. Quand on a passé près de lui deux mois, il est dur de le quitter ainsi.

En ce moment elle s'interrompit et jeta un cri.

Elle apercevait, à l'autre extrémité du pont^ la voiture i\u comte dont elle avait reconnu , du premier coup-d'œii, la livrée. M. de Baumée en passant devant l'échoppe, salua Augustine de la main. Augustine n*eut pas la force de faire même un mouvement de tête.

— Excusez, dit le tondeur, pas plus de cérémonie que ça ! Des seigneurs en carrosse

vous disent honjoui' ol vous ne leur répondez point! Très-bien? Et vous m) leur faites même pas un(^ révérence? Encore mieux î Sapristie, Angustine, comme vous êtes fière!

Augustine regarda d'un œil fauve la voilure qui s'éloignait, et cacha son visage dans ses mains. Après avoir retrouvé un peu de calme , elle alfecta un air de sérénité que démenlait son trouble fébrile.

C'en était fait de son repos! désormais, il n'y avait plus pour elle ni calme ni sommeil. Toute la journée, une voix intérieur; luicriait : « Voleuse d'enfant! » La nuit, — ei les nuits étaient rares où elle pouvait dormir, — des fantômes la torUiraient dans des rêves et lui répétaient ces mots, qui Tenvelop»

paiont sans relâche d'uu suaire de soulïiauce : ^ Voleuse d'enfant ! » En vain elle se redisait que Philippe lui appartenait , puisque sans elle il serait mort et a jamais perdu pour son père, rien ne modérait, rien ne diminuait les reproches de sa conscience 1 11 }' avait, chaque jour, deux moments qui lui apportaient avec régularité les angoisses d'un condamné en face de l'instrument du supphce : c'était lorsque la voiture du baron le menait au sénat et lorsqu'elle l'en ramenait. Toujours , le chambellan la saluait amicalement ; parfois même il faisait arrêter sa voiture et , sans en descendre toutefois, disait à Perle d'Or quelque bonne parole, lui demandait des nouvelles de Philippe et s'informait si elle ne désirait rien qu'il pût lui offrir. Une fois, tandis qu'il lui parlait ainsi, h tabatière d'Aiigusline éperdue tomba de

.ses mains et vint se briser sous les roues de; la voiture. Aussitôt, M. de Baumée (it rew)eltre à la marchande la riche boîte d'or dont il se servait', et pour se soustraire aux remerciements, donna l'ordre au cocher de partir au galop. On peut juger de la sensation que produisit une pareille générosité parmi les naturels du Pont-Neufl Le tondeur de chiens, sa femme et tous leurs voisins accoururent pour considérer de près, pour manier, pour admirer le royal cadeau. Augusline , les joues fiévreuses et l'œil hagard , n'entendait rien de ce qu'on lui disait, et semblait frappée de folie!

— Je voudrais que cet homme me haït ! pensait-elle. Ses bienfaits me rongent le cœur !

Cependant le jour où elle devait aller voir Philippe au Lycée était arrivé. Ce niatin-là, les voisins d'Augustine remarquèrent qu'elle sortil du lugubre abattement qui lui était habituel : Après avoir acheté ditîérents petits objets qu'elle pensait devoir être agréables à l'écolier, elle prit une voiture et se dirigea vers le collège. Arrivée, elle alla demander au proviseur l'autorisation de voir son enfant. î>e proviseur la reçut d'un air grave et plein de sévérité.

~ J'ai de fâcheuses nouvelles à vous apprendre sur Philippe, dit-il. En ce moment il est aux arrêts, et je crains bien que M. le grand-maitre de l'Université ne décide son renvoi. Moi-même j'ai provoqué cette triste^ niais nécessaire rigueur.

— Chasser mon enlanl! chasser Philippe ! s'écria Angustine.

Ah! monsieur le proviseur, vous ne ferez pas cela! ajouta-t-elle^ en tombant à genoux. Vous ne le ferez pas? n'est-il point vrai!

— La faute qu'îl a commise est de colles que l'on ne peut pardonner. Hier, un maître d'étude a puni injustement un élève et a poussé l'oubli de ses devoirs jusqu'à frapper l'enfant. Il avait tort, mais ce n'était pas à votre neveu à l'en réprimander. Voilà pourtant ce qu'a fait Philippe. Le maître s'est avancé sur lui pour le châtier. Philippe a lancé il la tête du maître d'étude un dictionnaire qu'il tenait. Le maître d'étude est tombé et a été blessé dangereusement. Vous voyez qui! ne rcsle aucun espoir de [)ardon.

Si Philippe ne (juittail pas le Lycée, c'en serrait fait de lonle discipline.

Augusline restait atiérée.

— J'irai trouver monsieur le grand -niaître, dit-elle, il peut pardonner , lui!

— il le peuî , mais je ne pense pas qu'il le fasse !

Augusline, sans hésiter, se fit conduire chez M. de Fontanes, (|ui ne voulut point la recevoir. Il lui lit dire qu'il savait les motifs qui l'amenaient, mais que placé dans la triste nécessité de refuser, il ne voulait pas avoir !e déplaisir de signifier lui même ce refus.

Alors Augustine pensa au chambellan.

A cette pensée, tout sosi sau{> se {^iaça.

— Non, dit-elle, non, plutôt l'expulsion de Philippe, plutôt la misère 1 plutôt les plus grands malheurs! Je dois déjà trop à ceî homme. Philippe redeviendra un ouvrier, voilà tout! Plus près de ma condition, il m'en aimera mieux.

Malheureuse que je suis d'avoir de telles pensées! Le pauvre enfant mourra de douleur! fl ne pourra jamais renoncer à ses études, aux triomphes des distributions de prix, à l'avenir brillant dont il m'a parlé tant de fois !

En ce moment la voiture du chambellan parut à l'extrémité du pont. Perle-d'Or s'avança précipitamment sur le seuil pour appeler îo comte ; mais elle vse rejeta aussitôt

dans le fond de la bouti(|ue. Co|jofidanl 1(3 le protecteur irAngustine avait remarqué ce luouvomont, et sans faire arrêter la voiture :

— Soyez sans crainte, lui dit-il, je sais ce qui vous inquiète; mon neveu me l'a écrit. Je vais trouver Fonlanes , j'arrangerai tout.

En effet , une heure après, la voilure s'arrêta, cette fois, devant l'échoppe. Le chambellan en descendit avec Philippe, qui sauta au cou d'Augustine.

— J'ai obtenu le pardon de ce jeune fou , dît M. de Baumée. Seulement, Philippe va changer de lycée. Je le conduis à Charlemagne. Mon neveu m'avait écrit pour me prévenir de ce qui s'était passé. Pourquoi n'êtes- V0US pas venue me trouver de suite? Vous

vous seriez épargné bien des inquiétudes. Allons, embrassez encore une fois cet étourdi, qui m'a bUm promis de se tenir, à l'avenir, en garde contre sa mauvaise tête. Dimanche prochain est jour de sortie. Gomme mon neveu se désole d'éire séparé de son Philippe (tout le monde aime ce petit drôle), nous ferons dîner les deux amis ensemble. Vous serez des nôtres. Adieu!

Philippe embrassa Augustine sans qu'elle trouvât la force de proférer une parole, et la voiture emmena l'écolier et son protecteur. Augustine resta toute étourdie de ce qu'elle venait de voir et d'entendre.

— Quoi, se dit-elle, lorsqu'elle eut réfléchi longuement au péril dans lequel s'était trouvé Philippe, aux efforts inutiles qu'elle

avait faits pour détourner ce péril , et à la facilité avec laquelle le chambellan avait tout conjuré. Quoi! un mot de cet homme a fait ce que mes larmes et mon désespoir n'ont pu obtenir? Que serait-ce donc si Philippe était reconnu pour son fds? Avec les heureuses dispositions de cet enfant, s'il y joignait le nom d'une grande famille , il pourrait arriver à tout. Au contraire, s'il reste le neveu d'une ouvrière, à chaque pas, des obstacles fatals l'arrêteront et viendront réduire à rien ses plus grands efforts. Oh! je suis une malheureuse ! Je n'aime pas mon enfant ! Non , je ne l'aime pasl

Lorsque le dimanche arriva, Perle-d'Or, qui n'était guère sortie de son lit depuis le jour où le chambellan lui avait amené Phi- Hppe, voulut à toute force, que les personnes

(jiii la soignaient la lovassent et la revêtissent (le ses habits. Elle se fit conduire ensuite chez le comte, qui s'émut vivement de la voir si pâle et si souffrante. A.ugusti ne, dont l'émotion était visible, ne répondit que par une larme silencieuse. Lorsque Philippe ehtra, elle ne trouva pas la force de quitter le fauteuil dans lequel on l'avait assise. Elle reçut les caresses du bon jeune homme avec inquiétude et ne répliqua rien aux paroles de tendresse dont il l'accablait.

— Ma lante, dit-il , avez-vous remercié mon bienfaiteur? 11 m'a sauvé d'un grand malheur. Sans lui, j'étais perdu à tout jamais!

— Tu aimes donc bien monsieur le comte? clemanda-t-elle avec un sourire plein d'amer lu me.

— Après vous, c'est lui que je chéris le plus au monde.

— Tu l'aimes autant que lu m'aimes , j'en suissûre, reprit-elle avec une fausse apparence de tranquillité el tandis que le désespoir brûlait son cœur.

— Vous savez bien que cela n'est point possible? Puis-je aimer quelqu'un , même monsieur le comte, autant que vous?

— Oui , parce que je suis la tante.... Mais si j'étais pour toi une étrangère...

— Et qu'importerait? Ne m'avez-vous pas recueilli, moi qui* étais abandonné de tous , sans père ni mère? Ne m'avez-vous pas élevé au prix de mille pénibles sacrifices? Pour moi,

vous avez supporté le froid, îa faim, les privations? Pour moi, ehèrc lantc, vous avez contracte des dettes; vous à qui ce mol fait froid par tout le corps, comme vous dites. Oh! non! Rien ne saurait chai»ger quelque chose à mon affection pour vous! Mais à quoi s€rt de discuter sur des questions impossibles. Vous êtes ma lante et je suis votre neveu! Votre neveu qui vous aime et qui veut effacer, à force de vous embrasser, les traces de chagrin dont sa folle conduite a pâli votre visage. Je vous ai rendu triste et malade, petite tante! Jamais je ne me pardonnerai cela. Je me le suis déjà bieo reproché, soyezen sure.

Le bon jeune homme essuyait ses yeux.

— Tais-toi, dit-elle, ne pteure pas ainsi!

iLHibrasse moi ! Enihiasseinoi eiu^on;! Sou- Niens-toi que tu es toute ma joie au monde, (U c|uo si lu ne m'ai niais plus, je mourrais avec autant de désespoir qu'il y en a sur l'éehal'aud.

— Ailons, dit le eonile , nous avons assez parlé d'une folie. Elle est réparée, elle evSt pardoiinée, qu'elle soit oubliée 1 Or ça, dame Perle-d'Or, vous devenez bien maladive depuis quelque temps. Le grand air du Pont- Neuf et les vents qui sans cesse y soufflent de tous côtés ne vous valent rien, j'en ai peur. Je pensais que vous vous porteriez mieux dans l'éclioppe que je vous ai fait construire, et vous voici plus pâle que jamais, sans compter que vous ne cessez pas de tousser ! J'ai un service à vous demander et qui pourrait , tout en m'obligeant beaucoup, se conci-

lier avec le besoin que vous éprouvez d'habiter un lieu moins glacial que le Pont-Neuf.

Ecoutez moi bien et ne le.^ardez pas ainsi le portrait de cette inlbriunée, comme s'il allait vous dire quelque chose.

C'est moi qui vous parle. Mon jaidinier vient de mourir et il laisse une fille de quinze ans qui se trouve seule au monde. A quinze ans une jeune fdie à besoin de surveillance. Chargez -vous de ce soin, devenez sa mère? Tenez, regardez. Vous habiterez, h\ bas, au fond de mon parc, ce joli petit pavillon. La jeune lille est douce et bonne. Que ditesvous de ce projet.

— Je dis, monsieur le comte, que vous êtes ie j)lus généreux des hommes! Je suis une ingrate , indigne de vos bontés... Je ne

[)eux pas! je ne pciiix pas! ajouta -l-ollc;. JVn mourrais !

— Quoi! vous tenez à ce point à vos habitudes du Pont-Neuf?

— Monsieur le comte, il faut que je vous parle ! il faut que je vous parle sans témoin.

— Qu'avez-vous donc? demanda le chambellan, surpris de l'agitation d'Augustine, et en faisant signe aux deux jeunes gens de se retirer.

— Que Philippe reste! dit-elle. Ecoutezmoi bien! Voire femme, dont voici le portrait, a péri le même jour que la princesse Lamballe , n'est-ce pas?

— Elle était détenue avec la princesse; elle

a élé massacrée en même temps que celle in fortunée.

— Non! elle a fui devant les égorgeurs, et elle tenait son enfant dans ses bras.

Il y eut une femme qui reçut Tenfant, qui le cacha lorsque la mère se jeta du haut du Pont-Neuf, pour sauver son fils.

— Et ce lils, ce fdsl vit-il encore?

— Le voilà !

Le comte éperdu saisit Philippe et le serra contre sa poilrine avec une joie frénétique.

Le jeune homme lui rendait ses caresses, et mêlait ses larmes à celles de son père. Augustine les regardait avec désespoir, car tous

/es cleux,'ilans leur joie, l'avaient onljliée.

Elle se jeta entre eux et les sépara. \

— Assez! dit-ell(î, assez! Attendez que je sois morte avant de vous livrer ainsi à des transports qui me tuent! Cela ne sera pas long, ajoutâ-t-elle à moitié défaillante.

— Oh! manière, ma bonne mère! s'écria Philippe, ne dites pas ainsi des paroles de douleur en ce jour de joie! Rien ne saurait changer ma tendresse pour vous.

il la couvrait de baisers; il prenait ses mains dans les siennes ; il l'enlaçait d'étreintes étroites et passionnées.

— N'est - ce pas mon père , rien n'est changé?

— Rien , répondil le coiiile en etnbt assaiil lui-même Augiisline. J'ai un fiL% et vous avez un frère de plus 5 voilà tout. Nous ne nous séparerons plus tous les trois, ajouta -t-il, car je veux que Philippe achève son éducation près de moi et près de vous. Voilà trop longtemps (jue nous sommes séparés ; n'est-ce pas mon enfant? Bénie soit à jamais la main qui nous réunit.

— Je voudrais bien pouvoir pleurer comme vous, dit Perle-d'Or; j'ai la poitrine oppressée et la tête qui me brûle!

— Ma tante, ma bonne mère! lit le jeune honune en s'agenouillant aux pieds <le la pauvre ferjime.

Elle passa doucement ses mains dans les cheveux de Philij)p<', comme elle aimait à le

faire, et attira de ses bras tremblants, contre ses lèvres, le front du jeune homme.

— Hélas l dit-elle , il ne s'appelera plus Philippe désormais, n'est ce pas, monsieur le comte?

— Si fart, répliqua-t-ii , j'obtiendrai de monseigneur le garde-des-sceaux d'ajouter ce nom à ceux qu'il porte.

— Philippe! dit-elle en se parlant à ellemême, ce sera donc toujours comme cela? Rien ne sera changé?

— Rien, ma chère Augusline, rien que ma reconnaissance et ma tendresse pour vous . répondit le comte.

— Ma mère, je vous aimerai plus encore.

s'il est possible ; je coiDprcnds ce (|ue \ous avez souiïcrt à révéler ainsi votre secret I Si vous saviez combien je vous aime!

— Ah! je sens enfin des larmes dans mes )'eux; je puis pleurer, Dieu soit loué! Je peux prier aussi! je n'ai plus de remords qui m'en empêchewt. Sainte femme^ dans ce paradis où vous êtes, dit-elie en se tournant vers le portrait, vous me bénissez, je le sens.

Philippe se leva pour aller regarder avec attendrissement le portrait de sa mère. Augustine tressaillit et saisit le bras du jeune homme.

— Ne me quittez pas! ne me quittez pas ! s'écria-t-elle.

— Eh bien! venez avec moi, ma mère!

El il la mena doucomcnt vers le poitrail <|ui semblait leur sourire, ils s'agenouillèrent tous les deux : le comte les imita. Quand ils eurent terminé leur prière :

— Allons! dil maintenant M. (ie Baumée, venez que je présente mon (ils et ma sœur à toute ma maison.

Cinq ou six jours après cette heureuse journée, le tondeur de chiens et sa femme, qui s'inquiétaient beaucoup de ne point avoir de nouvelles d'Augustine , et de voir sa boutique ainsi fermée, aperçurent le carrosse du comte. Les braves gens étaient résolus à faire connaître au grand seigneur les inquiétudes qu'éprouvaient les amis de sa protégée, lorsque la voiture s'arrêta.

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