BROUILLE DE FOUCQUET AVEC MAZARIN
Ils n'osent Tattaquer ouvertement, mais ils trouvent accès auprès de Mazarin. Les plus noires impostures, les plus injustes accusations ne laissent pas d'impressionner le ministre ; il les répète à ses familiers, qui les répandent dans le peuple, et Foucquet en reçoit une double atteinte, dans son crédit et dans son honneur. « Ne dit-on pas à présent qu on a remboursé vingt-cinq millions de vieilles dettes sur les meilleurs fonds; qu'on donne des deux ou trois millions à gagner à qui Ton veut de ses amis; qu'on ne paye aucune dépense nécessaire; que lui, Foucquet, laisse périr les armées pendant qu'il se divertit à lu campagne; que la dot de sa fille a été prise au Trésor, publiquement, qu'on en a chargé des charrettes? Et qui dit cela? des personnes auxquelles, par respect, .Foucquet n'ose même répliquer ni demander audience pour se justifier.
« Je serois bien hors de sens si je faisois rembourser des vingt-cinq millions de vieux billets et que je ne me fisse pas rembourser moy-méme les avances que j'ay faites pour causes légitimes et toutes récentes, et qui me ruineroient pour peu que je manquasse (de payer) les intérêts à ceux de quy j'ay emprunté. Je ne ferois pas tant gagner de millions à des gens qui me sont fort indifférents, tandis que mes proches et moy sommes en dettes et dans l'incommodité; et j'aurois peu de jugement, si au moins je ne tirois Votre Éminence de ce qui luy reste deu, puisque je ferois ma cour, etceseroit une chose facile et assez politique.
a A l'égard de mon séjour à la campagne, ma maison estant à dix lieues de Paris, à laquelle j'ay fait travailler quinze ans avant d'estre surintendant, si je n'y ai pas esté huit jours entiers depuis trois ans, à compter toutes les journées ensemble, on ne peut pas dire que j'y fasse trop de séjour; car, à l'égard de Saint-Mandé, je ne pense pas estre hors de Paris, lorsque je n'y suis qu'autant qu'il m'est nécessaire pour éviter l'importunité de ceux qui demandent de l'argent, et pour travailler plus solidement et avec moins
d'interruption, estant difficile de dire à quoy je m'occupe autre chose qu'au travail continuel.
« Le reste ne mérite pas d'y répondre. Votre Éminence sçait bien qu'il n*y a pas d'argent à l'Espargne, et qu'on n'y paye qu'en papier, qui ne se transporte pas dans des charrettes; et j'ose bien dire encore que, s'il y en avoit eu, j'aurois eu droit d'en prendre ce qui m'est deu, pour une occasion où j'en aurois eu besoin.
« Mais ce qui me touche encore Fort sensiblement, ce sont les termes de la lettre de Votre Éminence, qui porte qu'elle espéroit sortir de ses avances comme les autres. Je le puis assurer que non-seulement les autres n'en sont pas sortis, mais que je suis engagé moy-même de 300,000 livres plus que je n'estois au commencement de l'année '. »
La rédaction et l'envoi de cette lettre énergique ne dissipèrent point l'humeur chagrine de Foucquet. Au contraire, plus il réfléchissait, et plus sa colère s'exaltait.
Il était précisément à Saint-Mandé, dans le cabinet qui lui servait de retraite contre les quémandeurs, où l'on accédait par un souterrain passant sous la rue du village. C'était une sorte d'emprise sur le parc de Vincennes. De ses fenêtres, Foucquet apercevait ce donjon où avaient été enfermés tant de victimes des vengeances royales, où luimême et son frère avaient fait emprisonner tant d'ennemis politiques. Nicolas, laissant de plus en plus carrière à ses noires imaginations, vit se dresser devant lui Mazarin, appliqué à lui tendre des pièges, à l'embarquer dans de méchantes affaires avec les compagnies souveraines, Parlement, Chambre des comptes. Cour des aides, avec toutes les puissances, lui conseillant en face des entreprises qu'il désapprouvait par derrière*. Évidemment le Cardinal, déjà pris de jalousie, voudrait un jour se débarrasser de lui.
' Lettre du 26 juin 1657. Archives deg affaires étrangères, France, vol. i6S, à sa date, publiée par Clément, Lettres, etc., de Colbert, t. I, p. 503. « Défenses, t. XVI, p. 152.