PROJET DE FOUCQUET
La marquise d'Âsserac donnera des ordres à TIsIe-Dieu, et se rendra ensuite à Paris pour conférer avec Mme du Plessis-Bellière.
Pélagie de Rieux, marquise d'Âsserac, était, ainsi que cette dernière dame, une Bretonne très active, très intelligente. Le marquis, homme bizarre^ absorbé parles recherches hermétiques ^ laissait peser sur sa femme le soin de gérer une fortune compromise. Elle s'y adonnait avec toute la passion d'une mère, soucieuse de l'avenir de son fils. C'est comme débitrice de sa famille que Foucquet Tavait connue et obligée à plusieurs reprises. Il s'était senti peu à peu attiré par le charme de cette femme distinguée, d'autant plus séduisante qu'elle songeait moins à séduire. Ku ce jour de désespoir, il se tournait de son côté, « pour ce qu'elle a du cœur, de l'affection, du pouvoir, et que l'on doibt entièrement s'y fier ». Il la prie seulement d'observer « une grande modération dans ses paroles, et de conférer avec Mme du Plessis » .
La pensée de Foucquet courant toujours, il mettait en ligne tous les moyens de défense dont il croyait pouvoir disposer. Le Père de Champ-Neufs n'avait pas toute la discrétion nécessaire; mais il était sûr. On pourrait le charger de faire passer des lettres, « par des Jésuites, de maison en maison » . On utiliserait encore, comme conseils, Brancas, Langlade, Gourville, MM. de La Rochefoucauld, de Marsillac, de Bournonville. Ce dernier surtout sera employé auprès du Roi, de la Reine, de Mazarin, représentera la modération du surintendant et ses efforts pour contenir des amis, « qui peut-être 6e seroient échappés » .
Le Parlement ne devrait pas non plus s'assembler ni réclamer son procureur général avec trop de chaleur, mais tout au plus une fois ou deux, « par bienséance » .
On confierait la direction de ces agissements discrets à
1 Je possède un ms., copie d*un ouvrage dédié au marquis d'Asserac, et où il n'est question que de la mystérieuse inHuence des astres.
41fi NICOLAS FOUCQUET.
M. de Harlay, « que j'estime, écrivait Foucquet, un des plus fidèles et des meilleurs amis que j'aye » ; à M. de Maupeou, son allié; à Jannart, son substitut. Il comptait encore que M. Chanut, Tambassadeur, ancien ami des Foucquet, voudrait bien prendre chambre au logis de sa femme, qui suivrait ses avis.
Enfin, on laisserait à Paris « un homme capable d'exécuter quelque entreprise considérable, s'il en estoit besoin » .
Arrivé là, n'ayant encore employé que la moitié de ses petites feuilles de papier, Nicolas Foucquet s'arrêta. Fut-il troublé dans son travail? En reconnut-il le peu de consistance? Ou bien, après avoir jeté ce premier feu, reprit-il son sang-froid? Ce qui est certain, c'est qu'il ne relut pas son œuvre, si Ton peut donner ce nom à cet amas d'idées incohérentes et confuses.
Plusieurs phrases se trouvent incomplètes; des mots manquent. La pensée est encore plus incertaine que l'expression. De Fresne est envoyé à la fois à Ham et à Tombelaine. Foucquet annonce des instructions qui ne sont pas données ' .
De toutes les places indiquées comme les points d'appui d'une résistance, une seule, Ham, pouvait servir. Sur les sept hommes de guerre qu'il avait en vue, pas un, Gharost compris, n'était sur. Restaient deux femmes, dont Tune, Mme d'Âsserac, n'était pas libre. Tout compte fait, le plan reposait sur Mme du Plessis - Bellière , dont les ordres, même en ce qui concernait les places fortes, Ham, ConcarneaUy Tombelaine, devaient, disait Foucquet, u estre exécutés comme les miens » . Voilà toute la conclusion de ce beau plan. Après trois mois d*attitude expectante, oh exécuterait les ordres d'une femme de cinquante ans.
Les hommes de gouvernement ne sont guère propres à
* V. les mots : « Comme il sera dit cy-après ■ à propos de Tombelaine, dont il De sera plus question.
FIN DE LA BROUILLE ENTRE FOaCQDET ET MAZARIN. 417
conspirer. Retz avait soulevé Paris. Condé s'était constitué une armée et se servait des Espagnols. Foucquet, dont la vie s'était passée à défendre et à fortifier Tautorité royale, ne songeait, en cas d'oppression, qu'à se préparer des solliciteurs en bonne situation.
Cependant, Mazarin avait reçu la verte réponse du surintendant à ses demandes d'argent, et, suivant son habitude, voyant qu'on résistait, il fila doux : « Je voudrois bien, écrivit-il à Basile Foucquet, que le Procureur Général ne donnât point tant de créance à ceux qui, pour faire leur court {sic) auprès de luy, luy font de faux rapports. Il m'a escrit une lettre pleine de plaintes, qui n'ont aucun fondement légitime et offensent fort l'estime et l'amitié que j'ay pour luy. Je lui témoigne par ma réponse que j'en ai quelque chagrin '. » Un pleur de Mazarin ! L'abbé Foucquet, qui savait à quoi s'en tenir, s'entremit entre son frère et le Cardinal. Tout fut expliqué, et, pour éviter ces malentendus, on convint qu'à l'avenir, Foucquet écrirait sur papier à mi-marge, de telle façon que Mazarin pût répondre sur la lettre même. En guise d'embrassade, le Cardinal et le surintendant échangèrent sur la même feuille de papier des déclarations d'amitié *.
De plus, Foucquet eut un nouvel éclaircissement avec Colbert. Ce dernier se défiait de lui à cause de sa liaison avec Lionne, qui plaidait contre Mme Colbert. 11 calma l'homme de confiance du mieux qu'il put, lui octroya
> Lettre du ii juillet écrite par N. Foucquet à Mazarin, avec réponte de Mazarin en date du 16 du même muis. Fbuillbt db Goicches, Causeries d'un curieux^ t. II, p. 528. La lettre est autographiée, elle est extraite des Archives des affaires étrangères.
' ■ Mon frère, écrivit le premier, m*a dit la continuation des bontez de Votre Éminence pour toute la famille, dont je luy suis très redevable, et puis rassurer que personne n*est pins soubmis et plus attaché que inoy, qui employray {sic) ma vie et mon bien pour son service avec la plus grande joye du monde. ■ — « Je confirmé, répondit le cardinal Mazarinî, tout ce que M. vostre frère vous a dit de ma part, vous asseurant que on ne peut rien adjouster à Tamitié et à l'estime que j'ay pour vous, à qui je ne demande autre chose que une ouverture entière dé cœur en toutes choses. *
quelques {grâces et se crut en repos ^ Son naturel le portait à s'alarmer vite et à reprendre encore plus vite confiance, funeste disposition d'esprit pour un ministre menacé.
Le Cardinal dissimulait, à son habitude. Peu de jours après, il insistait pour obtenir de Targent qu'on devait envoyer en Allemagne. Lionne et Grammont négociaient à Francfort, et leurs négociations étaient appuyées par de grosses distributions de subsides, principalement à l'électeur de Mayence, qui, de mai à juillet, reçut plus de 200,000 livres '. Vers la fin du mois, le surintendant dut se rendre à la Cour. Son frère Basile y fit plusieurs voyages. Le ciel se rasséréna. Nicolas Foucquet n'avait pas d'ailleurs grand temps à perdre en réflexions. Le clergé avait bien voté un don gratuit de 2,700,000 livres et une subvention annuelle de 1,292,902 livres pendant dix ans; mais il fallait faire rentrer ce subside. En attendant, on continua l'aliénation des droits d'octroi. Foucquet, pour encourager les amateurs, en acheta même pour 539,330 livres, dont il donna sa promesse à Baron, le traitant, payable à plusieurs échéances '.
On ne songeait plus à discuter les financiers ni les traitants. Un sieur Girardin, homme très riche, avait été, le 26 mai, enlevé à Saint-Cloud, aux portes de Paris, par un parti de cavaliers venus de Flandre. Leur commandant Barbesières voulait tirer rançon de ce richard. Sur le coup et par représailles, on mit à la Bastille un sieur Tabouret, beaupère de Barbesières, qui fut lui-même, un mois plus tard, surpris à son tour et mis en jugement, a II faut, dit Loret dans sa Gazette rimée, il faut, toutefois, qu'il espère, — Notre siècle n'est pas sévère; — Peu de gens sont pousses à bout, — Le temps enfin adoucit tout. » Le fin Normand
« Défenses, t. V, p. 80.
* Valfret, Huyues de Lionne, ses ambassades en Espagne et en Allt magne» p. 80.
» Défenses, t. V, p. 185.