‹ Nicolas FoucquetChapitre 112 sur 183 · MAZARIN. MALADIE DU ROI · texte numérisé non relu

MAZARIN. MALADIE DU ROI

(Octobre 1652-juin 1658.)

Dès la fin de 1657, le conflit entre Nicolas Foucquet et son frère Basile engendra de très funestes conséquences.

De même que dans ses fonctions de procureur gênerai^ Nicolas se déchargeait de la besogne courante sur des substituts, de même, pour l'expédition des affaires de finance, il s'en rapportait à certaines personnes, nommées alors commis, qui se qualifieraient aujourd'hui de directeurs, de secrétaires généraux ou, au minimum, de fondés de pouvoir. Le principal était un sieur Delorme ou de Lorme, suivant les occasions, ex-officier', c'est-à-dire, fonctionnaire en Bretagne, marié richement. Venu à Paris, entré dans la finance, grâce à ses relations avec Servien, gagnant beaucoup, dépensant peu, il jouissait d'un très grand crédit, auquel on avait eu recours en 1655 et en 1656 '. On ne

1 Officier est à cette époque un titre assez général. N. Foucquet était offi* cier, le sei||ent éCune justice de village était officier. Cf. le Dictionnaire de Furet ière, au mot Officier.

• Défenses, t. V, p. 338.

saurait trop le répéter, les capitalistes de ce temps-là n'aimaient pas à prêter an Roi, débiteur qu'on ne pouvait contraindre. On préférait un bon contrat avec un simple particulier, soumis aux lois civiles et contraignable par corps. Voilà tout le secret du système des emprunts au dix-septième siècle. Delorme possédait la conBance des bailleurs de fonds, et Foucquet, trop heureux de trouver de Targent, avait petit à petit abandonné son autorité à ce commis, signant sans les voir les pièces qu'il présentait, le laissant prendre place entre lui et les préteurs '.

Or, Basile Foucquet, qui connaissait bien Delorme, entreprit de s'en faire un allié pour ruiner le crédit de son frère, ruine certaine si Delorme retirait subitement son concours à son patron^. Les deux hommes s'entendirent.

C'est tout juste à cette heure que Mazarin, revenant à Paris, vers novembre 1657, demanda, exigea le payement de sommes « immenses « pour les quartiers d'hiver de 1658. Sans argent, les troupes se dissiperaient; les alliés, privés de leurs subsides secrets, feraient défection ; les avantages de la dernière campagne seraient perdus, la paix retardée. Il fallait trouver 10 millions, ou tout était perdu.

Si la nécessité des dépenses n'était pas contestable, la pénurie des ressources était évidente. Rien à l'Épargne; toutes les recettes aliénées d'avance pour deux ans'. Que faire? Emprunter I On s'adresse à Delorme, qui refuse. Les deux complices croient déjà le surintendant perdu.

Foucquet, en détresse, appela Gourville, ex-factotum de La Rochefoucauld. C'était un homme que Golbert traitait de hâbleur^, mais plein d'entregent et d'habileté. Gourville

• Gourville, Mémoires, p. 523, édit. Micbaad. Foucquet a signalé sa mésîntellifjence avec Delorme dans ses Défenses, t. VII, p. 30; t. VIII, p. 34, 54, et en fixe la date en septembre id57 ou fin 1657. Défenses, t. X, p. 424.

* Défenses, t. VIII, p. 248.

'Défenses, t. V, p. 200. 1658, • Tannée la plus fôcheuse pour les conjonctures publirjucs que Ton eût eue depuis les derniers troubles ■ .

^ Lettre du 20 septembre 1658. Lettres et Instructions, L I, p. 313.

BASILE FOUCQUET EXCITÉ CONTRE SON FRÈRE. Wr

s'eflbrça de ramener Delorme à de meilleurs sentiments. Peine perdue. La crise devenait de plus en plus intense, Mazarin de plus en plus exi{];eant. Gourville alors mit la main sur un allié bien inattendu.

L'Allemand Herwarth, contrôleur des finances, ne se renfermait pas plus que les autres dans les limites de sa fonction; « il fourrageoit « dans les prêts, faisait la banque. Mazarin le savait et en profitait. Hei*warth s'ëtait heurté souvent à Delorme, qui faisait le même commerce. De plus, Tabbé Basile avait combattu la candidature d'Herwarth au contrôle général. Gourville exploita fort habilement tout ce passée Trouvant son intérêt d'accord avec ses rancunes, l'Allemand promit au surintendant d'avancer 3 millions, sur assignations à sa convenance et à gros intérêts '. Il manquait encore 7 millions, mais la crise était conjurée.

Jeannin de Castille consentit à fournir une moitié de la somme, si Foucquet s'obligeait personnellement pour le surplus. Foucquet promit de donner sa signature, à condition que Jeannin trouvât l'argent, ce qui fut fait à concurrence de 1,100,000 livres. Un certain Brisacier fournit encore 600,000 livres, toujours sur la garantie personnelle de Foucquet. Bref, un prêt de 10,150,000 livres fut réalisé par tiers entre Jeannin, obligé direct, Herwarth et Foucquet, garants. Intérêt au denier dix, « le moindre pied sur lequel le Roi ait jamais payé l'intérêt » pour prêts volontaires*, avec la remise d'usage. C'est sur cet argent que les troupes vécurent jusqu'à leur entrée en campagne^, campagne glorieuse et décisive, qui devait être couronnée par la bataille des Dunes et par la paix.

* Gourville, Mémoires, p. 523, 524. Lettre du 23 septembre 1657 adressée par un serviteur de Mazarin à Basile Foucquet déjà citée.

* Gourville parle de deui millions; mais il rédigea ses Mémoires étant déjà fort âgé. Cf. Défensex, t. VIII, p. 248.

» Défenses, t. VIII, p. 263, 268.

^ Défenses, t. VII, p. 228, 229.L*éut de ce prêt fut trouvé dans la cassette de Foucquet, à Fontainebleau.

En attendant, il n'y avait plus, à proprement parler, de revenus réguliers. Pour payer les rentes ou acquitter les dettes, on créait d'autres dettes et d'autres rentes. On ne connaissait pas le prêt direct, sans gage, à la moderne. Force était donc d'inventer des affaires quasi imaginaires'. C'est ainsi qu'on fit, sous le nom d'un quidam, nommé Ghirol, un traité où il y avait de tout, des créations d'offices dits quatriennaux, c'est-à-dire servant tous les quatre ans, des taxes sur les greffiers, des attributions dégages. Le prix, fixé d'abord à 3 millions de livres, fut réduit par des remises et par l'escompte à 1,500,000 ou 1,600,000 livres au plus'. On prit l'argent de Chirol, mais on ne sut comment lui livrer ce qu'on lui avait vendu ou donné à vendre.

On faisait argent de tout. Ce même mois de mars 1658, Foucquet convoqua chez lui Châtelain, un des fermiers des gabelles depuis 1655. Il lui montra un écrit par lequel les intéressés de la ferme promettaient à un tiers une pension de 120,000 livres. Châtelain reconnut la promesse comme bonne et déclara qu'on y ferait honneur à l'échéance, a Ce n'est pas assez, répliqua le surintendant; une personne que je n'ose ni ne veux nommer m'a donné ce titre pour argent comptant; il faut que la Compagnie avance le second semestre de 1658 et tout 1659. » Châtelain et ses associés comprirent à demi-mot et payèrent'. Foucquet aussitôt envoya la somme à Bernouin, valet de chambre et trésorier secret de Mazarin, qui l'avait chargé de cette commission. Voilà encore une affaire, alors jugée très simple, qui prendra plus tard, à l'heure de l'adversité, les plus noires couleurs. Foucquet était cependant plein de zèle et dévoué jusqu'à

' Foacquet cite des prêts foîts par Jeannin sur fonds îmaginaîres et traités encore non faits. Défentes, t. V, p. 141.

* DéfenseSy t. XII, p. Î9.

' Défenses, t. V, p. 207. « Il (Châtelain) me fit connoitre qu'il entendoît bien qui c'estoit. • La déposition de CHitelain a été fidèlement rapportée par Foucquet

Page 1