‹ Nicolas FoucquetChapitre 118 sur 183 · BATAILLE DES DUNES · texte numérisé non relu

BATAILLE DES DUNES

troupes qu'il a, ce seroit imprudent de se commettre '. «> Cependant, dès le 7 juin, Pilois arrivait à Orléans, préoccupe surtout des moyens de faire vivre son armée à venir, « sans estre obligé de manger les gens bien intentionnez^ » . Mais le surintendant lui tint parole et lui expédia de bonnes traites sur les financiers Orléanais ', avec sa garantie personnelle. Fait moins considérable, mais qui prendra plus tard son importance : Un sieur Deslandes, capitaine dans Concarneau, était venu le 2 juin apporter à Foucquet, récent acquéreur de cette place pour son frère, un engagement de le servir fidèlement. Le surintendant, sans plus s'arrêter à ses intérêts personnels, expédia rhomme en Sologne, pour concourir à la répression des sabotiers^. En même temps, sur sa requête, le Parlement rendait des arrêts contre les insurgés ; mesure vaine si Ton veut, mais qui engageait au moins les magistrats.

Le dimanche 16 juin 1658, Nicolas apprit par son frère Tabbé la nouvelle de la bataille des Dunes, victoire décisive, récompense méritée de tant d'efforts. Son premier mouvement fut de dépêcher un courrier à Orléans et en Berry, où Tannonce de ce grand succès devait faire tomber les armes des mains des révoltés; puis, quand il voulut écrire au Cardinal, il se sentit tout à coup saisi de douleur de tête, de fièvre, d'épuisement. On dut le saigner trois fois de suite ^.

Le mal fit de rapides progrès. Si dévoué qu'il fût à l'État, Nicolas, à la vue de la mort prête à le saisir, songea à sa femme, à ses enfants, à ses affaires en désordre. Il tenta de

^ N. Foucquet à Mazarin, 5 juin 1658. Affaires étrangères, France, 905, t* 139. Réponse de Mazarin du 8 juin. Ibid,

'* Pilois à Mazarin. Orléans, 7 juin 1658. Affaires étrangères, France, 905,

> Défenses, t. VI, p. 250; t. X, p. 248.

4 Défenses, t X, p. 214, 248.

* Lettre à Tabbé Foucquet, s, </., mais postérieure an 16 juin 1658. Affaires étrangères, France, 905, F" 188.

dresser un état de ses biens. Il possédait sa charge de procureur général, Vaux, dont il avait refusé 250,000 livres; la vicomte de Melun, valant 42,000 livres; Kerraoul, 84,000 livres ; deux ou trois mille livres de rente, au total 1 ,750,000 livres. A cela s'ajoutait le bien de sa femme, estimé deux millions, mais déjà aliéné pour onze ou douze cent mille francs. Très touché par la maladie, Foucquet ne fit compte ni de ce qui lui était encore dû par le Roi pour ses appointements, ni de ses intérêts dans les îles d'Amérique, ni de ses meubles, ni de sa bibliothèque, doublée depuis la mort de son père. La situation lui apparut très mauvaise. Réduit en peu de jours à l'extrémité, il abandonna tout travail, et resta plusieurs jours sans connaissance, entre la vie et la mort '. Le 21 au soir, saigné au pied, il se trouva mieux, dormit un peu. Au réveil, il chargea son frère Tabbé, revenu près de lui à cette heure suprême, de faire savoir à Son Éminence qu'au milieu de son mal, il avait fait porter à l'Extraordinaire (trésorier de la guerre) « quelque somme d'argent pour les estappes » . « Mais, comme il ne suuroit parler d'aucune affaire avec les traictans en Testât où il est, il a fallu que cet argent ayt esté pris de la vente de la terre de Belle-Assize, qui estoit à Madame sa femme. » Le 22, il prépara l'arrêt réduisant définitivement la valeur des liards à deux deniers*. Cette décision, réclamée par le commerce, était de conséquence moins dangereuse depuis la victoire des Dunes. Ce fut son dernier effort.

La maladie, imprudemment défiée par le ministre, reprit ses droits sur l'homme. Le même jour, à huit heures du soir, l'état devint très grave. Le lendemain et les jours suivants, on considéra Foucquet, et il se considéra lui-même, comme

* Ces détails sont extraits d'une partie inédite des Défenses de Foucquet, que j*ai retrouvée à la Bibl. nat., dans le ms. fr. 7622, P* 371 t**. Ce ms. est inédit du P> 133 vo au F> 402.

' Lettre à Tabbé Foucquet. Paris, 22 juin 1658. Archives des affaires étrangères, France, 905, f» 190.

perdu. Calme et résigné, il ne regrettait pas sa vie brisée à quarante-trois ans à peine, en pleine force, ni tant d'espérances justement caressées; mais cette femme, ces enfants, à quelles complications d'affaires les laissait-ils livrés ! Ses amis, ses préteurs de bonne foi et par obligeance, seraientils donc ruinés ! Quel désespoir pour cet homme si fier de son crédit, pour ce père de famille si ambitieux! Plusieurs jours encore se passèrent dans ces affres à la fois physiques et morales. Enfin, vers le 28 juin, une crise survint qui tourna bien et laissa Foucquet hors de danger. La nature avait aussi gagné sa bataille des Dunes, et, comme le péril national, le péril domestique disparut.

« S'il fût mort, écrivait à Mazarin un de ses confidents, Bartet, s*il fût mort, il laissoit sa maison et tous ses amis dans une pauvreté ridicule. Je vous en feray le détail, quand j'auray l'honneur d'estre auprès de Votre Éminence. Jamais il ne s'est vu une pareille consternation à celle de sa maison et de ses amis. Il a tenu une contenance d'honneste homme et témoigné, quand il y a eu du danger, que rien ne luy faisoit peine que ses amis qu'il avoit abymés '. »

Bartet n'exagérait rien. Pendant que les parents, les amis veillaient au chevet du moribond, les gens d'affaires s'inquiétaient. Les trésoriers de l'Épargne, jusqu'alors si accommodants, qui, la veille, acceptaient de Bruant, commis de la Surintendance, des promesses de décharge pour plusieurs millions, se concertaient déjà pour le faire arrêter prisonnier'. Bruant le sut et se vit à la Bastille. Foucquet guérit de sa maladie, mais non pas le commis de sa terreur. Petit incident, alors caché, désavoué par tout le monde, plein de grosses conséquences pour l'avenir.

Par une curieuse coïncidence, en ce même temps, le 22 juin, Golbert mettait la dernière main à l'état très net,

* Bartet à Mazarin, 22 juin et 30 juin 1658. Affaires étrangères, France, 905, f» 193.

* Défenses y t. XII, p. 150.

très clair, très brillant de la fortune de son maître, M. le Cardinal. Bien de plus habilement équilibre. Biens en France,, biens en Italie. Les biens de France sont divisés en immeubles acquis à d'excellentes conditions, 2,850,000 livres; en créances sur le Boi, 2,342,000 livres en capital, produi* sant 253,000 livres d'intérêts ; en bénéfices et pensions,, 457,000 livres; en argent comptant et efFets divers, 2,457,000 livres. Même répartition savante en Italie, où Ton trouve, outre un palais, 1,232,000 livres de créancessur la maison de Mantoue. Au total, 8,052,165 livres 7 sols II deniers en capital, 793,570 livres 8 sols eiv revenu.

Environ quarante millions d'aujourd'hui.

M Les dettes de Son Éminence montaient à 378,158 livres I sol 8 deniers » , et ses créanciers n'étaient pas inquiets '. Cela n'empêchait pas Mazarin de crier misère et de se plaindre de ses immenses engagements.

L'intendant du Cardinal n'était pas en pire situation. Dès 1657, il achetait le domaine de Seignelay et disait volontiers : (i Mon château, ma chapelle, mes fourches patibulaires, mes habitants. » Pour mieux tenir ces derniers, il achetait des créances sur leur paroisse; il voulait s'arrondir. On ne lui connaissait pas de dettes.

Foucquet, de beaucoup moins riche que le Cardinal et même que Golbert, se rétablit, non très rapidement. Le présent et l'arriéré des affaires prirent tout son temps. De mise en ordre de ses intérêts personnels , il ne fut plus question *.

Il s'agissait d'abord de mater définitivement les sabotiers.

Après avoir accepté, puis refusé la médiation de leur suzerain, Gaston, duc d'Orléans, ces petites gens à l'œil clair, à l'oreille fine, devinèrent qu'ils n'avaient nulle

' Clkment, Lettres et Instructions de Colbert, t. I, p. 520-530. ^ Défense inédite de Foucquet, Bibl. nat., ms. français, 7622, ci-dessus cité, f*» 371 vo.

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