MALADIE DE LOUIS XIV
chance de succès. Sans se laisser battre' , ils se dissipèrent, chacun emportant ce qu'il avait pu prendre de sel dans son chapeau. Les habitants de Jargeau, ceux de Gosne, en réputation toute particulière de mutinerie, se barricadèrent, « proférant des injures et insolences horribles » . Pilois reçut Tordre de les forcer. Les poites furent abattues, « afin d'intimider les petites villes malintentionnées » . Ce général avouait d'ailleurs que sans le bon succès de la bataille des Dunes, « le soulèvement estoit universel en France' ». Ce fut la fin; la petite armée ne servit plus, si ce n'est comme maréchaussée, prenant des recrues pour les galères, ou comme garnisaire, occupant les villages pour faire payer les impôts '.
Cette préoccupation n'était pas évanouie qu'une autre beaucoup plus sérieuse surgissait. Le jeune Roi tomba gravement malade, et, à son tour, on le tint pour perdu.
Il ne s'agissait plus de la disparition d'un surintendant imprudemment engagé. Le jeune frère de Louis XIV, Monsieur, était aux mains des ennemis latents de Mazarin. Le Cardinal, dans sa prudence infinie, avait bien songé à se ménager une chance de ce côté. Il reprochait à Colbert de négliger Monsieur, de ne pas lui envoyer de petits cadeaux, des veaux de rivière. Certes, le ministre possédait un certain ascendant sur la Reine, mais cet ascendant diminuait comme avec le soir tombe la chaleur du jour. Grande incertitude.
Sans avis, sans ordres, Colbert sentit la portée du coup. A tout événement, il fit doubler les garnisons de la Bastille,
' M. Jarry dit (p. 38) qu*il ne 8.nit pas où les sabotiers furent défaits. Ms ne résistèrent pas. V^. lettre de Bartet à Mazarin, 4 juillet 1658 : « La dissipation des sabotiers, suivie de cjuelque cbâtiment pour l'eiemple, faict encore icy de très bons effets. » Affaires étrangères, France, 905, f^ 234.
^ N. Foucquet à Mazarin, 14 juillet 1658. Affaires étran{«ères, France, 905, F> 262. Pilois à Mazarin, 29 juillet 1658. Ibid., f» 298. Foucquet à Mazarin, 8 août 1658. Jbid., f» 249. Foucquet à Mazarin, 19 août 1658. Jbid., f« 295.
3 Jarry» La guerre des sabotiers, p. 39.
de Vincennes, de Brisach, de Brouage, places appartenant au Cardinal; il mit en sùretë ' les papiers du patron. Ses précautions prises, il observa de ses yeux gris et perçants les gestes et les visages des ministres et des gens en place, notant ceux qui s'orientaient vers le soleil levant, ceux qui demeuraient fidèles. Nicolas Foucquet lui prêta à cette heure décisive un concours efficace '. Il écrivit même au ministre une lettre pleine de bonnes promesses. Malgré les lenteurs de sa convalescence, il offrait de se rendre à Calais; si son dévouement était plus utile à Paris, il le promettait tout entier. « Je ferai cognoistre (à Son Éminence) que le bien qu'elle m'a fait n'a pas trouvé un cœur tout à fait indigne de ses grâces; je suis assuré que ce que j'ay d'alliés, parents et amis en useront de mesme ; je crois que M. de Charrost, qui tient mes sentimens, aura fait et fera son debvoir. Je prie Dieu de tout mon cœur qu'il destourne de la France un mal si terrible '. » Les actes de Foucquet répondaient à ses déclarations. Il agissait avec autant de décision que de douceur, évitant les à-coups, coupant dans leur racine les séditions *. «« Je me concerte avec le procureur général » , écrivait Colbert. « Je me concerte avec M. Colbert » , écrivait Foucquet.
Mazarin, ce grand homme qui s'était laissé surprendre par un accès de faiblesse lorsqu'au lendemain de la bataille des Dunes il avait tenté de s'en faire céder les lauriers par Turenne, Mazarin, durant cette crise, resta maitre de lui. 11 autorisa sur son royal pupille l'essai de Témétique, remède officiellement interdit, remède de charlatan, selon le médecin delà Cour, mais qui, la nature aidant, sauva Louis XIV et son premier ministre.
Le Roi était jeune et, dans toutes ces inquiétudes, n'avait
' Cléubiit, Lettres et Instructions, t. I, p. 300-302« » md., p. 298.
' N. Foucquet à Mazarin, 10 juillet 1658. Affaires étrangères, France, 1K)5, F» 251.
* Jbid., f» 253.