SOUPÇONS DE MAZARIN CONTRE LE SURINTENDANT
guère vu que les larmes amoureuses de Marie Mancini. Le ministre était du pays où la reconnaissance fleurit vite et dure peu. Le dévouement de Foucquet passa inaperçu ou fut bientôt oublié.
Après la joie ou les douleurs suprêmes, il faut vivre de la vie de tous les jours. Le 14 juillet, Foucquet, qui se remettait plus lentement que le jeune prince, écrivait au Cardinal : « Je croys qu'il est inutile d'exprimer à Votre Éminence la joye que les bonnes nouvelles du Roi m'ont
donée Tout est calme dans Paris; mais pour peu
qu'elles eussent tardé, ce calme n'eust pas duré longtemps. Dieu y a pourveu. Cependant, il faut que Votre Éminence sçache que les troubles, qui ont esté partout, ont empesché les gens d'affaires de recevoir leur argent. Ma maladie a fait faire des réflexions d'une ruine certaine à la plus part, qui sont dans de grands engagements, et se croioient perdus dans un changement. Celle du Boy, qui a suivy, a faict le même effect, de sorte que chacun est encore sur ses gardes et plusieurs dans l'impuissance de rien advancer. »
Puis, le surintendant rappelle le tort causé au crédit royal « par les grandes banquerouttes qui ont été faictes », et il ajoute : « Quand Votre Éminence mande qu'il faut reculer les remboursemens de ce qui est deub, cela ne se peut sans une banqueroute générale, parce qu'ils (les gens d'affaires) ne le veulent et ne le peuvent... M. Herwart, ni M. Jeannin n'ont pas pu les différer sans perdre tout crédit... Votre Éminence, pour peu qu'elle entre dans le sentiment des particuliers, jugera bien qu'ils ont eu raison. C'est pourquoy il faut laisser reprendre peu à peu le train du commerce et prendre l'argent où on pourra '• »
Des généralités Foucquet passe aux détails. Telle opération n'a pas pu aboutir, « crainte de sédition » . a Les taxes des gens d'affaires vont très lentement, et, hors une
1 N. Foucquet à Mazarin (autograplie), 14 juillet 1658. AfFairet étraogèref, France, 905, f» 262.
douzaine d'hommes qui sont soubs notre main, on ne peut point faire des exécutions violentes contre les autres, ny attaquer plusieurs à la fois. Je rëpéteray encor, nonobstant tous les raisonnements, que ceux qui n'entendent point les finances disent contre les grans gains des traittans, que de vingt affaires ce sera un grand hasard si une réussit. Les raisons en sont claires et certaines, mais trop longues à expliquer icy ^ «
Évidemment, il signor Mazarini songeait toujours à l'expédient italien plus ou moins déguisé, la bancarotta. De plus, malgré la lettre si émouvante de Bartet, redevenu tout à fuit lui-même, il laissait percer à l'égard du surintendant des soupçons vrais ou feints. Foucquet, qui s'était rendu à Gompiègne dans l'espoir d'y rencontrer le Cardinal, lui écrivit, ne le trouvant pas : « Je retourne demain à la pointe du jour (à Paris), continuer un travail qui ne produit pas ce que je souhaitterois pour la satisfaction de Votre Éminence; mais j'ose luy dire qu'il ne laisse pas d'estre fort grand et fort pénible. L'argent est tellement hors du commerce, depuis les dernières banqueroutes, qu'après que j'ay réduit les gens les plus accréditez à vouloir bien en prester, il faut que je sois tesmoin de leurs efforts et de leur impuissance, de sorte que je suis contraint moi-même de les mesnager. Cependant, ce qui se trouve de despenses nécessaires, que je commence à faire payer, est dans un excez que, si Votre Éminence le voyoit tout ensemble, elle seroit asseurément surprise.
« Je ne puis pas m'empescher de dire à Votre Éminence que je n'ay pas assez l'honneur d'estre cogneu d'Elle, puisqu'elle a pensé que le péril où ma famille m'avoit veu m'auroit fait prendre la résolution, toute autre considération cessante, de m'appliquer à me dégager, à retirer ce qui m'est deub. Si je l'avois fait, peut-estre seroit-ce une action
1 N. Foucquet à Mnzarin (autographe). Gompiègne, 28 juillet 1658. Affaires étrangères, France, 905, f* 294.