‹ Nicolas FoucquetChapitre 127 sur 183 · NOMINATION D'UN PREMIER PRESIDENT · texte numérisé non relu

NOMINATION D'UN PREMIER PRESIDENT

propre aveu, a à devenir courtisan ». Il se lia tout naturellement avec le prudent Le Tellier. Il subit plutôt qu'il ne rechercha, s'il faut Ten croire, la protection de Foucquet, en qui cependant il reconnaissait « le plus vigoureux acteur qui fût à la Cour » .

Or, Le Tellier avait un candidat à la première présidence, M. de Nesmond, et se contenta de demander pour Lamoignon une présidence à mortier, a son amitié n'osant porter plus loin ses espérances » . Foucquet, au contraire, soutint la prétention du jeune maître des requêtes avec une énergie diversement appréciée suivant le temps. On y découvrit plus tard TafFectation de l'autorité, le secret désir d'écarter un concurrent possible à la dignité de chancelier, un parti pris de s'imposer, comme si l'on ne pouvait réussir que grâce à lui, a ce qui a toujours été le faible de ce pauvre homme et a beaucoup contribué à sa perte* » . Ainsi s'exprima Lamoignon beaucoup plus tard. En 1657, il tenait Foucquet pour u le plus vigoureux acteur qui fût à la Cour » .

Mazarin, suivant son habitude, jouait avec le solliciteur : « Ne me dites rien, lui répondait-il; je pense plus à vous que vous ne pensez. » Et, partant pour le siège de Dunkerque : « Je persiste, vous serez premier président, parce que je le veux, parce que le Roi le veut, parce que Dieu le veut. » Protestations accompagnées de textes de l'Écriture cités par à peu près : « Je suis un scribe, assis sur la chaire de Moïse, dans laquelle Dieu me fait connoitre ce qu'il lui pluit^. Il sçaitque je l'ai prié... Je ne vous demanderai rien contre la justice. Nous travaillerons ensemble au soulagement du peuple. »

Ces pieuses paroles inquiétaient le candidat. En effet,

' Vie de M. de Lamoi^noti, p. xix.

* L'éditeur de la Vie fait remarquer que le texte concorde peu avec les paroles du Cardinal : « Faites ce qu'ils disent (les scribes), et non ce qu'ils font. ■

le Cardinal s'en allait guerroyer, sans prendre de décision^ pour laisser à chacun son espérance ' .

Sur les vives instances de Foucquet, il en finit avant de partir, mais son dernier mot fut digne d'un grand comë* dien : « Il y a assez longtemps, dit-il à Lamoignon, que vous êtes dans le noviciat : il faut faire profession. On a fait de grandes offres, si le Roi les eût voulu écouter ; on a offert encore depuis peu de jours six-vingt, mille pistoles- (1,200,000 livres); mais quelque besoin qu*en ait le Roi, il vaudroit ipieux qu'il les donnât pour avoir un bon premier président que de les recevoir. »

Chose aussi certaine qu'extraordinaire, l'affaire fiit faite sans commission pour Son Éminence. Mme de Motteville prétend que Foucquet décida Mazarin « en le flattant de l'honneur qu'il aurait d'avoir fait ce choix par le seul motif du bien public^ » . L'avare Italien, condamné au désinté-^ ressèment, voulut au moins s'en donner tout le mérite, et la postérité a répété l'éloge qu'il se plut alors à se décerner.

Lamoignon prêta serment le 4 octobre 1658'. Â troisans de là, nous le retrouverons présidant la Chambre de justice, commission extraordinaire chargée par le Roi de condamner Foucquet.

Quant à ce dernier, à peine eut-il obtenu la nomination de ce collaborateur, choisi pour son zèle royaliste, qu'il dut courir du Palais à la Surintendance. Certes, Mazarin pouvait parler des nécessités financières de l'État. Elles allaient toujours croissant. On ne discutait plus la levée anticipée des tailles ; c'est le capital même de cet impôt qu'on aliénait^ non sans difficultés, comme on le verra par un exemple.

On se rappelle le traité Chirol d'août 1657, où il y avait de toutes sortes d'offices à vendre. Il laissait de gros

> AuBERT, Histoire lie Alazarin, t. IV, p. 206. • Motteville, Memo/rej, t. IV, p, 117.

' LoRET, Muze historique, t. II, p. 536. LeUre de Balledens, Bulletin du Comité historique, mars 1849, p. 80, 81.

OPÉBATIONS FINANCIÈRES. 459

mécomptes à Gourville et surtout aHerwarth etàColbert, qui représentait Mazarin. Tous deux pressaient le surintendant de leur donner une compensation. Herwarth proposa Taliénation de 400,000 livres de rentes sur les tailles. Foucquet accepta. L'édit, Fordonnance du traité, signes par les ministres et le chancelier, furent rendus par Ghirol, et les 400,000 livres offertes à qui voudrait en proposer un prix.

Mais les traitants réfléchissaient et faisaient leur compte.

Ce chiffre de 400,000 livres était un leurre. Le Roi, par mesure générale, retranchant deux quartiers (c'est-à-dire six mois d'intérêts), 200,000 livres seulement devaient être touchées par les rentiers.

50,000 livres restaient aux mains des receveurs, des trésoriers, des payeurs, ou tombaient en non-valeurs.

Les soi-disant 400,000 livres de rentes produisaient donc tout juste un revenu effectif de 150,000 livres.

« Or, en 1658, au cours de ces sortes de valeurs, le Roy ne pouvoit pas espérer plus de 800,000 livres d'une pareille constitution ' » , c'est-à-dire un placement à plus du denier deux du revenu annoncé ou, comme nous comptons à présent, à plus de 18 3/4 pour 100 du revenu effectif.

Mais, comme on Ta déjà vu, les particuliers n'étaient pas désireux de devenir créanciers directs du Roi, débiteur non contraignable par corps, qui au contraire mettait en prison les réclamants. Force était de s'adresser à des traitants, gens moins impressionnables, plus habitués à ces coups d'autorité.

Cette opération, si compliquée dans ses préliminaires, devenait presque incompréhensible quand on la mettait en forme.

En droit, pour obéir aux édits et déclarations, l'aliénation ne devait pas être faite à moins de 5,22 pour 100, c'est-à-dire au-dessous du denier dix-huit.

* Défenses, t. XII, p. 2.

On devait donc vendre, en apparence, les 400,000 livres de rentes sur les tailles 7,200,000 livres; mais aussitôt la vente faite, le gouvernement expédiait au trésorier de l'Épargne une ordonnance de 6 millions à sa décharge. Le trésorier donnait des quittances pour pareille somme aux traitants qui ne restaient débiteurs que de 1,200,000 livres. Comme on leur accordait le tiers de ce prix pour frais de perception, ils apportaient effectivement les seules 800,000 livres destinées au vu et au su de tous à entrer dans le trésor royal.

800,000 livres d'argent, 400,000 livres de frais de gestion et 6,000,000 de quittances, ces trois sommes apuraient pour la Chambre des comptes la vente des 400,000 livres de rente, au prix légal de 7,200,000 livres.

Certes, ces expédients, ces fictions de trésorerie étaient critiquables à plus d'un titre; mais, comme le disait Foucquet, qui ne les avait pas inventés, « la saison n*estoit pas propre, en 1658, à faire des règlemens nouveaux et à changer la forme des finances ' » .

L'opération laborieuse qu'on vient de décrire se pratiqua tout naturellement au mois d'août 1658. Un ami de Herw^arth, nommé Tabouret, un ami de tout le monde, Gourville, prirent pour 7,200,000 livres, en apparence^ pour 800,000 livres en réalité, les soi-disant 400,000 livres de rentes aliénées sur les tailles. Le trésorier généralJeannin, en vertu d'une ordonnance régulière, délivra trente-sept billets formant ensemble la somme de 6 millions que les traitants devaient rapporter aux trésoriers particuliers comme payement complémentaire, et que les trésoriers porteraient plus tard à la Chambre des comptes pour la bonne règle.

Le sort de ces trente-sept billets sera plus tard l'objet d'une grosse enquête dirigée contre Foucquet; mais au 21 août 1658, date de l'ordonnance signée par Séguier, Servien,

» Défenses^ t. XII, p. 25.

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