PROJET DÉ MABIAGE DU ROI. A
oreille distraite. Le 19 novembre, le lendemain du lit de justice, pendant que la Reine visitait les hôpitaux de Dijon, il avait reçu la visite du diplomate espagnol PimenteP. Le bruit de la marche nuptiale avait retenti jusqu'à Madrid, et Tordre en était parti d'arrêter le cortège au passage. II n'y avait pas à s'y tromper. C'était la paix proposée, l'infante accordée. Le Cardinal toutefois, pour se donner le loisir de la réflexion, garda pour lui le secret de cette nouvelle négociation. Lionne seul y participa.
Cependant, la cour de Savoie accourait, bravant l'hiver et les précipices du mont Cenis. Mlle de Trécesson accompagnait la Régente, bien que Foucquet l'eût engagée à rester à Chambéry. Lionne avait-il avisé son collègue des propositions espagnoles? Le surintendant craignait-il quelque fâcheuse interprétation de la présence de sa protégée auprès de la princesse Marguerite? Quoi qu'il en soit, le sort en était jeté. Trécesson n'osa ou ne voulut pas feindre une maladie et rester en Savoie avec le duc héritier, devenu trop galant. Elle arriva donc à Lyon pour assister à la ruine de ses espérances.
Seul, au milieu de ces politiques, le jeune Louis, très désireux d'épouser, ne joua pas la comédie; il s'enthousiasma de sa cousine, malgré son teint olivâtre, se montra si fort et si visiblement amoureux, que Mazarin jugea nécessaire d'arrêter net cet amour compromettant. Anne d'Autriche fut enfin avisée de la venue de Pimentel. Marie Mancini amenée à Lyon à toutes fins, et pour être montrée au duc de Savoie et pour divertir l'esprit du jeune Roi, s'appliqua exclusivement à ce divertissement et, en vraie Mazarine, travailla pour son compte *. Ce ne fut guère avant le 3 décembre que Mazarin laissa entrevoir à ses hôtes la vérité de
1 Valfret, Hugues de Lionne, ses ambassades en Allemagne, etc, p. 100, 203 et suiv. Prioio dit que Pimentel rejoignit la Cour à Villefranclie. De rebut gallicis, lib. X, p* 457.
' MoNTPEBisiiii, Mémoires, u III, p. 310.
la situation. Lionne aussitôt envoya h Madame Royale un ami de Foucquet, nomme du Long (un pseudonyme), avec mission d'afHrmer qu'il était toujours dans ses intérêts '• Madame Royale ne fut pas trop persuadée de ces protestations tardives. Elle savait déjà que Lionne devait se rendre en Espagne, « pour négocier l'autre mariage » . Trécesson, confidente de ses craintes, s'efforçait de la rassurer. « Il fallait que Foucquet eust été trompé le premier! » On était cependant résolu à de grands sacrifices. Trécesson fit même savoir au surintendant que le duc héritier serait en dispo* sition « d'épouser une niepce », si on lui rendait Pignerol.
Quand Foucquet reçut cette lettre de son habile mais bien jeune agente, il n'était plus temps de profiter de ses avis. Il ne s'agissait plus de savoir si l'on donnerait Pignerol, sa citadelle et son donjon en dot à une Mazarine transformée en duchesse de Savoie. Le duc, dès le A décembre, s'était retiré, plus indigné d'une telle proposition * que de l'affront infligé à sa sœur Marguerite. Trécesson repartit avec la princesse dédaignée.
La nièce de Mme du Plessis-Bellière avait été reconnue par tous les personnages de la Cour, félicitée par les uns, observée malignement par les autres. La duchesse disait bien que c'était M. de Brusion qui lui avait donné cette jeune Française. Mademoiselle de Mon tpensier, qui, elle aussi , avait eu des vues et sur le trône de France et sur celui de Savoie, clairvoyante comme une jalouse, soupçonna dans cette présence une habileté de Foucquet, qui voulait avoir « des habitudes partout » . A sou avis. Madame Royale ignorait cette intrigue. Madame Royale n'ignorait rien.
La jeune Trécesson, au milieu des fêtes et de son succès personnel, eut le sentiment du tort que cette expédition
> Lettre du 3 décembre. Affaires étrangères, Fraoee, 905, F> 510.
' Le duc, par sa fierté naturelle, choqué de la seule proposition que lui fit le Cardinal, partit de Lyon dès le lendemain matin. Rapir, Mémoires^ t. III, p. 20. « Dux evaserat ab aula, potius quam discesserat. » Pbiolo, De rébus gallicis, p. 458.