VISITE DE LA COUR AU CHATEAU DE VAUX
incontestablement homme de goût. Il se connaissait surtout €n tapisseries. C'était aussi la passion de Foucquet, qui la tenait de son père, et installait à quelques pas de Vaux, à Maincy, une fabrique dirigée par Lebrun. Il montra de fort belles pièces au Cardinal, qui daigna en emprunter plusieurs pour orner son habitation à Saint- Jean de ^Luz. L'habile homme sut profiter encore de la bonne grâce de Nicolas pour se faire avancer quinze mille pistoles (150,000 livres) sur ses gages ^ Passant le lendemain par Fontainebleau, il fit à la Cour un si beau récit de sa visite qu'une quinzaine de jours après, le 19 juillet, le Roi, la Reine mère. Monsieur arrivèrent à Vaux, comme en voisins. Foucquet, faisant preuve de tact, reçut ces visiteurs royaux avec une exquise simplicité; une collation, « sans autre cérémonie w . « La journée se trouva belle. » Le temps fit les frais de la réception et les honneurs du logis. Leurs Majestés parurent fort satisfaites, traitant avec beaucoup de bonté et de civilité leur hôte, qui ne manqua pas de remercier Mazarin de cette faveur « comme de toutes les autres grâces » dont il lui est redevable ^.
On pense bien que les gazettes parlèrent de cette réception. La Miize historique en célébra la délicatesse, Tordre, Tabondance. Le Roi^ la Reine avaient été charmés et par la demeure et par « son sage maître,
Di{>ne, sans mentir, d'être aimé, Et qui fut alors estimé La merveille des magnifiques Aussi bien que des politiques ' » .
Qu'il a été de tout temps difficile aux flatteurs de garder la mesure ! Le maître avait été plus prudent dans sa lettre
1 Défenses^ t. VII, p. 119. L'assertion de Foucquet est confirmée complètement par Colbert. Lettres et Instructions, t. I, p. 350.
* Foucquet à Mazarin, 19 juillet 1659, publié d'après Toriginal des Archives des affaires étrangères, par Clément, Lettres et Instructions^ t. I, p. 505.
' LonET, La Muze historique, t. lll, p. 82. Loret était alors à Fontainebleau.
au ministre que le gazetier dans la sienne au public. « La merveille des magnifiques * était une expression dangereuse; la merveille « des politiques » pouvait être fatale.
Il n'y avait alors qu'un grand politique, Mazarin, dont nul ne pouvait pénétrer la pensée, parce que l'événement seul lui imposait sa forme définitive. Cet homme, doué de tant de souplesse et d'étendue d'esprit, ne prenait sa résolution qu'à la dernière heure et sous l'empire de la nécessité. La grande question de ce temps-là, c'était desavoir s'il ferait ou non de sa nièce, Marie Mancini, une reine de France.
Le 10 juillet, le Cardinal, déjà parti pour négocier la paix et le mariage de Louis avec Marie-Thérèse, écrivait à la Reine mère qu'il mourrait de désespoir si quelque chose qui le touche (sa nièce) était cause que le jeune Roi ternît sa gloire ^ Il réprimande Anne d'Autriche sur sa faiblesse pour son fils. Or, le 9 juillet, le fidèle Colbert écrivait à son maître : a J'adresse au sieur de Tcrron toutes les lettres que le Roi m'a renvoyées aujourd'huy pour Mlle Mancini; j'en useray à l'avenir ainsy que Vostre Ëminence me l'ordonne^. » Mazarin favorisait en secret ce qu'il blâmait en public. On ne sait pas trop pourquoi il ne joua pas le coup de partie; il est du moins incontestable qu'il le prépara. Deux mois et demi plus tard, le 20 octobre, le grand comédien, ayant choisi son dénouement et décidé le mariage espagnol, s'emportera contre Terron, qui a osé remettre à sa nièce les lettres du Roi. Telle est la lettre officielle; voici
* Cette lettre et d'autres très intéressantes ont été publiées des le dix-sep* tième siècle dans un recueil intitulé : Lettres du cardinal Mazarin^ où Von voit le secret de la négociation de la paix des Pirénées, Amsterdam, 1694, nouv. édition. ■ Ces lettres, dit le P. Lelong, ont pour titre dans le manuscrit: Négociations secrètes de la paix des Pirénées, • Saint-Simon possédait dans ses papiers un recueil semblable. V. Drdmort, Papiers de Saint-Simon, t. f, préface. Enfin, M. Chantelauze a réédité plusieurs de ces lettres dans soq Etude sur Louis XIV et Marie Mancini y d*après les manuscrits de la fiibl. Mazarine.
' ClémB5t, Lettres et Instructions ^ t. I, p. 349.
lîSTRIGUE DU ROI AVEC MARIE MANCINI. 485
maintenant la confidentielle ' : renouvelant d'abord ses plaintes et finissant par conjurer son fidèle serviteur « de n'en rien témoigner audit Terron, pour quelque raison que ce puisse estre * ». Et le fidèle serviteur, renchérissant sur le maître, de répondre qu'une telle faute ne pouvait pas être considérée comme personnelle, que toute sa famille et lui le premier en étaient responsables. Sans ces défenses du Cardinal, il aurait déjà pris la poste avec tous ses frères pour venir supplier « Son Éminence de les punir comme le mérite un crime de cette nature^ » . Le plus tranquille, dans cette feinte algarade, fut le transmetteur des lettres amoureuses, ce Colbert du Terron dont la fortune d'ailleurs ne fit que croître et embellir.
Telle fut la conduite incertaine de Mazarin dans la plus grave des circonstances où un tuteur puisse se trouver devant son pupille, un parrain devant son filleul, un sujet devant son roi. On peut juger par là de sa duplicité vis-à-vis de ses subordonnés.
Dans sa lettre du 19 juillet, Foucquet, après avoir remercié le Cardinal de ses bontés, ajoutait que se rendant tous les mercredis et tous les jeudis à Fontainebleau pour le conseil des finances, il retournait ensuite à Paris chercher de l'argent : « Je ne sçais comment je pourrai satisfaire à ce qu'on me demande; mais je puis assurer Votre Éminence que je n'ometterai rien pour exécuter les ordres qu'elle m'a donnés*. »
Or, à côté des ordres de payer, Mazarin en avait laissé d'autres, non moins formels, de ne point chercher de ressources, soit en aliénant les tailles de 1661, soit en renouvelant les baux des fermiers. Comme tous les revenus de 1660 étaient manges d'avance, le surintendant n'avait
' Clémbnt, Lettres et Instructions, (•!)?• 350. 3 Champollior, Mélanges historiques, t. II, p. 496. * Clémesit, Lettres et Instructions ^ t. I, p. 396. ^ Clément, Lettref, etc., t. I, p. 505.
plus où prendre. Colbert lui-même en convenait en secret', avouant, mais cela de sa bouche à Toreille de son maître, qu'il ne restait plus qu'à procéder à des aliénations. Les taxes sur les offices étaient sans effet, les affaires extraordinaires rares et quasi ridicules. En voici un exemple. Comme on n'avait plus d'argent pour entretenir l'Hôpital général, on proposa, en style de financier, la création de deux cents barbiers-étuvistes privilégiés. Le produit de la vente de ces maîtrises devait servir à Tentretien des malades. Aussitôt, le Cardinal proteste. Nul n'a plus que lui souci de l'Hôpital ; mais la mesure nuira à beaucoup de familles et surtout à une personne « qui le sert » , au sieur Bernouin, barbier du Roi, trésorier intime du ministre, plus intime encore que Colbert*. Foucquet de se plaindre alors de ce qu'on lui coupe toutes ses ressources, petites et grandes; et les familiers de Mazarin de renouveler leurs attaques contre un surintendant qui, pour payer, voulait d'abord recevoir.
C'est Herwarth, l'honnête Allemand, qui, dès le 22 juin 1659, quatre jours avant le passage à Vaux, avait conseillé à Mazarin de différer les adjudications des Fermes jusqu'à son retour de la conférence. Le 22 juillet, il se sentait encore obligé « d'avertir Son Éminence que M. le Surintendant étoit resté dans son naturel, lui ostant la connaissance de tout, confondant le passé avec le présent, afin que personne ne puisse voir clair dans les finances que lui et ses créatures* ». Un mois plus tard, CoIbert> tout en réclamant de Nicolas une grosse réduction des tailles dans deux généralités au profit de son patron, insinuait (( que les finances avoient bon besoin d'une Chambre de justice » . Mazarin retourna la lettre sans répondre à ce
* Mémoire du 1*' octobre 1659 à Mazarin. « Il est très certain que toute i'anncc 1060 était consommée, etc. » Lettres et Instructions, t. VII, p. 168.
' Cléme>t, Lettres et InstrvctionSy 1. 1, p. 361. 31 août 1659.
* Chéruel, Mémoire sur Foua/uet, t. II, p. 8.