PORTRAIT DE TALON
de préséance et Tavait repris. De là venait la jalousie de Talon et son alliance avec Colbert.
Entre ce dernier et Tavocat général on remarquait autant de causes d'attraction que de répulsion. L'un, docteur, parlait latin comme Cicéron, l'autre, praticien non gradué, balbutiait le rudiment; l'un, de vieille souche parlementaire, soutenait le peuple, l'autre, fils de bourgeois en déconfiture, était ennemi du Parlement; toutefois, un même instinct les réunissait dans une haine commune contre ce procureurgénérai, si méprisant pour les éloquentes remontrances, contre le surintendant si fastueux et si clairvoyant des profits plus légalement qu'honnêtement amassés par ces deux finauds. Colbert, selon l'humeur de Mazarin, avouait ou désavouait Talon, « dont on peut avoir besoin ' » . Mais ses défaillances n'étaient qu'apparentes. En réalité, le praticien ne se séparait pas de cet ami précieux, sa lumière juridique et son éloquence. De plus. Talon avait un beau-frère, moins orateur que lui, mais procédurier fini, le sieur Voisin, fils d'un greffier criminel de la Cour, assez noté dans le procès du maréchal de Biron *.
Voisin, conseiller au Parlement, aspirait à devenir prévôt des marchands de Paris, position mi-royale, mi-municipale, comme nous avons vu celle de préfet de la Seine. Foucquet de son côté patronnait la candidature de son parent, le président de Maupeou, de cette famille des Maupeou qui venait de perdre deux de ses enfants tués à l'ennemi*. Mazarin, suivant son habitude, équivoqua, répondant à Foucquet qu'il ne nommerait pas Voisin, à Colbert que Voisin serait nommé avant deux ans^. Cela se passait au commencement de 1660, à Saint-Jean de Luz.
A Paris, la querelle s'accentua. Le fils de M. Ladvocat,
' Clémeiit, Lettres et Instructions, t. I, p. 390 et suiv.
• Gdy Patin, Lettres, t. II, p. 29, 30. 3 V. État de la France, IfiOl, p. 561.
* Clément, Lettres et Instructions, t. I, p. 418. 13 janvier 1660, Défenses, t. XV, p. 109.
maître des comptes, parent de Nicolas, se présentant pour être reçu maître des requêtes, Talon, alors que personne ne réclamait, prétendit que le père était engagé dans lesaffaires de finance. Tout vérifié, il se trouva qu'en 1627, Ladvocat, alors commis du surintendant d'Effiat, avait promis de fournir des quittances aux trésoriers des partiescasuelles. Mais, « tous les jours » , écrivit Foucquet »• Mazarin, « M. Golbert et son commis, et moy et les miens, et ceux de M. de Villacerf, par les ordres de Votre Éminence,. pour accélérer les affaires et lever les formalités, en usent {sic) de mesmes * » .
Sur une requête présentée par un particulier et tendant » la cessation d'une levée d'impôt. Talon fit dire au procureur général que s'il ne donnait des conclusions, il se plaindrait dans la Grand'Ghambre. Or, Foucquet n'en voulait pas^ donner, pour empêcher toute mise en délibération de Taffaire. Aussi répliqua-t-il très vertement qu'il se plaindrait, lui, au Roi, dont il exécutait les ordres, qu'il demanderait justice de son autorité méprisée et de cetteentreprise sur sa charge. « Je ne dois compte de ma conduite, ajoutait-il, qu'au Roi et aux prêtres. M. Talon n'est ni mon supérieur ni prêtre et ne doit pas se mêler de ce que je fais, quand j'excipe d'un ordre du Roi *. >»
Le gouvernement avait concédé à une compagnie le monopole de la pêche des baleines. Certains particuliers eiv appelèrent au Parlement; deux d'entre eux tentèrent même de s'opposer par force à l'exécution du traité. Mazarin, avisé par Basile, envoya à Golbert, qui partageait avec l'abbé Foucquet les fonctions d'intendant de la police, deux lettres de cachet pour arrêter les récalcitrants. Talon malgré
* Fouc(jiiet à Mazarin, 14 janvier 1660. Affaires étrangères, France, vol. 910^ f*' 13. V. (1('jà deux lettres du même au même, des 12 juillet et 8 septembre 1659. Affaires étrangères, France, 907, f^« 195 et 908, P» 46.
* Lettre du 11 mars 16C0. Affaires étrangères, déjà citée. /)e/*enj«, t. VIII^ p. 196.