‹ Nicolas FoucquetChapitre 171 sur 183 · LETTRE DU PARLEMENT CONTRE LE ROI · texte numérisé non relu

LETTRE DU PARLEMENT CONTRE LE ROI

payée, un sieur Chuppé, soi-disant syndic des gens de mer, se pourvut au Parlement et obtint, le 2 mars 1660, un arrêt défendant de percevoir les droits. Neuf jours après, le 11 mars, un arrêt du Conseil royal casse celui du Parlement, qui, le 19, revient à la charge. Le Conseil ne se décourage pas et, le 24, casse encore tout ce que la Cour a décidé. L'affaire s'envenime. Le 17 juin, Chuppé fait emprisonner les agents de la ferme. Aussitôt (23 juin), le Conseil ordonne l'élargissement des prisonniers (9 juillet). Le Parlement s'oppose à cette décision. Le 26, le Conseil annule encore tous les arrêts de la Cour, avec contrainte par corps contre Chuppé, qui, en fin de compte, est emprisonné au Fort l'Évêque, le 22 août, quatre jours avant l'entrée royale.

Chuppé a recours à Talon, qui, sans égard pour les arrêts du Conseil, le fait élargir des prisons, tandis que ses adversaires y demeurent. Les huissiers, les sergents qui avaient appréhendé Chuppé, sont poursuivis comme coupables d'arrestation arbitraire, sans ordre du Roi, a sans aucune participation de Foucquet, son procureur général, dont il n'était que le porte-parole ' « . Talon se répand en invectives contre les concessionnaires de la ferme, partisans, maltôtiers.

Il fallait en finir. Le 1 5 septembre, a Sa Majesté estant en soji Conseil, sans avoir esgard aux arrêts du Parlement de Paris des 12 juin 1654, 5 mai 1657, 14 mai 1658, 19 mars, 7 juin, 9 juillet, 24 août de la présente année 1660, que Sa Majesté a cassez » , ordonne l'exécution de l'adjudication, la réintégration de Chuppé à la Conciergerie, interdit au Parlement d'en connaître, « à peine de désobéissance » .

L'anarchie était complète au parquet et l'autorité de Foucquet, comme procureur général, entièrement méprisée. De plus, ce dernier devait, comme surintendant des finances et ministre d'État, faire annuler au Conseil les arrêts rendus par une cour de justice où il représentait le

' Défenses, t. V, p. 39î.

Roi. Il eut enfin le dessus, ce qui profita à madame de Chevreuse, personne peu reconnaissante, pendant que Talon, Ghuppë et les mareyeurs conservaient contre lui de grandes rancunes.

Les mareyeurs, peu nombreux, étaient de petites gens. Mais le surintendant, à celte même époque, se mit à dos des personnages bien plus dangereux.

Le 8 octobre 1660, parut un arrêt du Conseil d'État, dont les considérants méritent d'être remarqués. Les dépenses de la guerre ont contraint le Roi d'aliéner à vil prix une bonne partie de ses fonds et revenus; la plupart des acquéreurs ont été, en trois ou quatre années de jouissance, remboursés de leurs avances. Il est plus juste de toucher à leurs droits que d'augmenter les tailles, « lesquelles, au contraire, Sa Majesté entend diminuer pour soulager les plus povres de ses sujets » . Plutôt que de fouler ses peuples de la campagne, le Roi prendra un secours dans ses propres biens, vendus par nécessité à vil prix, aux plus riches de son royaume. En conséquence, à l'exemple de ce qui a été pratiqué pour les nouvelles rentes de THôtel de ville, on retranchera un tiers des revenus des domaines, bois, parisis, octrois, aides, fermes et droits aliénés. Une commission de conseillers d'État, de maîtres des requêtes, de contrôleurs des finances, où l'on trouve d'Ormesson, Herwarth, d'Aligre, fut chargée de régler le remboursement de ces droits à quiconque ne voudrait pas consentira la réduction '.

Cette décision très équitable fut sérieusement appliquée. On déclara rachetables les droits récemment établis sur les rivières et qui grevaient la batellerie, les péages sur la Seine, très lourds au commerce, et dont la suppression devait être acclamée par le peuple *, Foucquet allait apprendre à ses dépens qu'il est plus facile d'établir que de supprimer certains impôts, quand des intermédiaires en profitent.

« Défenses, t. V, p. 195, 29Î, 389.

« Défenses, i. V, p. 38 J.

REFORMES FINAISCIERES. 557

Les rentiers avaient protesté contre la réduction des rentes. Les acquéreurs des péages les imitèrent. Les forts, comme Mazarin, comme Golbert, obtinrent un sort à part '. Séguier se montra très récalcitrant. Les bourgeois déblatérèrent contre cette mesure qui devait leur profiler. Ils convenaient que ces droits étaient abusifs; mais qui les avait établis? Séguier, Foucquet, le prévôt des marchands, et cela a sans vérification » . Ces seigneurs « butinoient ensemble; quelle honte I » C'est la Reine mère et non le surintendant qui avait obtenu la révocation de ces abus'. Pas un compliment, beaucoup d'injures, voilà le fruit pour Foucquet de ce premier dégrèvement.

Si le peuple, bénéficiaire de ces réductions, s'y montrait hostile, que devaient penser et dire ceux dont on diminuait les bénéfices, les traitants jusqu'alors maîtres des affaires? Cette diminution dans leurs gains, c'était, pour eux, une spoliation.

Foucquet, en veine de réformes, crut (juillet 1660) pouvoir pratiquer un emprunt quasi forcé sur les fermiers et receveurs des droits du Roi, emprunt remboursable en quatre ans, mais exigible de suite et par contrainte. Les fermiers des cinq grosses fermes, qui payaient 1,500,000 livres par an, durent avancer 750,000 livres. Ceux de la ferme des entrées, taxés à 600,000 livres', par arrêt du Conseil du 26 juillet, résistèrent.

Parmi eux se trouvait un certain Arnauld, qui avait évincé du bail des aides de Thouars et de Mauléon le financier Gourville. Gourville, considérant ces pays comme son fief, avait, pour se venger, sous-traité d'une taxe, c'est-àdire d'une créance contre Arnauld, et réduit son rival à se cacher dans un château perdu au fond des campagnes. 11

» Défenses^ t. V, p. 390.

' GuT Patin, Lettres, i. II, p. 184. Il e>t aisé de voir que c'est Talon qui répandait ces bruits recueillis par Guy Patin. * Défenses, t. V 111, p. 1Î5.

saisit, pour compléter sa vengeance, cette bonne occasion de la résistance des fermiers des aides. Le 25 septembre, Ârnauld était arrêté, puis, à la sollicitation de Turenne, relâché, mis en liberté à la {jarde d'un huissier. L'affaire s'arrangea quelques jours après. Les 600,000 livres furent payées. Que se passa-t-il alors entre ces deux hommes? On ne le saura jamuis exactement. Mis en liberté à six heures du matin, Arnauld courut deux heures après chez un notaire et lui remit un pli cacheté en forme de testament^. On verra plus tard les conséquences de cette précaution tenue alors secrète.

Ârnauld n'était pas poursuivi seul. Un sieur Maissat subit le même sort. Bien plus, un sieur Monnerot, ayant eu vent de quelque projet de Chambre de justice, en sollicita l'entreprise. Il offrait dix-sept millions au Roi, si on voulait lui livrer les partisans et le laisser maître d'exercer contre eux les revendications du Roi. D'autres financiers, renchérissant, promirent trente millions'. Homo homini lupus. Offres imprudentes, déterminées peut-être par la peur d'un mal plus grand, mais faites pour éveiller de terribles appétits.

Nouvelle source de protestations. Le Roi avait remis au peuple ce qui restait dû des tailles de 1638 à 1653'. Libéralité digne d'éloges, mais faite aux dépens des receveurs généraux, qui avaient fait l'avance de ces reliquats et qu'on ruinait, eux, les bailleurs de fonds. En vain se retournèrent-ils vers Foucquet; il ne leur donna pas de compensation. Aussi Perrault, le receveur général de Paris, quand ses créanciers venaient l'assaillir : « Plaignez-vous, leur réponduit-il, allez dire partout, mais particulièrement au surintendant, que je retiens votre bien, que je suis un

* Défenses y t. V, p. 152 et suiv.

« Guy Patix, Lettres, t. II, p. 103.

' Perrault^ Mémoires, p. 173. Perrault, comme commis des parties casaelles chez M. de Vatton, avait eu Colbert sous ses ordres. Ibid., p. 172.

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