DERNIERS MOMENTS DE MAZARIN
poisson délicat. L'introduction des presses lui est encore attribuée aujourd'hui, et fut un coup de fortune pour la côte sud de la Bretagne. Le surintendant était tout au commerce : de ses idées de défense contre un premier ministre oppresseur, rien ne subsistait qu'un chiffon de papier oublié.
D^ailleurs, le Cardinal n'était plus à craindre, et le médecin Guénaut lui avait signifié son arrêt de mort. Dès le mois d'août 16G0, cet homme, si appliqué au travail, si rapide et si net dans ses vues, sentait sa cervelle affaiblie, tantôt pesante, tantôt légère. A certaines heures, il refusait, même au Roi, des conseils qu'il sentait incertains et troublés par les vapeurs du mal dont il mourait'. A d'autres moments, l'amour du commandement le reprenait, par accès. Un jour, il voulait tout voir, tout signer; le lendemain, il abandonnait tout. Évidemment, sa succession était ouverte.
Gomme toujours, chaque groupe disposait du ministère suivant sa passion. Autour de Lamoignon et de Talon, et derrière Talon on aurait pu voir Golbert, on entendait d'étranges propos : « Foucquet est haï ; il sera disgracié et dépouillé. Le maréchal Fabert sera nommé surintendant'. >» Mais Fabert lui-même n'était pas l'homme du groupe. « Peut-être sera-t-il comme les autres! » En tout cas, « Foucquet a reçu l'ordre de ne rien faire' » . Le candidat sérieux, encore dissimulé, c'était Golbert. Les propos allaient leur train dans les correspondances, comme aujourd'hui dans les journaux. On parlait de Villeroi, de Gondé, de Le Tellier. Selon d'autres, la Reine prendra un étranger. Quant au Mazarin, il a recommandé au Roi de ne se fier à aucun particulier, de former un conseil de finances, comme en Espagne*. Pas un mot de la volonté du jeune Louis XIV, qui ne comptait pas.
* MoTTETiLLB, Mémoires, t. IV, p. Î24.
• Guy Fatin, lettre du 10 décembre 1660. Lettres, t. II, p. 168.
' Ibid., p. 171. Lettre du 14 décembre 1660. La veille de ce jour-U, Guy Patin soupait chez Lamoignon.
^ GuT Patim, lettre du 31 décembre 1660. Ibid., p. 180, 181.
Par contre, on constatait que Mme Foucquet, au mieux avec Mme de Soissons, tenait le jeu du Roi '. Foucquet lui-même conservait d'excellents rapports avec Mazarin, qu'il flattait dans ses goûts en lui facilitant Tachât des tableaux du banquier Jabach. Certes, TÉminence aurait bien pu payer de ses deniers; mais il lui en coûtait de quitter son argent. Le surintendant avança les fonds ', ce qui n'empêchait pas le Cardinal de se lamenter : « Adieu, chers tableaux, que j'ai tant aimés et qui m'ont tant coûté ' ! »
Toutefois, le 24 janvier 1661, un petit incident mit de nouveau à nu les misères de la famille Foucquet. Comme Nicolas sortait du Conseil présidé au Louvre par la Reine mère (le Roi se tenait encore à l'écart), l'abbé Basile arrêta son frère dans l'antichambre de Mazarin. Sa haine, surexcitée par Bussy-Rabutin, n'avait pas désarmé. Il querella Nicolas, le traita de voleur, criant qu'il cachait en terre l'argent de la France, qu'il dépensait des trente millions en bâtiments, et plus en table que le Roi ; il entretenait force femmes qu'il nomma par leur propre nom ; le tout accompagné d'un torrent d'injures. Nicolas eut le tort de répondre, cita Mme de Chàtiilon. Sur ce, l'abbé, entrant chez le Cardinal, répéta tout ce qu'il avait dit à son frère. Les ennemis du surintendant affectèrent de le tenir pour perdu. Le malin Guy Patin ajouta : « On s'est de tout temps moqué de la fortune sans vertu. On se moque déjà de celui-ci (Nicolas Foucquet), qui est haï de bien du monde, hormis des partisans et des Jésuites, gens de bien et d'honneur^. » Patin, comme toujours, et c'est ce qui rend ses paroles significatives, était l'écho des propos tenus par Talon chez Lamoignon.
Chassé du Louvre par l'incendie, de son nouveau palais par le besoin de changement propre aux malades condam-
» GuT Patim, lettre du 19 novembre 1660. LeUres, t. II, p. 156.
« Défenses, t. VIII, p. 25.
» Briehre, Mémoires inédits, t. II, p. 118.
* Guy Patis, lettre du Î8 janvier 1661. Lettres, t. II, p. 1»7.