MARIAGE DES NIECES DE MAZARIN
nës, Mazarin se fit, vers janvier 1661, porter à Vincennes, comme s'il eût été à Tabri de la mort dans cette forteresse, moitié château, moitié prison. De son somptueux appartement, tout fraîchement peint par Champagne ^ il pouvait voir le donjon, qui cachait une partie de ses trésors et où il avait tenu prisonniers Condé et tant d'autres. Quoi que fissent ses neuf médecins, son mal s'aggravait. Son intelligence si lucide s'obscurcissait de plus en plus. 11 rêvait, ne reconnaissant personne ' .
Ce grand homme tenait de son pays un fonds de commediante^ tant au physique qu'au moral. Il se fit farder et friser. On le vitpour ainsi dire en effigie. « Ce seigneur-ci représente bien le défunt Cardinal >• , dit, en le voyant peint comme un mort italien, l'ambassadeur espagnol. Mot très fin et très faux à la fois. Mazarin n'était pas encore défunt et devait au dernier jour secouer sa torpeur. L'effigie redevint homme ; l'homme reparut autoritaire, jaloux, avare, rancunier.
Comprenant que peu de jours lui restaient pour régler ses affaires et mettre ordre à sa conscience, il se hâta.
Les affaires d'abord . Sous le coup des premières atteintes du mal, il avait précipité la conclusion de la paix avec l'Espagne; de même, pressé par la mort, il bâcla plutôt qu'il ne conclut le mariage de ses deux nièces, Hortense et Marie. Ce fier Cardinal, qui avait rêvé d'alliances royales, donna ses nièces, sans choix, sans discernement, aux premiers venus.
Marie fut attribuée au connétable Colonne, rufian italien, qui pensait recevoir les restes de Louis XIV. La belle et spirituelle Hortense épousa le fils du maréchal de La Meilleraye, le plus extravagant, le plus dissipateur, le plus fou des hommes de ce temps-là. C'est cet étrange personnage que Mazarin choisit pour être le continuateur de son nom et de sa fortune.
* L. DE Briëkke, Mémoires inédits, t. Il, p. 120.
De sa fortune! Étaient-ils véritablement à lui, ces biens immenses, ces cinquante millions, amassés en moins de six années? Son confesseur, le Père Ange de Bissari, homme simple, mais d*une grande droiture, lui parlait de Tobligation de restituer le bien mal acquis. « Hélas! repondait le Cardinal, toujours rusant, je nai rien que des bienfaits du Roi. » — « Mais, reprenait Thonnéte Théatin, il faut distinguer ce que le Roi vous a donné de ce que vous vous êtes donné à vous-même. » — « Âh! soupirait le pénitent, si cela est, il faut tout restituer \ »
Si ces scrupules embarrassaient Mazarin mourant, ils troublaient plus profondément Golbert, devant qui s'ouvrait un avenir tout nouveau. Selon ce que ferait son maître moribond, c'était pour l'intendant la fortune ou la médiocrité. Aussi agit-il avec autant de ruse que de décision.
Le 3 mars, sur les neuf heures du matin , deux notaires étaient installés par ses soins devant le lit du Cardinal, « lequel a dit .^ ''1 reconnoît que tous ses biens, meubles et immeubles et i^utres généralement quelconques, de quelque nature et qualité qu'ils soient, viennent et procèdent des libéralités et magnificences de Sa Majesté » . Son Éminence en fait donc délaissement au Roi « par donation à cause de mort, disposition testamentaire, ou autrement » .
Cet autrement était le fin du fin. La donation à cause de mort, le testament ne constituaient pas un abandon, si Mazarin guérissait; ils ne satisfaisaient pas non plus aux commandements du confesseur. Le « ou autrement », à la rigueur, pouvait s'entendre d'une restitution immédiate.
Mais, le testateur l'espère, « Sa Majesté aura la bonté de disposer desdits biens suivant les pensées et desseins de Son Éminence, que Sa Majesté a bien voulu recevoir de sa bouche » , espérance qui montre encore un grand attachement
* Cuoisr, Mémoires, p. 569.