REINE ET A MAZARIN
(Février l65i-décembre 1651)
Le lendemain des noces de Nicolas Foucquet fut encore plus agité que le jour même. Dès Taube, le nouveau marié était mandé au Parlement avec ses collègues pour faire connaître le résultat de leur mission près de la Reine. Une fois venus, on les fit attendre ; on délibérait tumultueusement. Enfin, on les reçoit, et ces gens éveillés si matin déclarent qu'ils n'auront pas de réponse avant quatre heures du soir. On s*en prend au premier président : il aurait du faire la commission lui-»méme, au lieu d'envoyer les gens du Roi '. On crie aux fourbes de Mazarin. Retz, homme d'Église, ajouta « qu'enfin le jour étoit venu où Dieu levoit le voile sur les bonnes et les mauvaises intentions » . Applaudissements, nouveau tumulte; discours de M. le Prince, discours du vieux Broussel. Beaucoup de paroles, peu d'effet. Cependant, on ordonne que les gens de guerre devront obéir au duc d'Orléans. Cela suffit pour inquiéter Mazarin. Le jour même, jugeant la situation intenable, il s'esquive déguisé en cavalier, le manteau sur le nez. Comme tous les fuyards, il laissait entendre que dans huit ou dix jours, il reviendrait plus glorieux; sinon, le Roi sortirait de Paris et le rejoin-
» lie Secret ou les véritables causes de la détention de MM, Us Princes, p. 50.
(Irait*. La Reine le lui avait promis. Dans cette attente, il ne passa pas Saint-Germain.
Aussi, le lendemain, 7 Février, entendit-on au Parlement a une clameur conFuse, qui ne se sentoit en rien de la majesté d'un Sénat* » . Par arrêt, on enjoignit au Cardinal de sortir du royaume sous huitaine, à ses parents de quitter Paris dans le jour. Foucquet et Talon, dépéchés vers le garde des sceaux, lui trouvèrent Tesprit tout brouillé. Le soir, à six heures , la Reine les reçut. Talon demanda Texil des ministres, a Le procureur général, dit-il, insiste comme moi. » Insistance convenue; convenue aussi la réponse de la Reine, que Mazarin était parli sans espoir de retour^.
La situation restak Fort tendue. Le prévôt des marchands avait ordonné de Fermer les portes. BeauFort, avec nombre de soi-disant nobles, passait la nuit en Faction devant le Palais-Royal; d'autres battaient Testrade dans la banlieue, surveillant les mouvements de Mazarin.
Nous entrons dans la période appelée assez improprement la Fronde des Princes, parce que le duc d'Orléans et le prince de Gondé paraissent être les cheFs de l'opposition. Au Fond, c'est la continuation de ce que nous appelons aujourd'hui le gâchis.
Le mercredi 8 Février 1651 , la séance du Parlement Fut plus orageuse encore que les précédentes. Les adversaires du Cardinal étaient seuls écoutés. On siFflait ses partisans dès qu'ils ouvraient la bouche. Le premier président, raillé, insulté, a emporté par le torrent des Enquêtes » , est obligé d'en venir aux voix. Foucquet et ses deux collègues concluent à supplier la Reine de mettre les princes en liberté et d'ordonner la sortie de Mazarin hors du royaume*.
* 0. Talon, Mémoires, p. 412. CF. Lettre de Mazarin à Le Tellier, 8 février 1658, Lettres, t. V, p. 7. Cf. Mémoires du maréchal de Plessis^Praslin,
• Le Secret.,., p. 57.
• 0. TiLON, Mémoires, p. 413.
* Le Secret..., p. 65.
Après beaucoup de paroles, leur avis fut adopté, et le soir, à cinq heures, ces trois esclaves du parlementarisme naissant se présentaient pour la troisième fois depuis trois jours au Palais-Royal. Ils recevaient de la Reine une adhésion formelle au vœu du Parlement et l'assurance « que le Roy ni elle ne pensoient en aucune façon du monde à quitter Paris » . -Cette déclaration plus ou moins sincère assura le salut de la royauté. Ce peuple, qui aurait poursuivi Louis XIV et sa mère fuyant, se contenta de les garder à vue, in libéra <:ustodia ^ Tel était le prestige du pouvoir que ces bourgeois, révolutionnaires inconscients, admis à voir le jeune prince dans son petit lit, ressortaient enthousiasmés comme de fidèles sujets. Loret, le gazetier rimeur, donna la note juste : — « Pour moy, je ne suis qu'un simple homme, — Point conseiller, point gentilhomme, — Ny de considération ; — Mais, certes, j'ai compassion, — Et de la Royauté -débile, — Et de la veuve et du pupille *. »
Cependant, Mazarin, surpris d'abord de ce qu'on ne tentait rien tt contre ces gens-là » , décontenancé par l'arrêt du Parlement et la réponse de la Reine, obligé de chercher un asile pour ses nièces chassées de Paris, s'était décidé à entreprendre un voyage quasi ridicule au Havre, où il voulut paraître en libérateur des princes. 11 dut se retirer en évitant Rouen et son Parlement '*, assez mal reçu partout, si ce n'est à Dieppe, où le lieutenant général du Plessis- Bellière, maintenu gouverneur a la sollicitation de Foucquet^, l'accueillit honorablement.
De la fin de février au commencement de mai 1651, le gouvernement resta sans direction, chacun suivant ses inspirations. Après la retraite du Cardinal, le pouvoir allait
* 0. Talos, Mémoires, p. 414.
* LonsT, Muze historique^ t. I, p. 91.
* V, lettre du 8 février déjà citée et les suivantes. Mazarin prétendit que les arrêts du Parlement étaient faux. Lettres^ i. IV, p. 15 à 35.
* V. plus haut, p 137.
passer aux mains de Monsieur, qui n'en savait que faire, de Condé, très inexpérimenté en politique, de Retz, génie brouillon. Seule la haine contre Mazarin réunissait ces trois hommes, comme elle était aussi la seule cause de Tappui (ju'ils trouvaient dans le Parlement, où les idées devenaient plus incohérentes que jamais. Aussi les chefs de ce grand corps. Mole et Foucquet, comprenant qu'il était impossible de le ressaisir, s'efforcèrent-ils d'en affaiblir l'action.
Pendant toute Tannée 1651, ils vont jouer une véritable comédie, avec tant de naturel, qu'on ne découvrira pas leur ruse, si ce n'est beaucoup plus tard.
Le 16 février. Mole commença le jeu. Il chargea les magistrats du parquet de demander au gouvernement une déclaration excluant les étrangers de toute administration publique * . Dès le 1 8, Foucquet et ses collègues en déposaient une sur le bureau. Elle visait tous les étrangers même naturalisés, à l'exception des archevêques et évéques ayant prêté serment au Pape ou au nonce ^. Grands débats. Le Parlement exige le retrait de l'exception et l'insertion d'une clause nouvelle : les cardinaux, même français, ne pourront faire partie du conseil. Évidemment on visait Retz, aspirant à la pourpre et qu'on supposait en négociation avec Mazarin. Quinze jours se perdent en expédients dilatoires. Enfin, le 8 mars. Mole prend la parole : « Gens du Roy, vous avez esté chargés par la Compagnie de faire réformer la déclaration relative aux étrangers. Qu'avez-vous à dire? » Talon, appuyé par Foucquet, répond qu'il a vu le garde des sceaux. On ne peut rien changer à la volonté de la Reine. « Eh bien, réplique le premier président, en êtes-vous demeurés là? Une délibération si importante, faite de l'avis de M. le duc d'Orléans et de Messieurs les Pairs, deraeurera-t-elle sans effet? » — « Si Messieurs les députés de la Compagnie, répli-
» Ms8. de la Sorbonne, H. I. V., vol. IV, f" 139. Cf. Histoire abrérjée du Parlement durant les troubles^ p. 124.
* M99. de la Sorbonne, vol. IV, r«> 144.
que Talon , mieux instruits que nous des motifs des arrêtés, en prenaient la peine, possible que i*afFaire réussirait mieux. » Cependant, lui et ses collègues sont aux ordres de la Cour. Alors Mole, très sérieux : u Vous pouvez voir la Reine. Sur sa réponse, on avisera'. »
Deux jours se passent. On rappelle Foucquet et Talon : « Gens du Roi, vous avez été chargés de voir la Reine, qu'avez-vous avancé? » Talon raconte une sorte d'odyssée et sNesquive avec son collègue. On les retient. C'est à eux de requérir contre le Cardinal. Ils n'en disconviennent pas ; mais ils sont assez empêchés «en cette rencontre» . Informer contre un homme banni, cela ne peut aboutir; on ne le fera pas'revenir pour l'emprisonner. Il faut attendre, etc. On délibère. Arrêt ordonnant qu'à la diligence de Foucquet, il soit informé contre Mazarin, ses parents, ses domestiques; partout où il sera trouvé sur les terres du Roi, le Cardinal sera saisi, pour être amenée la Conciergerie et jugé extra* ordinairement. Une lettre circulaire est envoyée aux autres parlements, les invitant à rendre de semblables arrêts'.
Le 13 mars, les gens du Roi verront la Reine. Le 17, ils l'ont vue. Elle verra M. le duc d'Orléans, puis les princes. Le 20 mars, le duc d'Orléans a été incommodé : M. le Prince a dû recevoir madame de Longueville; on n'a pu tenir conseil. Mole trouve à la fin que l'affaire traîne trop. Le mal presse , il faut y trouver remède, ou la Compagnie avisera*.
Foucquet alors imagine un nouveau moyen de détourner l'attention. Aux premiers jours de février, on avait vu débarquer à Paris, un peu crottés, « Tout plein de nobles de campagne, — Les uns vêtus de drap d'Espagne, — Et les
* Ms8. de la Sorboniie^ vol. IV, au 8 inan 1651. O. Talor, Mémoires, p. 418.
* Mm. de la Sorbonne, vol. IV, au 8 mars 1651. O. Talok, Mémoires, p. 418.
» Ihid., vol. IV, P»» 212 et suiv
i58 NICOLAS FOUCQUET.
autres de bureau gris, — Qui venoient fronder dans Paris,. — Et présenter une requeste, — Pour accroistre encor la tempeste ' n . C'était un renfort appelé par les princes, qui réunirent ces comparses aux Cordeliers. Foucquet affecte de prendre la chose au sérieux. Une assemblée sans permission du Roi ! Vite, on dépêche le maréchal de La Motte pour la dissoudre. Coup de surprise, comme au théâtre. L'assemblée justiBe d'une autorisation donnée par Monsieur, oncle du Roi. Monsieur demande à s'expliquer. Dans quelques jours, il aura tout arrangé. Rien ne s'arrange, et tout se complique. Une soi-disant assemblée du clergé prétend se joindre à celle de la soi*disant noblesse. Surcroit d'indignation du procureur général. Le 19 avril, tout ce parlementarisme aboutit à une décision inattendue. A Tavenir, les cardinaux devront résider à Rome, conformément aux vœux du Pape, exprimés dans une bulle de 1647. L'évéque de Comminges répondit par un propos bien significatif, que la France était un corps composé de trois membres, le clergé, la noblesse, le tiers état; que si à ce corps parfait un quatrième voulait se joindre, c'était un monstre^. Qui était ce monstre, si ce n'est le Parlement? Pendant ces discussions, il se forma chez les Carmes de la place Muubert une assemblée, qui prit le nom de Tiers État. Avec un peu d'audace, on aurait tenu les États généraux, dont personne ne voulait, ni. le Parlement, ni les princes, ni le gouvernement.
Le duc d'Orléans, sur de sévères paroles de Mole, promit de mettre bon ordre à cette tentative. On ajourna la convocation des États au mois de septembre, après la majorité du Roi. Mais, pour faire passer Tajournement, il fallut manger un peu de Mazarin. Foucquet, Talon, Bignon représentèrent de nouveau à la Reine tous les dangers résultant de la présence de cardinaux dans le conseil. C'était, comme on
• LoHKT, La Muze historique, t. I, p. 91.
"^ Histoire abrégée du Patleweiit durant les troubles de la minorité. de- Louis A7K, p. 131.
Ta dit, un coup droit porté à un aspirant à la pourpre, au coadjuteur de Paris \ exaspéré par cette manœuvre au point de tenter une attaque contre le Palais- Royal. Vaine colère. Le peuple ne bougeait plus, et, après Tavortement de tels efForts, on ne put de trois mois soulever de grandes tempêtes dans le Parlement^. Le duc d'Orléans, Condé, Retz restaient aussi ennemis que par le passé. Mole et Foucquet, en temporisant, avaient admirablement servi la Reine et le ministre dont le mot d'ordre était : Le temps et moi.
Pendant qu'on jouait cette comédie, le grand politique se retirait lentement, s'arrétant de place en place, à Ham, à Sedan, à Rethel, près du théâtre de sa récente victoire, attendant toujours quelque changement imprévu, dont il profiterait pour revenir. A Sedan,. les généraux Fabert, Hocquincourt, Navailles lui proposèrent de marcher sur Paris. Il refusa, prétextant l'horreur de la guerre civile '. Enfin, sur les instances de la Reine ^, il établit son séjour en Allemagne.
A Aix-la-Chapelle, Mazarin essaya de reprendre pied sur un terrain où il excellait, celui des négociations pour la paix. Chigi réconduisit avec hauteur; Pimentel se déroba, sachantqueson gouvernement s'entendaitavecles frondeurs*. Mazarin, déconcerté, resta quelques jours a Bruhl, près de Cologne, avant de recouvrer l'entière liberté de son jugement. Son unique idée était de décider le Roi et la Reine à sortir de Paris, qu'il appelait leur prison. On tiendrait la campagne, on se battrait. Il passait son temps à écrire le brouillon de lettres destinées à la Reine, où les conseils politiques prenaient une teinte de passion personnelle, mélange bizarre de finesse italienne et de jargon espagnol.
* O. Talor, Mémoires, p. 422.
« Jhiii., p. W2.
* Priolo, De rébus Gallicis, lib. VI, p. 306.
* Lettre »lc la Reine à Mazarin. Annuaire de la Société de C Histoire de France, 1834, 2« partie, p. 140.
* PniOLO, De rébus Gallicis, lib. VI, p. 307.
t60 NICOLAS FOUCQUET.
Ces élucubrations étaient-elles mises au net et envoyées à leur adresse? On ne sait. En même temps, le ministre déchu pensait à Le Tellier, très incertain ; à Lionne , qui ne lui écrivait plus depuis deux mois. Il se sentait abandonné; il Tétait en effet par tous ceux qu*il avait le plus obligés. Quand, au commencement d'avril 1651, la Reine ôta les sceaux à Ghàteauneuf, pour les donner au premier prési* dent Mole, quand elle rappela Ghavigni et le chancelier Séguier, ce changement dans le ministère inquiéta Mazarin, preuve évidente qu'on ne Tavait pas consulté. On ne le renseignait même plus. « M. Le Tellier, écrivait-il, me mande tous les changements que la Reyne a faicts, comme pourroit faire Renaudot, le rédacteur de la Gazette. » Ni Lionne ni la Reine ne lui ont rien dit : « J'ay grand subjet d'en tirer mauvais augure et d'attribuer ce silence à ce qu'il n'y a rien de bon pour moy en toutes les résolutions que 8a Majesté a prises ' . »
Autant qu'on peut démêler quelque vérité dans un tissu de ruses et de fourberies, on constate que l'influence de Mazarin fut un moment compromise.
C'est alors au contraire que se manifesta le dévouement de Nicolas Foucquet et des siens.
Dès le mois d'avril 1651, commencèrent des allées et venues de courriers dont le plus actif comme le plus habile fut Rasile Foucquet, celui-là qu'on appelait l'Abbé. C'était un garçon actif, hardi, même téméraire et cherchant le danger. Mazarin lui reprochait ses imprudences de conduite * et d'autres encore plus dangereuses qu'il commettait en parlant trop. Peu s'en fallut que l'Abbé n'achevât de le brouiller avec Lionne, et, qui pis est, avec la Reine, en
> Mazarin à Lionne, 20 avril 1681. Lettres, I. IV, p. 133.
* Lettre de Mazarin à l*abbé Foucquet qui lui a écrit le 3 et le 4. Danger couru par Tabbé^ qui s^est séparé du gros de la troupe, 16 mai 1651. Bibl. nat., ms. fr. 23202, Gaignières 2799, f» 3. Cf. Lettres de Maxarin^ U IV, p. 184. M. Chéruel met en note que Basile était Tatné de N. Foacqnct: c'est une erreur.
reportant certains propos '. A cela près, quel flair! quel génie de Tintrigue! Pas besoin de lui donner des ordres. Par instinct, Basile agissait et marchait à la difficulté comme un bon général au canon.
Dès que Mazarin, grâce à ces renseignements, eut ressaisi les quelques fils nécessaires à ses intrigues, le politique reparut. Ne sachant trop s'il reprendrait le chemin de Paris ou celui de Rome, on le vit se montrer aux populations empressées. Enfants, jeunes gens, vieillards et malades en foule accouraient aux églises où ce cardinal, qui n'était ni évéque, ni prêtre, ni diacre, paraissait avec toute la pompe romaine *. Mais, se sentant plus propre à gouverner qu'à bénir, il entretenait ses relations de France.
Le 16 mai, il écrivait : « Je remercie de tout mon cœur M. le Procureur général de la bonté qu'il a pour moy, touchant la main-levée des saisies; je n'en seray jamais ingrat. Je le prie de continuer, car je n'ay qui que ce soit au Parlement qui me donne aucun secours, et, faute de cela, Tinnocence court grand risque d'estre opprimée. » Nicolas Foucquet avait ménagé la libération des bénéfices de Mazarin. Aussitôt, Tinnocente Éminence songea à tirer parti de ces ressources. « Si M. le Procureur général croyoit qu'il fallût faire quelque présent à quelqu'un, qui soit capable de faire quelque chose à mon advantage, j'en suis d'accord. >» Il donnera des ordres à Jobard, son intendant, « lequel, quand il n'auroit pas d'argent, en trouvera ' » .
A cette époque, Colbert commençait à débrouiller les affaires privées de Mazarin^. Il ne tarissait pas sur le concours que lui prétait Foucquet « dans l'affaire de Talon »
1 « Je vous avois chargé de parler de quelque cliose à 57 (la Reine), mais je ne prétendois pas que cela Hst tant de bruict. ■ Lettres, t. IV, p. 184.
* V. Priolo, l>e rébus Gallicis, p. 309, Ainslelodami, 1677 : « Al^vi quoque ad conspectum ejus prorcpere. »
' Lettre du 16 mai 1651, ci-des$us citée.
♦ Lettres de Mazarin, t. IV, p. 187.
et dans d'autres '. Le Cardinal répète qu'il ne sera jamais ingrat. En attendant, il prie Nicolas de sauver ses meubles, tt Je suis fasché au dernier point, ëcrit-il, de la vente de mes belles tapisseries. Je les engageois, il y a trois ans, pour assister l'armée de M. de ïurenne, espérant de les retirer un mois apprès, insy que M. dHemery m'en avoit assuré. J'ay travaillé vingt ans à les mettre ensemble, et je les perds en un instant. Je vous prie de conférer avec M. de Lionne, pour voir si je pourrois au moins sauver le Sci/n'on et le Pâlis *. » Mazarin, connaissant les goûts artistiques de Foucquet, faisait appel à la sympathie du collectionneur.
En fait, la cause royale et les intérêts de Mazarin, grands et petits, étaient alors aux mains de cinq personnes : de la princesse Palatine, des trois ministres. Le Tellier, Lionne et Servien, enfin de Nicolas Foucquet. La l^rincesse, femme d'une habileté rare, particulièrement dévouée à la Reine, négociait avec tous les partis sans se compromettre avec aucun. Des trois ministres, le premier, homme réservé, la prudence même, regrettait le Cardinal, mais seulement parce que son absence le forçait à se mettre au premier plan. Les deux autres observaient, Servien en ne disant rien. Lionne en disant trop. Quant à Foucquet, il restait dans son rôle de procureur général.
Au mois de mai, Mazarin, qui écrivait de tous côtés, même à l'abbé Foucquet, qu'il ne voulait pas revenir aux affaires ni même qu'on en parlât, ourdissait déjà son plan de retour, plan très complexe, comportant de nombreuses variantes, où il faisait entrer aussi bien Retz et la Chevreuse que Condé et la Palatine. Autant de movens que
* Lettrfî de Mazarin à Foucquet, Brulil, 22 juin 1651. « Je vous remerc?ye de tout ce qun vous avez fait dans l'affaire de Talon, que j'ay creu toutefoiti fort fi délie... Je vous remercie aussi des assiiitances que vous donnez à 34 (Colbert). • Bibl. nat., ms. fr. 23202, f° 10. Cf. Lettres de Mazarin, t. IV, |). 732.
* Lettre du 23 mai. Bibl. nat., ms. fr., 23202, Gaignières 2799, f° 5. Il paraît qu'on avait tendu le Paris et le Scipion à Thôtel de Chevreuse. Lettres, t. IV, p. 113.
de gens à tromper, mais un seul objectif, le retour au pouvoir*. Pour la première fois, le Cardinal se décidait à compter avec le Parlement. « Il faudra bien que, du costé de la Cour, on travaille à disposer le Parlement à ne s'opposer à mon retour, préparant quelque somme d'argent pour distribuer à ceux qui sont intéressés, et taschant de gaigner les autres, qu'on cognoistra estre contraires, par les moyens qu'on advisera, surtout M. le premier président, que je croy la pièce la plus nécessaire. » En ce cas, « il faut s'adresser à M. de Champlastreux (le fils de Mole) et choisir quelqu'un qui traite avec lui » . Il faut aussi « mettre tout à fait en repos les esprits dn Parlement et leur persuader que je ne retourne pas avec un esprit de vengeance... La plus forte raison qu'il ait de s'opiniàtrer contre moy, c'est parce qu il m'a persécuté sans aucun droit et fondement, et que mon innocence, qui commence a estre recognue de toute la France, aggrave encore la faute et 1 injustice qu'il a faite*. »
« Toute mon ambition, dit-il dans une autre lettre, va h voir réparer mon honneur par quelque déclaration du Roy, vériffiée en Parlement, après qu'on aura pu assez cognoistre s'il y a seulement apparence que je sois coupable des crimes que l'on m'a imputés, si les desordres ont cessez par ma retraite, si les affaires de l'Estat sont mieux conduictes, etc., etc. *. »
Ce fut l'erreur persistante de Mazarin, non seulement de trop parler de son innocence, mais de vouloir que ses adversaires reconnussent leurs torts envers lui. Ces retours des peuples sur eux-mêmes ont toujours été fort rares, surtout en France. On ne songeait nullement à lui faire des excuses, pas même à lui pardonner.
1 V. sa lettre du 29 mai à Lionne, véritable clief-d*œuvre de brouillamini. Lettres, t. IV, p. 227.
« Lettres de Mazarin, t. IV, p. 232.
» Lettre du 14 juin 1651, à Milet. Lettres, t. IV, p. 272.
164 MCOLxVS FOUCODET.
Vers le mois de juin 1651, sur des bruits de rappel du Cardinal, le Parlement voulut assembler les Chambres; on parla d'intelligences ménagées entre la Reine et Mazarin. Omer Talon répondait en termes vagues, lorsque Foucquet lui glissa un mot à Toreille. Aussitôt, Tavocat général conclut à ce qu'il plut à la Cour réitérer « ses deffenses » . Par 1 17 voix contre 50, il fut « défendu d'avoir commerce avec le Cardinal* ■ . Foucquet, évidemment, était plus avant que Talon dans le secret du gouvernement. Il amusait l'opinion avec ces arrêts sans portée.
Le prince de Condé n'était pas homme à se laisser abuser aussi facilement. Affectant de croire à de nouvelles tentatives sur sa personne, retiré dans son château de Sainl- Maur, il demanda le renvoi de Le Tellier, de Lionne, de Servien, et une nouvelle déclaration de la Reine confirmant Texil de Mazarin à perpétuité. Foucquet et ses collègues cherchèrent, comme toujours, à gagner du temps. L'affaire étant de conséquence, la Cour leur accordera bien un moment pour conférer entre eux. Enfin, ils concluent h ce qu'on négocie : M. le duc d'Orléans verra M. le Prince, verra la Reine, < pour ménager cette union de la maison rovalle, souhaitée depuis si longtemps*» .L'expc'dient, cette fois, ne réussit pas. Il fut décide par 1 10 voix qu'on demanderait à la Reine l'éloignement des ministres et l'exil perpétuel de Mazarin. La Reine accorda tout*. Le Tellier s'efface et se retire à Chaville, laissant toutefois ses commis aux bureaux de la guerre*. Servien l'imite, moins satisfait. Lionne n'avait pas de maison des champs. Nicolas Foucquet lui prêta Belle-Assise, qui appartenait à sa femme.
Quant à Mazarin, ces nouvelles^, que l'abbé Foucquet
» Ms, de laSoibonne, %ol. IV, !«' juillet 1651. « Ms. de la Sorhonne, vol. IV, l« 380, 12 juillet 1651. ' Histoire abre^cc du Parlementa p. 141. * Hrik>>k, Afcmoires, t. II, p. 243, éjit. de 1T20.
' M. Chôruel, dans sa savante Histoire de France pendant la minorité l'e Louis XI y y ne s'explique pas les nppiTciaiions diverses et la conduite d«-
FOUCQUET, PROCQREUR GÉNÉRAL. 1C5
lui transmit aussitôt, TafFectèrent vivement. Condé et le duc d'Orléans étaient capables, selon lui, de prendre quelque résolution fâcheuse à Tégard de la Reine. « Je prie Dieu, écrivait-il, de me donner la mort plutôt que je reçoive quelque mauvaise nouvelle de ce côté-là*. » Dans la même lettre se trouve une curieuse exclamation échappée à cet homme d'ordinaire si impassible, à cette heure si abattu : « Quand je me couche sans une nouvelle de quelque malheur, cela est très extraordinaire! « Et il v recommençaitses exhortations sur la nécessité pour le Roi de sortir de Paris. Si l'impatience de Texil n*avaitpas troublé son admirable jugement, il eût reconnu qu'on avait passé six ou huit mois sans trop d'encombre. Or, tout l'objectif de la politi()uede ce temps-là se résumait en deux mots : gagner du temps, « couler le temps »» .
Nicolas Foucquet restait seul sur la brèche, à la veille d un assaut imminent. Malgré toutes les concessions, Gondé ne désarmait pas et semblait contester au Roi le pavé de Paris ^. Au Parlement, les frondeurs reprennent les hostilités {[" août 1G51). Le conseiller (loulon, parfait imbécile, informe M. le procureur général, afin qu'il y mette ordre, « que le sieur abbé Foucquet, son frère, va et vient souvent auprès du cardinal Mazarin » . Foucquet répond qu'il « est prêt à rendre compte à la Cour de ce (ju'il saura, si elle le demande, mais il ne se croit pas obligé de répondre à M. Goulon^ » . Presque aussitôt, il se retire avec les gens
M.izirin envers Lionne. Suivant nous, il ne faut pait perdre de vue que lic.iucuup de lettres du Cardinal ont été écrites pour être montrées, Retz s'en doutait. De plus, Mazarin prêchait le fau\ pour savoir le vrai. On ne saurait u<cr de sa correspondance avec trop de précautions. Il faut surtout voir sa cotuluite en fait.
» Lettre du 13 août 1G51. Ribl. nat., ins. fr., 23202, f« 13. Cf. Lcttref. t. IV, p. 390.
* 0. Talon, ^îémoires, p. 439.
^ Ms. de la Sorbonne M. 1. V% vol. VII, f*' 13 et suiv. La version fournie par ce ms. nous paraît plus exacte que celle d'une lettre du 5 août citée par M. Ciik- RUËL, Histoire de la minorité..,, t. IV, p. 383.
i66 NICOLAS FOUCQUET.
du Roi. On court après eux, on les rappelle. Orner Talon déclare que ceux qui crient le plus haut ne sont pas exempts de commerce et de menées. Coulon s'entête, interrompt pour fait personnel '. Le président intervient : « On n'interrompt pas les gens du Roi! il n'appartient pas à des particuliers d'interrompre de la sorte! » Le duc d'Orléans veut faire valoir son autorité. Talon, toujours naïf, s'en offense. Lui- et ses collègues se plaindront au Roi. En ce qui concerne l'abbé Foucquet, ils informeront et requerront, s'il y a lieu*. Confusion générale.
Cette escarmouche assez chaude épuisa les forces de Talon, qui, du 6 août au 2 septembre, ne parut point au Parlement. Bignon, bien qu'avocat, ne parlait pas. Nicolas Foucquet assuma tout le poids des discussions, et notamment dans cette mémorable séance du 21 août, où les partisans de Retz et ceux de Condé mirent l'épée à la main.
L'écheveau politique s'embrouillait de plus en plus. Le Goadjuteur,devenu,enapparenceaumoins,ralliédelaReine, ne parlait plus que de faire arrêter et même assassiner Condé. Alliance feinte départ et d'autre. Colbert, toutefois, et l'abbé Foucquet, tous deux encore un peu crédules, dénonçaient ces agissements à Mazarin, qui , loin de Paris, ne savait plus que penser. Brienne lui insinue l'idée d'une retraite à Rome; le Cardinal, au désespoir, charge l'abbé Foucquet de consulter la Reine. Que doit-il faire? Brienne se souciait bien peu de son honneur et de le voir réduit à demander l'aumône au lieu de sa naissance^. « Ne parlez de ceci qu'à
I Retz, dans ses Mémoires, t. III, p. 465, dit que l*on dénonça comme émi.ssaires de Mazarin, Barlet, Brachet, Foucquet et Silhon. Toutefois, dans VArrest imprimé chez Vivenay, 1651, et dans la Relation de ce tjui s'est paxsé dans la dernière assemblée du Parlement, le 2 de ce mois^ Paris, Vivenay, 1651, un ne nomme pas l'abbé Foucquet. On le ména{;eait à cause de son frère.
* O. Talo5, Mémoires^ p. 439.
^Lettre sans date, portant le n*" 15 du ms. fr., 23202, de la Bibl.
lu Reine; car, à notre temps, il faut dissimuler avec tout le monde! » Voilà encore un des grands mots de Mazarin.
Il accablait Tabbé de ses plus chaleureux remerciements : « Je commence à me fascher de vous estre tous les jours de plus en plus obligé, sans estre en estât d'en pouvoir prendre ma revanche'. » En effet, le ciel se rembrunissait de plus en plus. Les intrigues aux fils trop minces s étaient rompues. Mazarin, voyant approcher le jour où Ton proclamerait la majorité du Roi, craignait qu'on profitât de la circonstance pour exiger le renouvellement des déclarations rovales contre lui*. Aussi s achurnaitil à faire ressortir les avantages pour le Roi d'un séjour à Gompiègne, ou ailleurs en province.
Ses craintes n'étaient pas sans fondement. On ménageait un accord à ses dépens. La Reine donna une première déclaration qui innocentait Condé et une seconde qui n'innocentait pas Mazarin. Les termes en furent arrêtés entre Séguier et les parlementaires. Le Roi y parlait de la « mauvaise conduite » du Cardinal, de ses déprédations et de ses pirateries, de ses artifices pour éluder les arrêts du Parlement, « qui veille constamment au bien de notre service» , etc. Le dispositif de la déclaration ressemblait à celui des douze ou treize actes précédents '. Avisé de ce qu'on minutait, Mazarin, « au désespoir » , songeait à ce que « toute la terre dira des déclarations (jue Sa Majesté faict contre lui, plus rigoureuses et outrageantes que jamais » . On ne peut l'abandonner sans que « l'Kstat en souffre et sans un entier abattement de l'authorité royale » . « Je seray inconsolable, et me voyant reduict à une telle extrémité, sans estre secouru de la mort, je ne songeray à rien qu'à
nat. Cf. Lettre de Mazarin à la Reine^ p. 257, celle de septembre 1C51, où l'on retrouve les mornes expressions.
' Lettre du 29 août 1651. Lettres, t. IV, p. A07.
« Lettre du 4juillet 1651 à Lionne. Lettres, t. IV, p. 300, 308.
* Le texte est reproduit dans V Histoire abréjce du Parlement, p. 155.
rae cacher, pour passer malheureusement le reste de la vie que Dieu me donneroit pour plus grande punition '. »»
Quoi que pût dire Tégoiste Mazarin, Anne d'Autriche, éclairée par Tamour maternel, avait raison de tenir bon dans sa capitale, malgré les outrages des uns, les sollicitations des autres, obtenant ainsi ce grand résultat que la majorité de son fils fut déclarée à Paris et non dans quelque parlement de j)rovince.
Le 7 septembre, T^ouis XIV, roi majeur, tint son lit de justice. Outre la ïîeine, heureuse et fière aux côtés de son fils, on remarquait dans ce qu'on a[)pelait « la lanterne proche la cheminée » la reine d'Angleterre, le duc d'York, milord Jermyn, Mademoiselle et plusieurs duchesses. Sur les sièges du premier bureau, étaient assis Omer Talon, Foucquet, Bignoiï. C'est Talon qui porla la parole*.
Mal;;ré l'absence de Condé qui laissait |)laner un gros nuage sur la séance, le sentiment général était favorable à la royauté : la France avait un roi.
Le Cardinal lui-même, si en colère la veille, montra une satisfaction inexplicable. Il déclare que la bienveillance et l'estime de la Heine pour lui sont en aussi haut point que jamais \ H se reprend à parler de « son petit crédit * »» . C'est que le j)arraiu avait reçu de son filleul une lettre confidentielle bien explicite et bien rassurante pour l'avenir :
« Mon CorsiN,
« Vous aiant donné parole, lors de vostre sortie de Paris, de vous rappeler auprès de moy dès que j'en serois en puissance, je creu ne pouvoir mieux commencer ma majorité
> Lettre tlu 29 août 1G51. Lcit,c^, t. IV, p. 408. « Ms. de l.i ISibl. Mn/ailiH-, 1415^'.
» Letirc à Colin rt, 14 s«^|»leinl)re 1651. Lettres^ t. IV, p. 428. LeUre à Omlcdeï, i9 septembre, ï7//c/., p. 430.
* lùid., p. 436, lettre à ^îuirinoutieiâ.
qu'en voustesraoignantle sensible desplaisir que je de toutes les persécutions que les factieux de mon Estât vous font souffrir en voslre honneur, en vostre personne et en vos biens; aussi, je vous escris pour vous dire de vous rendre auprès de moy le plus tost que vous le pourés faire avec seureté; et je le souhaitle si fort, que je ne puis vous dire à quel point cela est, aiant impatience de rendre nulles, en la forme la plus authentique qu'il se pourra, toutes les desclarations qui ont esté données si injustement contre vous, durant ma minorité, et particulièrement la dernière de ce mois, qui fust arrachée à la Reyne, madame ma mère, par la violence des ennemis de mon Estât et les voslres, qui ne lui laissèrent ni la liberté ni la puissance de la refuser; et, comme elle est pleine d'outrage, d'accusations et de calomnies, mon honneur et ma contience mesme m'obligent d'authoriser vostre inocence dans tout mon rovaume, et de faire connoislre à tous mes subjets les satisfactions et les avantages qui me demœure de vosire capasité et fidélité dans Tadministration que vous auré eute de mon Estât, qne la sagesse de vos conseils m'auroient rendu plus j)ésible et le plus glorieux du monde, si les diverses factions qui se sont formées et les puissances qui les ont soutenues, vous en eusent laiséla conduite libre. Je finis en vous assenrant que; je suis
« Votre bien bon et affectioné cousin,
« Louis '.
« A I\iris, ce 9 cestt'inhre 1656. »
On ne jouait [)as la comédie qu'à l*aris. Muni de la lettre de son filleul, Mazarin parait de nouveau très en colère, comme si la déclaration enregistrée le G septembre venait de lui parvenir ^, Il s'en plaint à la Heine, à son confident
' r. FiLLOX, Atitofjrapftes^ séries l et 11, p. 37. «iJibl. Mazaiine, "U15'\
170 NICOLAS FODCQnET.
Milet, à Colbert même. « Le coup que Leurs Majestez m'ont donné en me déclarant atteint des crimes les plus noirs, m*abat. Je suis si couvert de honte, que je n'ose me montrer à mes propres domestiques. Quand tout se perdroit, je n'en scrois nullement touché. » H invite Colbert à ne plus accepter d'argent pour lui, « puisque, dit-il, la Reyne. sans en avoir Tintenlion, m'a reduict à un point que je n'ay plus besoin de rien » . Mais voici le comble du désespoir : « Je voudrois bien qu'il vous pust réussir {i^ic) de faire reprendre à Bartet les cinquante mille livres qu'il esloit sur le poinct de vous donner... Monsieur de La Vieuville (le surintendant des finances) ne se doit pas mettre en peine des choses qui me regardent. Qu'on ne croie pas que ce renoncement à toutes choses soit l'elTet d'un emportement; j'y ai rêvé trois jours, pendant lesquels je vous puis dire de (sic) n'avoir pas fermé les yeux*. »
Cette colère et ce dégoût, autant de fictions. On allait de Paris à Bruhl en cinq ou six jours, et la déclaration du 0 septembre avait dû parvenir au Cardinal presque en même temps que la lettre du Roi qui l'annulait entièrement. En écrivant à ses fidèles ces lettres désolées, il voulait les aider a tromper les autres, les tromper les premiers peutêtre. Qu'on se rappelle son mot: « Nous sommes en un temps où il faut dissimuler avec tout le monde. »
Ce qui rend les jérémiades de Mazarin plus que suspectes, c'est qu'elles se produisent au moment où la Ueine, sortie de Paris, reprenait sa liberté, sous la protection de quelques vieux régiments, commandés parTurenne, que cette habile princesse avait su rappeler à son service depuis six mois.
Aussi, dès le 8 octobre, Mazarin modifie son thème. « La Reyne sera d'autant plus affligée qu'Klle n'a pas asseurément eu cognoissance de ce qu'on disoit contre moy. On
' Lettre à Colbert, 30 septembre 1651. Lettres^ l. IV, p. 452.
FOUCQUET, PROCUREDR GÉNÉRAL. 171
m'a envoyée quantité de lettres du Roy, dans lesquelles il tesmoigne de n'avoir pas faict cela de bon gré, qu'il a toutes les satisfactions de mes services, etc. » Et le voilà qui parle des protestations de dévouement que généraux, gouverneurs de place lui font chaque jour. Il en est qui écrivent de la citadelle de Turin \ Les nouveaux ministres lui ont dit que, si la guerre civile commençait, il devait « entrer en France, avec deux ou trois mille hommes, pour servir le Roy * » . Il le fera, et même si on manque d'argent pour une expédition, par exemple pour assiéger Mouzon, il en fournira'*. Il en avait donc plus qu'on ne croyait.
Gomme précédemment, les Foucquet étaient dans le secret delà Reine, qui leur promettait de grandes récompenses*. Le procureur général, chargé de poursuivre Mazarin, instruisait le banni de tout ce qui Tintéressait, et, le 27 septembre, Mazarin lui répondait : « Geluy qui vous rendra ce billet, vous informera de toutes choses et surtout de Tamitié que j'ay pour vous. J'ay eu beaucoup de desplaisir de la perte que vous avez faicte, prenant part comme le meilleur de vos amis en toutes les choses qui vous touchent^. » Pas un mot de reproche sur la déclaration du 6 septembre. Ces acteurs jouaient la comédie devant le public, non entre eux.
La perte à laquelle le Cardinal faisait allusion était la mort d'Yves Foucquet, frère de Nicolas, à peine âgé de vingt-trois ans et déjà conseiller au Parlement ®. Cette année 1651 n'était pas clémente au procureur général, qui pour rendre les derniers devoirs à son frèfe n'eut
> Lettre à d'Estrade, 8 octobre 1651. Lettres, t. IV, p. 458.
* Lettre à Fabert, 22 octobre 1651. Lettres, t. IV, p. 469.
' Lettre du 27 octobre 1651. M. Ghéruel remarque avec raison que Ma/arin n*étalt donc pas si démuni d'ar^rent qu'il dirait. Lettres, t. IV, p. 471.
* Lettre à Basile Foucquet, 30 octobre 1651. Lettres, t. IV, p. 477.
* Lettre du 27 septembre 1651, ms. IV., 23202, p. 19, non publiée par Ghéruel.
® Le P. ÂNSULME, t. IX, p. 306.
172 NICOLAS FOUCOUET.
pas plus de temps que pour célébrer ses noces. Yves mourait le 17 septembre, et, le 20 et le 21, Nicolas dut passer toutes ses journées à négocier entre la Cour, Gaston et le Parlement*, déposer des conclusions qui ne concluaient pas, tenir Mazarin au courant de toutes ces négociations sans portée*. Ce dernier voulait qu'il Tavisât chaque jour de ce qu'il devait faire. Il était sans nouvelles positives depuis un mois. « Je vous conjure de faire en sorte que je puisse être présentement averti des sentiments de vos amis, estant impossible que les choses puissent demeurer dans l'assiette où elles sont'. » Illusion commune à tous les exilés.
Quoi qu'en pensât Mazarin, les affaires du Roi étaient fort habilement menées, et cette politique de temporisation, la seule possible, était très efficace. D'un côté, on faisait perdre à Condé toutes chances d'une grande action militaire. De Taulre, on ruinait son influence politique dans le Parlement.
Le 7 octobre 1G51, le duc d'Orléans, prenant parti pour le Prince, par crainte de la toute-puissance de la Reine, prêche un accommodement. Foucquet, directement interpellé^, remercie M. le duc des peines qu'il prend, le prie de continuer ses bons offices. Puis, par un très habile changement de front, il reproduit une demande d'informations judiciaires contre ceux qui lèvent des troupes, s'emparent des châteaux forts, etc. La Cour doit les déclarer perturbateurs du repos public, ennemis du Roi et de TEtat, permettre aux gouverneurs de leur courir sus'^. Indirecte-
* Ms. de la Sorbonne H. I. V, 21 se|)ten»bie 1651.
2 Dès le 21, N. Foucqiuît éciivait ù Mazarin. \^. lettre de Mazarin du 28 sci>teinlire 1651, ins. fr., 23202, p. 20.
3 Lettre de Mazarin à N. Fouc<iuct, du 2S septembre 1651, nis. fr., 23202, p. 20, non publiée par Chéruel.
* Talon, Mémoires, p. 447.
^ Ms. de la Sorbonne, séance du 7 octobre 1651. Retz a parfaitctnent indiqué la portée de cette séance, lorsqu'il montra « le Parlement de Paris, qui ne
FOUCQOET, PROCUREUR GÉNÉRAL. 173
ment, Foucquet visait Condé et ses partisans, les alliés de Gaston. Par contre, le lendemain 8, il laissait ajourner ù un mois Tenregistrement d'une déclaration nominativement dirigée contre Gondé, Gonti, Mme de Longueville *. Au milieu de ces luttes politiques, il gardait tant qu'il pouvait un certain ménagement envers les ennemis du jour, amis possibles du lendemain.
Seuls quelques pauvres diables laissaient à ces jeux de princes leur vie ou leur liberté. Un agentde Gondé, Vineuil, se fit prendre avec des dépêches compromettantes ; bien qu'homme d'esprit, il perdit la tète et dénonça un Sicilien, appelé Pagano, qui lui aurait proposé de faire périr, sans effusion de sang, sans poison, le Roi et son frère, le duc d'Orléans et son fils. Le Parlement s'émut. Pagano (ut arrêté. Le gazetier Loret déclara que : « Tels bruits se doivent étoufer, — Gar ils sont sortis de l'enfer. » On étouffa si bien, que l'accusé resta dix ans à la Bastille sans jugement; il y était encore quand on y emprisonna Foucquet, prévenu à son tour du crime de lèse-majesté ^.
Gependant, malgré la répugnance générale pour toutes mesures décisives, une heure venait où il fallait agir. Mazarin insistait pour qu'on présentât au Parlement la déclaration contre Gondé ^. Le garde des sceaux, encouragé par de bonnes nouvelles de l'armée royale, donna des ordres en ce sens aux gens du Roi. Talon et Bignon voulaient encore biaiser. Foucquet rompit avec eux. Du 16 novembre au 5 décembre 1G51, il livra une série d'assauts aux partisans du Prince. Enfin, la Cour rendit un arrêt assez confus, portant que Monsieur continuerait à s'interposer
vouloit pulnt (lu Cardinal, mai.^ qui (lofenJoic, sous peine de la vie, les levers que M. le Prince faisoit pour s'opposer à son veioxir ». Mémoires^ t. IV, p. 22. V. aussi G. JoLY, p. 63.
* AuDKRY, Histoire de Mazarin, t. III, p. 318.
* AuBKBY, Histoire de Muzarin, t. III, p. 321 ; LonsT, la ^fuze historique, t. I, p. 180 (26 norembre 1651) ; Havaisso?c, Archives de la Bastille, t. I, p.l.
* Lettre de Mazarin à Mercueur, 28 octobre 1651. Lettres, t. IV, p. 471.
])ourun accommodement, mais qu'au bout d*un mois, les princes révoltés seraient jugés par le Parlement, en présence du Boi et selon la loi du royaume '. Une incohérence de plus.
Dans rhistoire de ces sortes de temps, où la parole humaine ne semble faite que pour mentir, il faut s'en tenir aux Faits et aux résultats.
La déclaration, à Paris, en Parlement, de la majorité de Louis XIV, voilà le premier résultat de Tannée.
Voici le second.
En moins d'un an, Condé, sorti de la prison du Havre par la force de Topinion et sur les injonctions du Parlement, était cité devant ces mêmes conseillers et se trouvait sous le coup d'un nouvel emprisonnement. Si le gouvernement de la Reine avait dû sacriHer Mazarin, il était aussi parvenu à mettre Condé en accusation.
On a vu la grande part prise par Nicolas Foucquet à cette politique de résistance. L'action du procureur générai va devenir de plus en plus effective.
Gaston, allié de Condé, organise une émeute * contre le premier président Mole qui, par son attitude courageuse, contraint ces coquins à se retirer {G décembre 1651). Foucquet requiert aussitôt contre les émeutiers'. Le samedi 9, Mole fit lui-même le récit des violences de ces canailles soudoyées par le duc d'Orléans. Gaston n'ose pas nier ^, puis, manœuvrant h son tour comme ses adversaires avaient fait un mois avant, il s'en prend à Mazarin qui, au mépris des défenses de la Cour , a « plusieurs commerces dans le Royaume »> . Talon répond en termes pompeux et emportés. L'aversion des peuples à elle seule enlèverait au Cardinal la
I lUbl. Mazarine, ms. 1415'^; ms. de la Sorbonne, séance des 6 ot 7 novembre 1651 ; Aubeby, Histoire de Mazarin^ t. 111, p. 328.
• Hbtz, Mé moire t^ i. IV, p. 57.
* Bcgistres de Vllàtel de ville pendant la Fronde, t. Il, p. 226. ^ ArBBRT, Histoire de Mazarin, t. III, p. 332.
hardiesse de rentrer en France. S'il y a eu des Français on autres assez malavisés pour entretenir des intelligences secrètes avec le banni, on informera contre eux. L'avocat général voulait plaire à Gaston et obtenir, grâce à cet appui, la première présidence du Parlement '. Les esprits étaient si troublés que Retz lui-même s'entendit reprocher d'être le complice, Fagent de Mazarin, sur la promesse d'un chapeau, qu'il se plaignit du dévergondage des discours et de la conduite indécente qu'on tenait dans une assemblée si auguste '.
Foucquet, voyant que l'heure était venue de rentrer en scène, prit ses conclusions par écrit : « Je requiers pour le Roy que par tels des présidens et conseillers qu'il plaira à la cour députer, ledit seigneur Roy sera adverti des bruits qui courent du retour du Cardinal Mazarin, du commerce que les gouverneurs des places frontières et aul- Ires publiquement entretiennent avec lui, des levées de gens de guerre que l'on publie estre entreprises pour faciliter son retour; que ledit seigneur Roy sera très humblement suplié de vouloir donner sa parole royalle pour l'entretènement et exécution de la déclaration vérifiée en Parlement le 6 septembre dernier; mesme de vouloir informer le Pape et autres princes étranjjers des raisons qu'il a eues d'esloigner le Cardinal de sa persone, de ses conseils, et de la résolution qu'il a prise de ne s'en plus servir; que les deffences portées par les arrests |)récédents seront réitérées, et nouvelles deffenses faites à tous gouverneurs de luy donner passage ou retraitte en leurs places, ny faire aucune levée pour faciliter son retour, sous telles peines qu'il plaira à la Cour; et que les autres Parlements seront invités de donner pareil arrest contre les gouverneurs de leurs frontières qui le voudront recevoir; et au surplus de
> Mazarin à Granvelle, 20 décembre 1651. Lettres, t. ÏV, p. 554. • Histoire abrégée du Parlement, p. 16 î.
persister aux conclusions cy-devant par moy prises parécrit.
a Signé : Foucquet ' »
Dupe ou non de cette comédie, le Parlement rendit un arrêt conforme à ces conclusions (15 décembre 1651). Le Cardinal protesta, mais surtout contre Talon, qu'il considérait comme un de ses bons amis, à ce point que, même après sa diatribe, il ne pouvait se résoudre à lui vouloir du mal*. Le 18, Foucquet affirme sérieusement qu'il a fait toutes diligences pour assurer l'exécution de Tarrét*, ce qui n'empêche pas que, le 19, on lui enjoint de conclure encore contre le retour imminent de Mazarin. Ce jour-là, Omer Talon eut un éclair de sens commun. Lui et ses collègues, Bignon et Foucquet, ont épuisé la force de leur imagination dans leurs conclusions précédentes. « Le Cardinal ne peut rentrer que du coté de la Champagne ou de la Picardie; que le Parlement envoie quelques-uns de Messieurs sur la frontière reconnoistre sa marche^. » On perd deux jours en discussions. Enfin, le 29, nouvel arrêt contre le banni, arrêt rendu u avec une chaleur qui alloit jusques à la fureur » . Un conseiller ayant dit « que les gens de guerre qui s'assembloient sur la frontière, pour le service du Mazarin , se moqueroient de toutes les défenses du Parlement, si elles ne leur étoient signifiées par des huissiers qui eussent de bons mousquets et de bonnes piques » , ce conseiller, « qui ne parloit pas de trop mauvais sens, fut repoussé par un soulèvement général, comme s'il eut avancé la plus forte impertinence du monde ^ »» . On lui rappela durement que le Roi seul avait le droit de lever des gens de guerre.
' Ms. de la Bibl. Mazarine, 14153^. Séance du 9 décembre lC5t nu matin.
« Mazarin à Blonel, 22 décembre 1651. Lettres y t. IV, p. 561.
' Ms. de la Bibl. Mazariiie, 1415^^. Séance des mercredi 13 et lundi 18 décembre.
* Ms. de la Sorbonne H. I. Y. Séance du 19 décembre. Retz place celte séance le 20 décembre. Talo5, Mémoires, p. 456.
^ Rtr/, Mémoires, t. IV, p. 64.
Retz, toujours hostile h Mazarin , mais qui ne bougeait plus, craignant de ne pas voir descendre sur sa télé le chapeau rouge prorais par la Reine, constata une fois de plus Tincohérence d'idées de ces étranges révolutionnaires, aussi royalistes que le Roi.
Sur ces entrefaites, le premier président MoIé quitta Paris et le Parlement, où sa situation devenait absolument fausse. Depuis plusieurs années, il avait dû, dans une certaine mesure, épouser les passions du grand corps qu'il présidait. A cette heure, il était obligé « de s'opposer à des arrêts prononcez de sa propre bouche » . Cette retraite nécessaire laissait Foucquet seul en présence de la Fronde. Fidèle à son poste, il continua de correspondre avec le Cardinal, comme avec son chef incontesté '. Basile recevait les instructions du proscrit pour Goulas; le secrétaire de Monsieur, pour Sarrazin, pour « une dame qui n'est pas dans le chiffre » (Mme la princesse Palatine?), pour MM. de Turenne et de Bouillon. Mazarin non seulement dissimulait, mais, par surcroît de ruse, négociait avec tout le monde. 11 ne voulait même pas que son agent entreprît trop d'affaires à la fois, tt H faudroit faire une liste des personnes que vous avez à voir et les partager entre d'Artaignan et le chevalier de Terlon. » Ce d'Artagnan devait arrêter et garder Foucquet dix ans plus tard.
Au milieu de ces agitations, un an s'est écoulé; un an de gagné.
Le Roi, quasi prisonnier des Parisiens au commencement de l'année, maintenant parcourt ses provinces à la tête d'une armée commandée par Turenne. Toutes les questions de principe soulevées en 1649 sont déjà oubliées. Seul un point de fait, l'exil ou le retour de Mazarin, passionne l'opinion. On ne pense qu'à cet homme, à la Cour, à la'
^ Bibl. nat. fr. 23202, p. 25. Sorbl, Hist, de la monarchie, t. II, p. 68. Cf. Chérubl, t. IV, p. 581.
ville, dans les armées ^ Retz, le duc d*Orléans, Coudé luimême, ne tiennent que des seconds rôles. Les partis, comme il arrive souvent en France, se livraient bataille sur un nom.
Anne d'Autriche désirait le retour du Cardinal. Mais Le Tellier, récemment rappelé. Lionne, Brienne, Châteaunenf s'opposaient au retour du ministre exilé. Le prudent Le Tellier se hasardait jusqu'à écrire, comme un propos de Cour, que la Reine devait être ensorcelée par le Mazarin ou mariée avec lui*. Toutefois, cette femme, dont on n'a pas assez loué Ténergie et le sang-froid, restait impénétrable aux plus habiles. Mazarin lui-même ne savait pas toujours à quoi s'en tenir et, déBant, voulait rentrer immédiatement. Son impatience fit durer la Fronde un an de pins.
A Paris, on combattait l'idée de son retour : le duc d'Orléans, très ouvertement, le Coadjuteur, plus secrètement, à cause du chapeau. A part quelques conseillers gagnés ou convaincus, le Parlement était hostile. Des trois « gens du Roi » , Bignon s'effaçait de plus en plus; Talon, très mal avec la Cour, ne voulant entretenir aucune correspondance avec elle', n'en vivait pas mieux avec sa compagnie, a Nous sommes tous hors des grandes règles, disaitil, éperdu, à Retz très refroidi, nous ne savons plus ce que nous faisons^. *« A vrai dire, un seul homme conservait une vue claire des choses et suivait une ligne de conduite bien Iracée. C'était le procureur général Nicolas Foucquet. Il ne croyait pas la rentrée du Cardinal opportune. Il n'en travaillait pas moins, par devoir, à la rendre possible. Circonspect, imperturbable, ne cédant à aucun entraînement de parole, il intervenait au moment propice. Son action
* MoTTETiLLE, Mémoire^, t. III, p. 452.
< CoA^TELAUZE, t. II, p. 263. « Il (Le Tellier) a pu ne pas 8*expliquer sur le retour de Son Ëniinence... Tout le monde en a parlé à la Reine, ju8qu*à lui dire qu'il Pavait ensorcelée ou épousée. •
' 0. Talcs, Mémoires^ p. 472.
* Retz, Afémoires, t. IV, p. 74.
KÛUCQUET, PROCUIIEUR GÉNÉRAL. 179
était d'autant plus efficace, qu'il la dissimulait plus soigneusement. Il servait sans ostentation, ce qui permit plus tard au ministre restaure, grâce a son concours, d'être faciLment ingrat envers lui.
Foucquet commit même une grosse faute. Il ne sut pas dissimuler combien il était sensible à l'ingratitude déjà trop notoirs de Mazarin, non seulementà son égard, mais envers les siei*..
Voici la curieuse lettre qu'il écrivit à Colbert h ce sujet :
• Vaux, le mercredi 8 nuvcinbre 1651.
« Mon frère a demandé une abbaye de Noailles, qui vaque depuis quebjue tenij^s, laquelle on luy fit espérer. Depuis ce temps, ou a traisné jusqu'à présent en belles paroles, suivant le style accoutumé, et puis on le remet à une distribution générale, après les Estats. Je vous avoue que je suis élonné que Son Émiuence ne change point de métbode, après s'estre si mal trouvé de ses maximes ordinaires : l'une de ne rien faire pour ceux qu'il croit attachés avec lionneur et fidélité à sou service; et l'autre de croire qu'en tenant les personnes en suspens longtemps, il les conserve dans la volonté de faire toujours quelque action nouvelle, pour mieux mériter les grâces qu'on demande de luy. Il me semble que, quand les services qu'on luy a rendus jus(p)*à i)résent ne le touclieroient point, ce que je puis, et pour et contre son inîérest icy, devroit eslre de quelque considération, et c'est ce qui m'oblige de vous écrire celle-cy afin que vous me fassiez la grâce de luy faire sçavoir que je suis horriblement surpris de ce procédé, et qu'il n'y a rien qui me puisse offenser si sensiblement que de traiter mon frère du commun, luy qui n'a point fait d'action du commun, quand il s'est agy de son service, et dans sa disgrâce. Ce que je u'ay que faire d'exagérer, parce qu'il le sçait encore mieux que moy. Et à vous dire le vray. je ne trouve pas esirange qu'il ne me considère pas parce que la condition
180 » NICOF.AS FOUCQUET.
en lacjuelle je suis m'a empesclié de» in'exposer comme mon frère; mais pour luy, r|iioy(]iie je laye connu du passé, je n eusse jauiais douté (|ue Sou Kmiuence n*eust fait paroislre une l'ccouuois^ance éclatante en la première occasiou qui se fust reucontn e. Mais de faire languir les personnes après des espérances vaincs et se laisser posséder par un petit fripon ' à l'appétit duquel il perdra tous les gens de condition et d'honneur, c'est ce qui n est pas su|)portable. Il me semble qu'il y a assez de raison pour faire de bonne grâce une action de cette qualité, et qu'il n'y aura personne à la Cour <pii ])uisse y trouver à redire. Je remets à vous dire le reste de bouche, mais obligez-moy d'écrire de bonne encre et de presser une réponse décisive de ouy ou de non, par le premier ordinaire; pour ce qu'après cela je ne m'y attendrois plus. Il sçait encore les paroles qu'il m'en a données cent fois, sans eflet. Je sçais que la chose dépend de luy, et qu'écrivant icy comme il peut, la chose sera faite au moment, et si elle ne l'est pas, je croiray qu'il a donné ordre contraire. Je vous prie que je vous aye celte obligation, et de luy en écrire à cœur ouvert ce que vous en jugez. Et surtout, réponse prompte, pour ce que vous sçavez qu'il ne faut point faire eslat que des affaires achevées. Je suis vostre serviteur*. »
La lettre de Foucquet renferme un mot de trop : « Ce que je puis et pour et contre cet intérêt. » Le surplus est d'une justesse incontestable. Par calcul et par nature, Mazarin était ingrat.
Colbert fit mieux que d'écrire de bonne encre à son maître. Il lui envoya la lettre même de Foucquet, dont les reproches étaient si fondés qu'il dut en convenir. « J'appréhende fort, dit-il, qu'il n'y ait quelque fondement. » Il se hâte d'ajouter : « La mauvaise conduite que l'on a tenue
1 De qui 8*ngit-il? Est-ce de I*abbé Ondedeî? est-ce de Bartet? < Lettres, Instrucliont, t. I, p. 165. (Aich. des aff. étr* France, vol. 135, pièce 105.)
FOUCQUET, PnOCUnEDR GENERAL. 181
en vos affaires vous a réduit à ce point de nécessité que vous avez besoin de tous ces gens-là, et que plus vous en avez besoin, plus ils vous tiennent le pied sur la gorge pour exiger de vous des choses que vous n'estes pas en estât ni en pouvoir de leur accorder. » Puis, sans transition, Colbert ajoute : « //est de mes amis, et je suis obligé de vous dire qu'il vous a bien servy depuis que j'ay la direction de vos affaires. Je ne puis toutefois m'empêcher de blasmer le procédé. » En résumé, on ne peut se passer du procureur général.
Basile obtint son abbaye de Nouailles; mais Fincident fut noté parMazarin, piqué au vif, et par son intendant, attentif à marquer tous les coups. C'est la dernière fois que Colbert, parlant de Foucquet, dira : Il est de mes amis. Le temps viendra bientôt où il le signalera comme un des ennemis de Son Éminence.
ciiAPiTRi!; m
FOICO'KT FAIT LKGALISKR LA RENTRKK DE M.\ZARIN. IL CIIERCIÏK
A SArVER LA RinLIOTHhVjl'K DU CARDINAL. IL OBTIENT LE RE- TRAIT DE MESURES INOPPORTUNES. DÉPUTA TION DU PARLEMENT
A LA COI'R. FOUCQUET SE REND A SAINT-GERMAIN. OBSTI- NATION IMPOLITIQUE DE MAZARIN. ÉMEUTE A PARIS. LE