COMPIÈGNE. BASILE FOUCQUET A PARIS
(Juillet>Septembre 1652}
Le lendemain de ia longue et indécise bataille du faubourg Saint-Ântoine, les chefs des deux armées éprouvèrent un égal dépit. Bien qu'il eût contraint ses adversaires à se réfugier dans Paris, Turenne, obligé à son tour de quitter les hauteurs de Charonne, avait vu la victoire lui échapper. Gondé, malgré son air de vainqueur, passant en revue ses troupes épuisées et ses lamentables auxiliaires , se sentait vaincu. Le peuple, comme toujours, se déclara trahi. La canaille, à qui tout prétexte est bon , surexcitée par d'imprudentes paroles de Gondé, envahit, pilla, incendia THôtel de ville, attaqua, tua les échevins, les conseillers assemblés. Les honnêtes gens prirent peur ' ; les timides s'enfuirent, tous abandonnèrent Gondé et Gaston.
Mazarin comptait sur cette peur des bourgeois pour être rappelé comme un sauveur. Aussi, dès le lendemain de ces terribles et inutiles journées, les négociations ou plutôt les intrigues recommençaient de plus belle. Le Cardinal, par Tintermédiaire de Tabbé Foucquet , machinait avec Retz des combinaisons encore mal connues '. Gondé, malgré les
* MoîtTCLAT, Mémoires. Dix-huitième campagne, p. 272.
* Leltre de Mazarin à Tabbé Foucquet, 8 juillet 1652, déjà citée par ChemiEL, Mémoire sur Foucquet, t I, p. 125. Conf. Lettres, t. V, p. 136.
tOV NICOLAS FOUCQUET.
assurances données à sa naïve cousine \ Mlle d'Orléans, entretenait à Saint-Denis auprès de la Cour un agent attitré*. Ghavigny se démenait pour le duc d*Orléans, pour Condé, pour lui-même surtout. Chacun, sans bonne foi, sans vues arrêtées, comptant sur les hasards du jour ou du lendemain, échangeait des assurances mensongères et des propositions captieuses.
Tout à coup, on apprend Tentrée en France de l'armée de Tarchiduc. Les Espagnols vont s'allier à Gondé. Mazarin, encore une fois pris de peur, ne se sent plus en sûreté près de Paris. Il demande un asile à la ville de Rouen qui refuse. Affolé, il veut emmener le Roi a Lyon, livrant ainsi la moitié du pays à la révolte et à Tinvasion.
Par bonheur, sans s'être concertés, deux hommes se rencontrèrent dans une vive opposition à cette fuite.
Turenne en montra les conséquences militaires, prouva qu'avec une poignée d'hommes et sa garde ordinaire , le Roi serait en sûreté dans Pontoise pendant que lui, Turenne, tenant la campagne, ferait tête à des ennemis moins audacieux qu'on ne croyait *. (12-15 juillet 1652.)
Foucquet, au même moment, insista pour une énergique résistance aux adversaires du dedans. Il se révéla non seulement serviteur fidèle , mais homme d'État de premier ordre. Sorti de Paris, quand la position était devenue intenable, retiré à Argenteuil, il rédigea à l'adresse du Gardinal
* Mlle DE Mo:(tpe:i8ier^ Mémoires, t. II, p. iii.
• V. Registres de r Hôtel de ville pendant la Fronde, t III, p. 430.
'Les Mémoires d^Yorck^ p. zxziii, indiquent la date du 15 juillet, mais seulement approximativement, « vers le 15 juillet ».Les Mémoires de Turenne ne donnent pas de date, mais portent : le jour qu*on reçut cette nouvelle (de Tinvasion). Le Registre des choses mémorables de Vabbaye de Saint^Denis, publié à la suite des Registres de CUôtel de ville pendant la Fronde, t. III, p. 313 et suiv., document inestimable, nous apprend qu'on reçut cette nouvelle le 12. Il nous a paru utile d'élucider cette question de chronolo{;ie. C'est un des instants les plus intéressants et les moins connus de Thistoire de la Fronde. Les Mémoires de Brienne^ t. II, p. 293, feraient croire que le projet de retraite en Bourgogne était antérieur au mois de juillet. Mais on ne doit pas se fier à ces Mémoires, dont la chronologie est rarement exacte.
TRANSLATION DU PARLEMENT A PONTOISE. t05
deux mémoires très nets, très clairs, tranchant avec la phraséologie pédantesque du moment.
Il condamne d*abord les incertitudes de la politique ministérielle. On ménage les deux partis, sans en avoir aucun pour soi. Entre temps, la révolution gagne du terrain à Paris. Le Parlement va proclamer T union des princes et des villes, nommer un garde des sceaux, voire même un régent, sous ce prétexte maintes fois allégué que le Roi est prisonnier de Mazarin. Il ne faut pas laisser croire au peuple qu'on l'appréhende. Que chacun sache que le Roi veut devenir le maître, et son autorité sera rétablie. En résumé, s'accommoder avec Gondé en prenant des sûretés pour le retour du Cardinal, qui se résignerait alors à une seconde retraite, ou agir au plus tôt contre les révoltés. Dans cette hypothèse, comme dans l'autre, il sera bon d'annoncer Téloignement du ministre, éloignement concédé par le Roi à Tinjuste prévention du peuple. On enlèvera ainsi tout prétexte à la révolte.
En finissant , Foucquet proposait un expédient dont l'adoption sauva le pouvoir royal. » Il ne faut pas douter, écrivait-il, que tous les peuples ne suivent un parti où le Parlement de Paris, le corps de ville et les princes du sang seront unis; mais s'il établit un autre Parlement, les affaires seront bien balancées et l'autorité du Roi bien soutenue dans les provinces. Ceux de la Cour qui ont des grâces à espérer et qui se ménagent avec le Parlement pour le besoin qu ils en ont, ne reconnoitront plus pour Parlement que celui qui sera autorisé par le Roi, et où seront tous les présidents et le procureur général, qui sont ceux qui font le corps. »
Mazarin, trop sage pour écarter un projet si sensé, était aussi trop défiant pour se résigner immédiatement à l'exécuter. Foucquet insista : « En temporisant, en négociant, tout périra inévitablement. Si l'on croit que M. le Cardinal puisse demeurer et que les forces du Roi soient capables^
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de résister a celles des ennemis, il faut retrancher toute espérance de paix et d'accommodement... Si, au contraire, M. le Cardinal est dans le doute de pouvoir résister et qu'il ait quelque peine à se retirer, il Faut, dès aujourd'hui plutôt que demain, s'accommoder avec M. le Prince, solidement, pour ce que, dans peu de jours, il ne le pourra peut-être plus ou refusera les assurances du retour de M. le Cardinal, et, les peuples devenant insolents, M. le Prince n'en sera plus le maître. En un mot, il n'y a personne en tout le rovaume, de tous ceux qui ne sont point intéressés en cette aflhire, qui ne dise la même chose : Prendre une résolution certaine. Il vaut mieux qu'elle ne soit pas si bonne, pourvu qu'elle soit certaine , et que chacun sache sur quel fondement il a à travailler. » En homme pratique, connaissant à fond son personnel, le procureur général indiquait les noms de tous les conseillers sur lesquels on pouvait compter. « Il n'y a personne qui n'ait pouvoir sur quelqu'un. Il faut donner un fonds de six mille livres au moins pour ceux qui voudront partir. »
Prendre une résolution certaine, ne fût-elle pas parfaite! Que chacun sache sur quel fondement il peut travailler! C'était le cri du bon sens. Jamais homme n'eut une idée plus juste. Mazarin, toutefois, cet esprit si délié dans les intrigues, si perçant dans la politique internationale, ne savait pas encore prendre son parti ; il restait à Saint-Denis, immobile devant le lit où agonisait, blessé au combat de la porte Saint-Antoine, son neveu Mancini, celui qui aurait dû porter dans l'avenir le nom et la fortune de sa famille. Le 17 juillet, cependant, sous peine de rendre à jamais invincible l'opposition du Parlement et de Condé, il fallut quitter cette ville neutre, le Cardinal et le Roi dans le même carrosse, suivis par la litière où gisait ce mourant, qui expira le lendemain '.
* Livre des choses mémorables de F abbaye de Sainl^Denis ; Registres de rmtel de ville, t. IIJ, p. 43î.