LE PARLEMENT A PONTOISE
Le Tellier et Servien, malgré les avis de Foucquet, refusèrent les passeports, 6rent savoir à Monsieur qu*il n*avait qu'à poser les armes, purement et simplement. Condé fut encore plus durement traité. On lui renvoya sa lettre toute cachetée ' .
Le 2 septembre, le Parlement de Paris délibéra. Si Ton eût cru les conseillers de la Grand'Chambre, MM. les princes auraient désarmé, puis se seraient rendus près du Roi, sans conditions; d'autres insinuaient que le duc d'Orléans devrait renouveler sa demande de passeports. Mais le vieux Broussel déclara qu'il fallait se fortifier, se défendre contre le Mazarin, dont « l'esprit régnoit et donnoit des ordres. » Le lendemain, Condé prend la parole. Il ne posera les armes qu'en échange de bonnes sûretés. Qui lui rappelait ses promesses de soumission au Roi était outragé, menacé. Enfin, ou vote, et, malgré tout, par soixante-dix voix, il est décidé que les princes mettront les armes bas si on leur envoie » les passeports*. Alors, Condé, perdant son sang-froid, s'anime et s*emballe. Pas de soumission ! La déclaration du Roi devra être concertée , non seulement concertée , mais vérifiée, et non à Pontoise, u où ils n'étoient que dix ou douze », mais à Paris'. Foucquet ne s'était donc pas trompé. C'est sur le prétexte des passeports refusés que la résistance s'accentua. Il en avait écrit à Mazarin, qui approuva ses idées de conciliation ^. Mais quand la réponse arriva, le mal était fait. Encore n'est-il pas sûr que Mazarin n'eût pas en même teuips ccrit lout le contraire h Le Tellier.
Après s'être incliné d'abord devant la volonté des ministres*, Foucquet, quand l'événement lui eut donné
* 0. Talo», Mémoires, p. 509.
* 0. Talon, Mémoires, p. 509.
' 0. Talon, Mémoires, p. 509-510.
* ChÉruel, Mémoires sur Foucquet, t. I, p. 159.
^ « Je crains que le refus des passeports ne rende la cbose moins faivorable dans Paris; mais ptiiscpron Ta ainsi résolu, faut tousjours aller son chemin. •
raison, insista à nouveau pour qu'on enlevât tout prétexte aux frondeurs qui, plus habiles que les royalistes, n'hésitaient pas à corriger le lendenoiain les expressions trop vives de l'arrêt de la veille '. Il supplie qu'on envoie à Turenne les ordres, les indications d'étapes nécessaires pour assurer la retraite des troupes françaises et étrangères dont les princes se disent tant préoccupés^. Les députés de Paris vont aussi demander des passeports. Il serait impolitique de les refuser'. Les délais fixés dans l'édit d'amnistie sont expirés, peu importe. Le bénéfice doit en être accordé à quiconque se présentera. Au reste, Nicolas envoie son frère Basile à Paris, pour être mieux a portée de profiter des occasions ^. De longue main, le procureur général avait préparé, entre la Cour et Gaston, un rapprochement dont Goulas, secrétaire du Prince, un peu le parent, un peu l'obligé des Foucquet, serait l'intermédiaire*. Mazarin, très correct, en prévint Le Tellier® et l'avertit en même temps que M. le Prince demandait à négocier. Le Prince n'avait-il d'autre dessein que d'empêcher le rasement de son château de Montrond? Foucquet inclinait à le croire; mais comme on lui écrivait que la conjecture était bonne pour traiter, il jugeait bon aussi de répondre à l'invitation (août 1652)"'. C'est ici qu'on va voir la duplicité du Cardinal dans toute son ampleur.
Lettre de Foucquet à Le Tellier, 30 août 1652. Bibl. nat., f. fr., 6S89, f«298. ' « Je vous envoyé la déclaration des Princes et Tarrest en cas que vous ne Tayez point veu imprimé; car il est bien différent de ce qui avoit esté résolu, et on a réformé les termes qui pourroyent le plus blesser, atin que la chose fust plus spécieuse, a Foucquet à Le Tellier, 4 septembre 1652. Bibl. nat., f. fr., 6890, P» 42.
* Lettre du 4 septembre 1652. Bibl. nat., f. fr., 6890, f« 39. » Lettre du 4 septembre 1652. Bibl. nat., f. fr., 6890, f« 42.
* Lettre du 3 septembre 1652. Bibl. nat., loc. cit., fo 33.
* Lettre du 23 août 1650. Bibl. nat., f. fr., 6889, f» 223 : - M. Goulas me mande qu'il me voudroit parler ou à Senlis ou à Compiègne. » Cf. lettre de Mazarin à B. Foucquet, 6 septembre 1652. Lettres, t. V, p. 209.
^ « Tout cela se fera dans la forme et dans le temps que vous jugerez à propos. » Lettre du 23 août 1652. Bibl. nat., f. fr., 6889, f> 223.
"f Lettre du 1" septembre 1652. Bibl. nat., f. fr., 6890, f° 14. Cf. lettre de Mnzarin à B. Foucquet, 7 septembre 1652. Lettres^ i- II], p. 208.
FAUSSES NEGOCIATIONS DE MAZARIN. S2i
La négociation était sérieuse. Chavigny, ancien rival de Mazarin, ennemi à cette heure de Retz, écrivait au maréchal Fabert : — »• Vous pouvez assurer Son Éminence que les choses sont plus disposées que jamais à un accommodement. L'abbé Foucquet doit voir M. Goulas. Si Son Éminence veut envoyer un pouvoir avec indication de ce qu'il demande pour lui, M. le Prince s'accordera de la bonne sorte avec Son Éminence. » Et Fabert de répondre : a Le Cardinal est ravi de cette idée d'une entente; mais il ne peut ni ne doit envoyer de pouvoirs. Si Tabbé Foucquet rapporte des propositions qui puissent obliger Leurs Majestés, à Ij Cour on fera tout le nécessaire. » Il ajoute que Mazarin y écrit à cet effet *. Or, voici ce que Mazarin écrivait : qu'il était fort aise que les affaires passassent par les mains de M. Goulas, très homme d'honneur et extrêmement des amis de M. le procureur général ; que cette négociation secrète lui convenait beaucoup parce qu'on pouvait la désavouer, qu'il « n'en seroit pas de mesme d'une députation publique, où il ne se passeroit rien que tout le monde ne sçeut ». De plus, trois jours après, le même homme écrivait à Le Tellier : « Ce seroit un grand coup, si l'on pouvoit porter Paris à faire quelque chose contre les Princes qui les obligeât de s'en retirer*. » Or, c'était avec les princes que l'on suivait, de son aveu, par l'intermédiaire de Goulas, cette négociation secrète « qu'on pouvait désavouer » .
Mazarin ne voulait d'accommodement avec personne. En voici une nouvelle preuve.
Le clergé de Paris préparait avec plus ou moins de secret une députation au Roi'. Retz, pasteur de ce troupeau, se
* Lettre de Mazarin du 4 septembre 1652, contenant deux lettres de Chavigny à Fabert avec la réponse de ce dernier. Bibl. nat., f. fr., ins. 6890, f»» 21) et 8uiv. Lettfcs, t. V, p. 208.
• 7 septembre 1652. Lettres^ t. V, p. 217. ^ Guy JoLT, Mémoires, p. 78.
décide aussitôt ù prendre les devants. Plus que jamais convaincu de l'incapacité révolutionnaire de ses partisans, il voyait le duc d'Orléans très abattu, résigné à se retirer à Blois, abandonnant Condé, le Parlement, tout le monde, plus vieux de trente ans, mais aussi faible que le jour où il avait livré Chalais au bourreau. Retz ne possédait pas Tesprit de sacrifice, et, jugeant la Fronde perdue, il résolut de tirer de sa soumission tout l'avantage possible. On ne lui avait pas encore remis la barrette, cérémonie qui consacrait son élévation au cardinalat. Du même coup, il irait la recevoir à Compiègne et ferait sa paix.
Déjà, au lendemain de Tincendie de F Hôtel de ville, et après le départ de Mazarin, Retz avait demandé que le Roi rentrât dans Paris, alarmé par les désordres de la Fronde et apaisé dans ses rancunes par Texil du Cardinal '. Sa proposition, lancée à Tétourdie, avait été écartée. Cette fois, il résolut d'user de plus de précaution.
Dans cette étrange période, l'intrigue était plus puissante que la force. Il n'est donc pas étonnant d'y trouver tant de femmes mêlées, les unes par ambition, les autres par désœuvrement. Bien au-dessus de ces poupées politiques, Anne de Gonzague, princesse palatine, alliait à une réelle portée d'esprit l'attitude la plus correcte*. C'est à elle que Retz s'adressa.
La Princesse lui conseilla d'abord de surprendre la Cour par une prompte demande d'audience. Il ne fallait pas laisser aux gens de Compiègne le temps de consulter l'oracle, qui répondrait selon l'avis des prêtres des idoles, hommes passionnés, préférant voir le temple crouler plutôt que de laisser Retz y apporter une seule pierre. Habile et circonspecte, elle prit toutes sortes de mesures, prévint la Reine, prévint Maza-
' Lettre de Mazarin, datée de Sedan, 6 septembre 1652. Bibl. nat., ins. fr.,6890, fo48. Cf. Lettres, t. V, |j. 217.
* Bossuet, dans roraisoii funèbre de cette princesse^ en a tracé un très admirable et très Hdèle portrait.