‹ Nicolas FoucquetChapitre 51 sur 183 · DOUBLE JEU DE MAZARIN · texte numérisé non relu

DOUBLE JEU DE MAZARIN

anodine en effet : le mardi 8 octobre, on présenterait au Parlement de Pontoise deux déclarations, Tune contre M. le Prince', dont on préviendrait Gaston, Tautre dont on ne préviendrait personne, préparant le prochain rappel de Son Éminence le cardinal Mazarin.

Précisément, le même jour, 4 octobre 1652, Mazarin répondait à la dépêche du 27 seulement reçue la veille à quatre heures du soir, le courrier n*ayant point trouvé de chevaux*. Dans un long mémoire, véritable chefd^œuvre de diplomatie, il montrait au sujet de raccommodement une extrême défiance. Gondé n'est pas sincère. « Il amuse le tapis. » Quelle honte pour un prince du sang de se prévaloir des succès des Espagnols ! Même sur la question déforme, Servien et Le Tellier, les « prêtres des idoles » , comme disait Retz, avaient rencontré juste. Mazarin commandait de renvoyer toute décision à un conseil. On y reconnaîtrait les vrais serviteurs du Roi. De plus, « il n'y a pas plaisir d'estre seul à opérer dans une affaire de si grande importance et de laquelle despend la bonne ou la mauvaise fortune de TEstat... »

Or, quand Mazarin ne voulait pas être seul à décider, c'est que la décision proposée ne lui plaisait pas. Sa finesse ne se trouvait en défaut que sur un point : « J'eusse bien vouUu sçavoir, écrivait-il, quelle responce M. le Prince feroit à l'article que j'estimois le plus important, c'est-à-dire qu'on n'exécuteroit rien de la part du Roy, à l'égard des restitutions et des autres grâces promises, qu'à la paix généralle. *« Or, Condé avait précisément sur ce point cédé aux instances de Foucquet.

1 Lettre de Mazarin à Le Tellier, Bouillon, 4 octobre 1652. Bibl. nat., ms. fr., 6891, f« 2S.

* Lettre de Mazarin à Le Tellier du 4 octobre 1652. Bibl. nat., ms. fr., 6891 , fo 28. Mazarin se réservait toujours une porte de sortie. ■ Et je suis en mon particulier, écrivait-il un peu plus loin, si fort persuadé de ce que dessus, que je croy que, si M. te Prince se dispose à l'accommodement, il préféreroit \ tout autre party une suspension d'armes pour traicter de la paix

Quoi qu'il en dût advenir, à Compiègne on était lancë, et, le soir du 4 octobre, deux ultimatums partirent, Tun très raide, expédié à M. d'Aligre, pour être remis à Gaston, Tautre, plus doux, adressé à Mme de Châtillon et destiné au prince de Gondé'.

Quand la nouvelle de ces résolutions parvint à Pontoise, Nicolas Foucquet et les membres du Parlement qui étaient « du secret » , furent à la fois saisis de regret, de colère et de crainte. Ces parlementaires ne voulaient pas risquer le tout pour le tout, encore moins retomber sous le despotisme du Cardinal ou de Condé. Le libéralisme légal fit entendre alors une dernière protestation ; mais à qui l'adresser? A la Reine, qui ne voyait que par les yeux de Mazarin? A des secrétaires d'État plus asservis encore? Nicolas Foucquet, avec ou sans confiance, écrivit au Patron. Sa pensée ne se dissimula ni sous des formes obliques ni sous des réticences alors trop en usage : « J'ay grand déplaisir, écrit-il, de voir les serviteurs de Votre Éminence déchus de Tespérance qu'ils avoient eue de la voir présentement rentrer dans l'autorité avec l'agrément et satisfaction de tous les peuples, du consentement des princes et du Parlement et dans la réjouissance d'une paix si universellement souhaitée. Cependant, je ne sais pas par quel malheur ou mauvaise conduite, on a rendu toutes ces bonnes dispositions inutiles, et il semble qu'on prend à tâche de les ruiner, en sorte qu'elles ne puissent plus être rétablies. » Satisfaction du peuple, consentement des princes et du Parlement, réjouissance d'une paix universelle, c'était peut-être beaucoup! Mazarin n'en demandait pas tant.

Foucquet continue , fait valoir les avantages d'une entente avec Condé : « Il eût eu obligation à Votre Émi-

généralle, sans demander à présent aucune chose pour Iny ny pour ses amys, se réservant à ajuster luy-mesme avec les ministres du Roy ëon traicté parti* culier, lorsqu'il verroit le traicté général prest à conclure. • ^ Lettre du 6 octobre 1652, déjà citée.

nence d'avoir terminé l*affaire avec confiance de part et d'autre, et on eût pu prendre des mesures secrètes contre les ennemis communs. » Quels ennemis? On en devine au moins un, Retz.

« Si les armes du Roi étaient de beaucoup supérieures aux autres, que le duc de Lorraine fût détaché des Espagnols, qu'il y eût espérance prompte d'une paix au dehors et que le Roi n'eût plus qu'à réduire les rebelles, j'aurais estimé qu'il vaudrait mieux encore souffrir un peu et faire une paix plus ferme et plus durable, en la faisant plus honorable ; mais après avoir négligé les bonnes dispositions de Paris et avoir coulé tout ce temps favorable sans en profiter, avoir laissé fortifier leurs armées de celles des Espagnols qui sont prêtes à entrer, et dépérir les nôtres, persuader les peuples que ceux du conseil du Roi ne veulent point de paix, et se rendre aujourd'hui plus difficiles quand la guerre est plus malaisée à soutenir, c'est un raisonnement

que peu de personnes peuvent comprendre. »

Venant à son fait, le procureur général s'exprimait ainsi : « Pour faire échouer cette affaire, on s'est servi du prétexte de suivre exactement un mot tiré des lettres de Votre Éminence, qu'il falloit communiquer cette affaire au conseil, et ce prétexte va faire naître de nouveaux obstacles. La jalousie contre ceux du conseil et le dessein de plaire à la Reine, ou d'avoir plus de part au secret les uns que les autres, feront toujours échouer toutes les propositions qui seront remises pour y être délibérées, à moins qu'elles soient entièrement résolues auparavant par Votre Éminence, et je suis aussi convaincu de cette vérité, que je suis assuré qu'il n'y en a aucun, en son àme, qui ne juge l'accommodement nécessaire, et qui n'y eût donné les mains, si la chose avait été conduite par son ordre et de sa participation. Ceux de notre compagnie qui sont les plus fermes et les mieux intentionnés, sont dans cette même pensée et ont grand regret de voir échapper une occasion si favorable du re-

tkt NICOLAS FOUCQUET.

tour de Votre Éminence et de voir cesser les troubles ^ . » L'affaire essentielle, c'est de se rendre maître de Paris, « si fatigué, qu'il ne remuera plus pour quelque cause que ce puisse être » . Tous les serviteurs du Roi sont d'accord qu'il suffit de faire occuper deux portes par le régiment des gardes, et se rendre ensuite au Louvre; les princes seront contraints de s'enfuir.

u 11 est certain que, dès le premier jour, les ordres du Roi seront exécutés par tous. Les officiers légitimes seront rétablis en leurs fonctions; les portes seront fermées aux ennemis; l'amnistie sera publiée telle que Votre Éminence le peut souhaiter, et notre compagnie réunie dans le Louvre en présence du Roi. La joie en sera si universelle, les acclamations publiques si hautes qu'il n'y a aucun homme assez hardi pour y trouver a redire^ et j'estime que cette justification de Votre Éminence dans Paris par la compagnie réunie, est plus honorable et plus avantageuse que tout ce que l'on peut penser. J'ose dire à Votre Éminence qu'il n'y a qu'une action de cette qualité qui puisse tout bien rétablir, et qu'elle est si facile et si indubitable qu'il n'y a point de gens qui osent la contrarier, si ce n'est par jalousie. L'armée des princes étant décampée favorisera le passage du Roi. On fortifiera les gardes des autres troupes; le Roi, demeurant maître de deux portes, qu'il ne faut plus jamais quitter, ira et viendra comme il lui plaira. La Rastille n'oserait refuser d'obéir, en donnant quelque médiocre récompense, et, dans cette première joie, en prenant bien ses avantages, le Roi peut tout ce qu'il voudra. La conjoncture de la maladie de M. le Prince est favorable. Il n'y faut pas perdre un moment. Ni les Lorrains ni les Espagnols ne s'engageront point dans Puris, et bientôt vous aurez la paix, ou du moins la guerre au dehors. »

(c Je supplie Votre Éminence, ajoutait Foucquet en termi-

* V. Ghéruel^ Mémoire sur N, Foucquet, t. I, p. i84«

CONSEILS DONNES PAR NICOLAS FOUCQUET. 2'i3

nant, et la conjure de considérer que ce que j'écris n'est point intéressé ; que tous ceux qui n'ont point de jalousie les uns contre les autres pour traverser leurs avis ou se prévaloir du désordre, sont tous dans ce sentiment. Tous ceux de notre compagnie, après s'être bien éclaircis du dedans de Paris dont chacun reçoit par jour plusieurs lettres, sont tous dans la même pensée. MM. les présidents de Novion, Le Coigneux, de Mesmes, M. Ménardeau, mon frère, et cinq ou six autres conseillers, et généralement tous conviennent d'un même principe. Nous savons tout ce qui se dit au contraire; nous savons les sentiments de ceux du conseil, et, après tout bien examiné, nous convenons tous, sans aucune contradiction, qu'il Faut promptement ou l'accommodement en quelque manière que ce soit, comme il est proposé, ou le voyage du Roi prompt à Paris, et nous croyons la chose si certaine, que nous irons tous avec le Roi et donnerons les arrêts que l'on voudra dans le Louvre ^ »

. L'inspiration de ce mémoire est haute et patriotique, et, encore une fois, on ne peut s'empêcher de songer à ce qui serait arrivé si Gondé, en 1652, était resté au service de la France. La paix des Pyrénées eût peut-être pris un autre nom, celui du Rhin, devenu la limite incontestée d'un royaume aujourd'hui mutilé.

Mazarin n'eut même pas à délibérer sur les considérations politiques exposées par Foucquet. Les événements allaient plus vite que les courriers. Quand celui qui portait la dépêche du procureur général parvint à Sedan, les destinées de la monarchie française et sa forme absolue étaient décidées pour plus d'un siècle.

Dès le 5 octobre au soir, on fut fixé sur le sort de ces négociations suivies en double. Mme de Clmtillon refusait de transmettre à Gondé la dépêche de la Gour. Elle était

u trop funeste^ » • Mazarin insinua que la dame apparte-

* ChÉruel, Mémoire sur Foucquet^ t. I, p. 187. ' Mémoire à Mazarin, 6 octobre 1652, déjà cité.

naît aux Espagnols encore plus qu'à M. le Prince'. En réalité, Fimportance de toutes ces femmes s'impolitiquant par passion ou par Tanité, n^était qu'apparente. Ni Mazarin ni Condé n'avaient indiqué la limite précise de leurs prétentions. Le moindre événement les modifiait. L'un se décidait-il à céder, l'autre croyait pouvoir obtenir davan. tage. Dominés, le Cardinal par son obstination, le Prince par sa fierté, ils restaient incapables d'entente, et la seule fortune de la politique devait décider entre eux*.

Même jeu vis-à-vis de Gaston, à qui l'on offrait, la paix une fois conclue , de demeurer près du Roi ou dans ses apanages, à son choix. Avant d'entrer en discours avec Goulas, agent de Gaston, d'Aligre devait exiger l'engagement de ne point publier le contenu du mémoire. « Autrement, on désavouera tout et on publiera les propositions les plus secrètes, faittes à Sa Majesté de la part de Son Altesse Hoyale '. » Quel préliminaire à une négociation de bonne foi !

Un article de ce mémoire si secret visait le Parlement. Les magistrats restés à Paris devaient se rendre à Pontoise au jour indiqué par le Roi pour la tenue d'un lit de justice. C'est alors qu'on enregistrerait Tacte d'amnistie. Après trois ou quatre séances, tous ceux qui ne feraient pas partie de la Chambre des vacations pourraient s'occuper de leurs affaires

* Lettre de Mazarin k Le Tellier, 4 octobre 1652, déjà citée : « Mme de Châtillon, que l'on publie fort intéressée, est trop bien traitée de Fuensaldagne pour conseiller à M. le Prince de leur (sic) manquer de parole. »

* La Hochefoucnuld, dans ses Mémoires, fort peu exacts quant aux dates, très intéressants quant aux appréciations, a bien exposé cette situation. Cf. OEuvres, t. II, p. 387. Je veux donner au moins une preuve de Tinexactitude que j'allè{>ue : « Dans le t('mps que M. de Chavigny mourut à Paris, le duc de Bouillon mourut à Pontoise... » Bouillon mourut le 9 août 1652, et Cbavigny le il septembre. On a vu quels événements s'étaient précipités entre ces deux dates.

' « A quoy elle est résolue de ne rien adjouzterni changer, et., en cas que M. le Prince ne s*en contente pas, il importe au Roy de sçavoir promptement la résolution de Son Altesse Royale. Sa Majesté désire en estre esclairciednns limdy nu soir, n Mémoire du 4 octobre 1652 envoyé à d*Aligre. Bibl. nat., nis. fr., 6891, f** 28. Le V octobre tombait un samedi. Le lundi suivant correspondait au 6 octobre.

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