PARLEMENT
(Novembre 1652-7 Févner 1653.)
Des gardes aux principales portes de la ville, le Roi installé, non plus dans le Palais-Royal, lieu ouvert et prédestiné à tous les rassemblements d'émeutiers, mais dans le château du Louvre, ayant, grâce à la terrasse des Tuileries et à quelque bons postes de soldats, pied dedans, pied dehors Paris, on pouvait dire que Tordre matériel et la paix de la rue étaient assurés. Cette occupation militaire qui, six mois auparavant, eût soulevé tant de colères, fut subie sans protestations par les bourgeois, qui fraternisèrent même avec les troupes. Il fut beaucoup plus difficile de rétablir le calme dans les esprits.
Une des premières causes du désordre était la licence de la presse.
Depuis trois ans, les imprimeries parisiennes avaient inondé la ville et la province de libelles, de feuilles volantes, de petits papiers jetés le soir ou la nuit dans la rue. Royalistes et frondeurs s'en étaient accablés. Le Parlement avait tenté de mettre un frein à cette licence, une sourdine à ce grand bruit dans lequel sa voix même se perdait. ^Nicolas Foucquet, au début de ses fonctions de procureur général, avait requis des condamnations contre les libellistes. Puis,
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voyant Tinutilité de ses requêtes, il avait cessé de lutter contre le torrent. A Pontoise, on lui dénonça une mazarinade attaquant Thonneur de la Reine. Si l'Espagnole, disait-on, détestait M. de Beaufort, c'est qu'elle et son Mazarin avaient été surpris en flagrant délit par cet ami du peuple et des bonnes mœurs. Foucquet, pensant que toute poursuite augmenterait la publicité du libelle, conclut à l'abstention. La Reine l'approuva '.
Au lendemain de la rentrée dans Paris, se sentant la force en main, son attitude changea. Point de bruit toutefois; point d'arrêts ni d'édits, mais l'action énergique et discrète d'un pouvoir sûr de lui. Les syndics des libraires, mandés au parquet, furent rendus responsables des abus de la presse'. Si la presse en gémit, on n'entendit pas ses gémissements. Le seul vrai publiciste de ce temps-là, Loret, qui n'avait pas craint de protester contre les communards de 1652, sentit sa plume paralysée. « Les gens de Cour, les gens vulgaires, — Ne disent plus rien des affaires. — Allassent-elles cent fois pis, — Cela n'est pas sur le tapis ^. »
Le malin Normand, avec ses réticences, laissait entendre que les affaires pouvaient aller mieux. En effet, on avait bien obtenu l'ordre dans la rue, le silence dans la presse, mais l'adhésion de la haute bourgeoisie manquait encore au gouvernement. On n'osait pas rappeler Mazarin, qui, cependant, avait eu grande envie de revenir à Paris lors de l'entrée du Roi. Il croyait cette récompense due à son zèle, à ses sacrifices, à son ennuyeux séjour dans la petite chambre de la bicoque de Bouillon. Enfin, il s'était résigné. Sans doute on n'avait pu mieux faire. L'intérêt du Roi avant tout. Nicolas Foucquet, très ouvertement^, les ministres, avec plus
' Lettres de Foucquet à Le Tellier, Bibliothèque des Mazarinades.
* AuBERY, Histoire de Mazarin, t. III, p. 425.
' Loret, La Muze historique^ 16 novembre 1652, t. I, p. 308.
* Lettres mss. déjà citées.
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de circonlocutions, avaient donné à entendre qu'un retour du Cardinal serait prématuré. L'habile politique, ne voulant pas commettre deux fois la même faute, fit alors de nécessité vertu et résolut de tirer parti de cette prolongation de son exil pour se débarrasser d'un dernier adversaire.
Quand un homme du tempérament de Mazarin, ni cruel ni rancunier, s'acharne, même après la bataille, sur un ennemi désarmé, il faut croire qu il a ressenti une grande peur. Gondé, prince du sang, d'autant plus fier qu'il était moins heureux, avait en quelque sorte légitimé par ses airs méprisants l'attitude intraitable du ministre. Mais quelle cause assigner à la rancune de ce dernier envers le cardinal de Retz*?
Depuis plusieurs mois, le coadjuteur, un peu par satisfaction de sa récente promotion au cardinalat, beaucoup par mépris pour le médiocre personnel des frondeurs, cherchait à rentrer en grâce auprès de la Reine. Très sincère dans sa démarche à Compiègne, on l'avait vu courir au Louvre, saluer le Roi avec tant de soumission, qu'on avait dû l'en remercier. Ce n*est pas tout. Du 22 au 27 octobre, Retz s'efforça de conclure personnellement et régulièrement la paix par l'entremise de Turenne. Gomme gage de son désir d'entente, il offrait le mariage de Mlle de Retz, sa nièce, avec unMancini. Turenne déclina cette mission, doutant non de la sincérité du coadjuteur, mais du bon vouloir de Mazarin. Toutefois, il prévint le ministre des avances faites par son adversaire. Le message resta sans réponse'. Le maréchal, fin politique autant que grand capitaine, l'homme aux sourcils croisés, comme on Tappe-
> Aux preuves déjà citées par nous, ajoutez ce que dit le Livre des choses mémorables de l'abbaye de Saint-Denis: • Celte députation porta coup, etc. • Registres de l'Hôtel de ville de Paris pendant la Fronde^ t. III, p. 445.
• Mémoires du vicomte de Turenne^ p. xcix. Le messager s'appelait M. de Varenne. Le téinoip,nage de Turenne, si net, si précis, est capital pour Tliistoire de ce temps. Il doit primer tous les autres Mémoires et toutes les Cor^ respondances.
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lait, ne s'était pas mépris. Le Cardinal ne voulait entendre à rien,
Mazarin n'a dit ni écrit à personne les véritables raisons de sa rancune. Jalousie d'ambitieux? Retz baissait pavillon* Jalousie de robe écarlate? Peut-être, et peut-être bien une autre jalousie. Un certain jour, le vaniteux coadjuteur, oubliant ses devoirs envers la Reine, envers lui-même, s'était empanaché à la cavalière et, se glissant à travers le cloître Saint-Honoré, avait rêvé de séduire Anne d'Autriche. Anne, surprenant ce manège, en avait ri de son rire indulgent. Mazarin aussi l'avait su, n'avait pas ri et ne devait pas désarmer ' .
Il chargea les Foucquet de l'exécution de sa vengeance. Nicolas aurait voulu éviter cette besogne compromettante. Ces scrupules n'arrêtèrent pas son frère Basile, de plus en plus pourvu d'abbayes, de moins en moins abbé.
Les hostilités entre ces deux hommes dépravés furent pour ainsi dire déclarées autour du cercueil d'une jeune femme.
De même qu'à certaines heures, les hommes se sentent comme contraints à des retours sur eux-mêmes, l'histoire suspend parfois sa narration pour évoquer le passé.
Au commencement de l'année 1626, il y avait alors trente-six ans, la duchesse de Chevreuse, revenant de Richmond en Angleterre, rapportait une petite fille, âgée de quelques mois à peine', ce qui n'empêchait pas cette femme ambitieuse de se jeter aussitôt à corps perdu dans ce qu'on appela la conspiration de Chalais.
1 Je ne cite aucune référence à ce paraf;raphe. C*e8t toutefois celui qui in*a coûté le plus de recherches, le plus de réflexions. Je donne mon opinion pour ce qu'elle vaut. Les contemporains, avec ou sans {gazettes, sont bien obligés de ju[^er les hommes d*après leurs actes. J'agis comme un contemporain. En tout cas, mon verdict n'entraînera pas mort d*homme.
* CharloUe-Marie de Lorraine, née h Richmond, en 1625. P. Anselme, Hiatoire générale^ t. II, p. 1265, V^ édit. ; Dubuisson-Aubekat^ Journal, t. I, p. 59, édit. Saille.
Mal élevée par une marâtre, Mme de Cfaevreuse ne trouva pas dans son cœur les inspirations propres à corriger les défauts de son éducation première. Ballottée d'exil en exil, ne vivant que pour ses intrigues, dépourvue de sens moral, quand et comment aurait-elle su former le cœur de ses enfants? Lorsque, en 1648, après sa relégation à Tours, la duchesse, grâce à la révolution, revint à Paris, elle y fut précédée par la réputation de beauté de sa fille atnée '. Fatalité des antécédents, Mme de Ghevreuse, qui voulait reparaître à la Cour en royaliste^, se trouva, comme par une pente naturelle, jetée en pleine Fronde*. Elle traînait à sa suite deux comparses, le marquis de Laigue, son amant à perpétuité, et le duc son mari, octogénaire crédule, garantissant à tout le monde la bonne conduite de sa femme^, en somme le plus heureux des trois. La noble troupe possédait une jeune première, Mlle de Chevreuse, admirablement belle. Sur ce point, les contemporains n'ont qu'une voix. Charlotte était bien faite de sa personne, avec un visage régulier, des yeux les plus séduisants du monde et assez d'esprit pour animer ce beau corps. Fut-ce par ordre ou par simple fortune de guerre que cette jeune fille de vingt-deux à vingt-trois ans s'engagea avec Retz, le cynique coadjuteur de Paris? On ne sait, mais son engagement est certain. Cela n'empêcha pas qu'en 1640, par traité solennel , elle ne fût proposée et acceptée comme future femme du prince de Conti, frère du grand Condé. Ces gens, qui se détestaient à mort, ne parlaient que d'alliances entre leurs familles. Il est vrai que Condé et Conti, sortis de la prison du Havre, retirèrent leur parole, grossièrement même, et avec accompagnement, à l'adresse de la fille, d'expressions autrefois appliquées à la mère par
> DuBuissoif-ÂUfiBRAT, Jownal^ t. I, p. 79.
« Ibid., p. 88, 89.
' Ibid., p. 229, 2U, 270.
^ Mme DE MorrEViLLB, Mémoires, t. II, p. 416.