‹ Nicolas FoucquetChapitre 58 sur 183 · ARRESTATION DE RETZ · texte numérisé non relu

ARRESTATION DE RETZ

armée, et, malgré sa confiance apparente, il se rendait un compte exact de l'effondrement de son parti.

A l'heure où « cet homme si fidèle aux particu ers, si redoutable à l'État, d'un caractère si hautqu*on ne pouvoit ni Testimer ni le craindre, ni l'aimer ni le haïr à demi » , semblait « encore se soutenir seul, et seul menacer le pouvoir victorieux' n, la vérité est que, sous ce semblant de menace, il dissimulait à peine une ardente envie de traiter. Par contre , le ministre faisait de plus en plus la sourde oreille à ses propositions ^ ; il hésitait à prendre des mesures violentes contre un autre cardinal. Au fond, il voulait qu'on lui forçât la main. Ses sous-ordres, Servien, Le Tellier, esprits de même trempe, entraient dans le jeu, Servien surtout, le moins circonspect des deux. Ils suppliaient leur chef d'avoir égard à l'intérêt de l'État. A la fin, Mazarin trouva qu'on le suppliait trop et qu'on n'agissait pas assez. C'était un grand malheur, disait-il, qu'ayant écrit tant de fois qu'il fallait, sans perdre de temps, ôter à Retz le pouvoir de mal faire, « me servant même de ces termes : de façon ou d'autre, je ne me sois pas assez bien expliqué pour être entendu, en une affaire de cette conséquence' ». Le même jour, il prescrivait à Le Tellier de faire arrêter le coadjuteur, et non en termes « de façon ou d'autre » , mais si clairs, qu'il enjoignait de détruire sa lettre, que son correspondant conserva soigneusement^. L'homme de main, choisi pour faire le coup, fut Basile Foucquet. A chaque pas vers la capitale, Mazarin écrivait à l'abbé pour stimuler son zèle. « Parlez à la Reine, il n'y a rien de plus nécessaire que de travailler à empêcher le Cardinal (de Retz) de jeter les affaires de

* BossuiT, Oraison Junébre de Michel Le Tellier»

* Rapih, Mémoires, t. I, p. 518^ 519.

* Lettre du 8 décembre 1652. Archives des affaires étrangères, France^ t. CXLIV, p. 112. Original cité par Chérubl, loe, cit., t. I> p. 380.

* Lettre de Mazarin à Le Tellier. Bibl. nat., ms. fr., 6891, f> 353. Cf. CHitUEL, Histoire de France sous le ministère de Maiarin^ t* I» p. 380.

t64 NICOLAS FOUCQUET.

Paris dans mille désordres. Il me semble que je me suis expliqué assez nettement. Tout le monde me dit que le cardinal de Retz a plus de hauteur que jamais dans Paris; sur quoy je ne puis répliquer que les mesmes choses que j'ay déjà escrites ^ • Basile prit toutes ses mesures, soumit son plan à Mazarin'. Peines inutiles. Au moment même où Ton préparait un coup de force, Retz se jeta dans les filets tendus par Servien.

11 faut dire deux mots de cette vilaine action.

Exilé au plus fort de la Fronde, ce ministre de Mazarin avait été reçu très obligeamment au château de Beaupréau, propriété du coadjuteur. Il prit prétexte de ce bon accueil pour aller remercier un adversaire si courtois et lui faire entendre qu'une visite au Louvre et un léger compliment à la Reine arrangeraient tout en un moment '. Ni les conseils de ses amis ni les avertissements de la Palatine ne purent prévaloir contre la témérité de Retz, énervé et décidé à jouer le tout pour le tout. Le 29 décembre 1652, il fut arrêté en plein Louvre par le capitaine des gardes Villeqiiier.

Ce que cet événement présenta de plus extraordinaire encore que Taveuglement d'un homme si rusé et si défiant, ce fut la dissimulation imperturbable du jeune roi Louis XIV *. 11 accueillit la victime avec bonté, renouvela ses ordres d'arrestation, entendit la messe avec le plus grand

* Lettres de Mazarin à Tabbé Foucquet. Bibl. nat., ms. fr. 23202, F» 69.

* Chéruel, loc. cit.

* Guy JoLT, Mémoires, p. 83, 84.

* Dans son Recueil de maximes véritables et importantes pour P institution du Boy^ contre la fausse et pernicieuse politique du cardinal Mazarin^ prétendu surintendant de Céducation de Sa Majesté^ Claude Jolv, <)ui écrivait vers la fin de 1652 (fédit. est de 1653), était dans Tappréhension « qu'il (Mazarin) vint encore donner ^ notre jeune Roy par ses paroles et encore plus par Tesemple de ses actions, cette leçon détestable, que celuy qui ne 8<^it feindre et dissimuler ne sçait pas régner » . Recueil,,., p. 514, édit. Paris,

Page 1