PROCÈS DE FOUCQUET-CROISSY
résolu à lie pas laisser éterniser cette polémique. Le samedi suivant, Bellièvre prononçait, dans les meilleurs termes, des remontrances dont il ne pensait pas un mot. Séguier répliqua que le Roi, voyant qu'on lui déniait une justice accordée au dernier des particuliers, avait dû aviser à la protection de son État ' .
Au fond, personne n'était satisfait. Foucquet-Croissy se voyait au hasard d'être jugé par les commissaires. Ceux-ci constataient de nombreux vices de procédure. La forme, cette fois, protégeait le fond. Mazarin n'était pas Richelieu. Où Chalais avait péri, Foucquet-Croissy se sauva. Restait à trouver un prétexte honnête pour abandonner l'affaire. Talon et Bignon hésitaient à se mettre en avant. Le Tellier s'enfermait dans sa réserve habituelle. Ce fut Nicolas Foucquet que Bellièvre chargea de sauver la situation. Le 5 mai, le procureur général partit pour Fontainebleau, salua le jeune roi, qui le renvoya avec de bonnes paroles à Son Éminence le Cardinal, qui, à son tour, protesta de ses bonnes intentions, pourvu qu'on lui donnât quelque assurance sur le fait du procès. Sans pouvoir pour rien promettre, Foucquet revint aussitôt à Paris.
Nul ne s'y trompa. « Ce grand circuit de paroles étoit pour obliger le Parlement de faire civilité au Cardinal, en tout cas pour que cela servît à sa réputation dans les pays étrangers, de voir qu'il étoit l'entremetteur entre le Roi et le Parlement*. »> Effectivement, Mazarin attendait alors une députation des conseillers. « Cela feroit plus d'effet à l'étranger que le festin de l'Hôtel de ville *. » Mais Denis Talon déclara qu'une telle démarche serait imputée à lâcheté. Bignon et lui résolurent de ne pas se commettre dans une
* Tal05, Mémoires, p. 519. Registre» du Parlement, au 30 avril. Archives nationales, X'*, 8389. Procès Foucquet-Croissy. Bibl. nat., ms. Joly de Flenry, 2396, f^ i9. Cet extrait parait venir d'un tns. de Talon.
• Talon, Mémoires^ p. 520.
' Lettre de Riouet à Mazarin, CiiÉruel, Histoire du ministère de Matarin, t. II, p. 28.
affaire de ce genre. Bellièvredut intervenir pour les décider à prendre des conclusions « en termes ambigus » autorisant le procureur général à retournera Fontainebleau, sans dire s'il verrait M. le Cardinal où s'il irait directement au Roi, cependant avec tout pouvoir de conclure un arrangement.
Foucquet partit de nouveau, assez mécontent des procédés de ses collègues, Talon et Bignon. Il n'en rapporta pas moins la solution désirée. Les conseillers exilés furent pour la plupart rappelés. J^ar a lettres closes de cachet du Roi » , en date du 19 mai, on renvoya au Parlement la connaissance du procès Foucquet- Croissy, et l'œuvre des com* missaires fut supprimée ^ Fn fait, après quelque délai et peut-être aussi après certains arrangements, le prisonnier obtint sa liberté, à charge de passer en Italie et de n'en pas revenir sans ordre de rappel, ou bien seulement m après l'accommodement de M. le Prince* » .
Le lendemain de cet accommodement, Denis Talon, jamais content, comme tous les envieux, s'appliquait à montrer à Nicolas Foucquet tous les vices de la procédure des commissaires. Ils n'avaient pas signifié en lieu dû leur commission, pour qu'il n'en restât aucun vestige*. Point de procureur général. Ils avaient fait déchiffrer des lettres sans confronter les experts avec l'accusé, sans lire leur rapport en sa présence. Foucquet, après quelques mots d'excuses pour la forme, avoua qu'on avait été bien aise de voir les commissaires travailler mal, « parce que ce seroit une occasion de renvoyer l'affaire au Parlement » .
' Procès Foucf|iiPl-Croissy. Ribl. nat., ms. cité, f° 13. Registres du Parlement. Archives nationales, X'*, 8389. On y relève la satisfaction de la Cour « pour le soing et dilligence apportés par N. Foucquet dans cette négociation ». Cf. 10 mai 1053. Talow, Mémoires^ p. 520.
• AuBEHY, Histoire de Mazarin, t. IV, p. 14. M. CHcruel cite une lettre de Gui Paiin d*où il résulte que Foucquet-Croissy n'aurait été libéré qu'en janvier 1654. Cf. Histoire du ministère de Mazarin, t. II, p. 28, 29. En 1658, Foucquet-Croissy était en Touraine. Lettre de Colbert à Mazarin, 14 juillet 1658. Clemeiit, Lettres, Instructions de Colbert, t. I, p. 306.
^ Effectivement, je n*ai pas pu retrouver trace de cette procédure.
FODCQUET, MINISTRE D'ÉTAT. 281
Dix ans plus tard, les rôles devaient être singulièrement intervertis.
On ne peut se défendre de certains rapprochements. Aux premiers jours du mois de mai, quand Nicolas Foucquet s^employait pour accommoder une malheureuse affaire, on apprit que la foudre était tombée sur le donjon de Pignerol ' . Le gouvernement se hâta de faire réparer cette forteresse. Foucquet, comme surintendant, ordonnança les fonds nécessaires. Personne, lui moins que tout autre, ne se doutait qu'on préparait la prison d'un homme alors favori de la fortune et, en somme, digne de ce rapide succès par son application au travail, par son génie et surtout par rbumanité de sa conduite.
La modération est d'autant pins méritoire dans les luttes civiles que l'heure du triomphe des uns est pour les autres celle du désespoir. Si les frondeurs parlementaires répandaient leur bile en paroles peu dangereuses, les frondeurs féodaux , au contraire , pariaient peu , cachaient leurs armes, dévorés d'envie de reprendre la lutte. L'un d'eux écrivait au prince de Condé : u Ils (les Mazarins) se rendent si fiers dans leurs espérances, qu'on ne peut vous l'exprimer. Il n'y a plus de mesures à prendre avec eux que celles à quoy l'extrême nécessité et la dernière force les obligeront. N'espargnez rien pour les réduire. » Les gens « éclairez ne peuvent concevoir sur quoy il (Mazarin) fonde toute cette arrogance. On ne voit aucuns desseins formés, ny résolus, ny aucuns préparatifs de guerre, soit offensive soit défensive. Il n'y a que son intrigue de cabinet qui lui rit et ses rouzes qui l'exercent. La dessus, il se flatte, et ses ministres domesticques prennent leur temps à tout picorer, en insolentant les gens » . Condé veut frapper fort au dehors, mais il y a aussi « quelques coups importans et nécessaires à faire au dedans. Il faut faire icy quelque chose de grand » .
1 Loukt, La Muze historique, t. I, p. 361.
Que Gondé envoie des gens de fidélité, d'adresse et d'exëcution, on leur fera « gagner leur voyage » . On prie surtout Son Altesse d'examiner s'il n'y a pas de traître auprès d'elle. La police de Mazarin reçoit des avis bien précis; que le Prince ménage les amis qui lui restent ^
Ce frondeur, trop passionné pour être clairvoyant, était un sieur Hertaut, grand maître des eaux et forêts de Bourgogne, si aveuglément dévoué à Condé, qu'au moment même où il conseillait aux autres de se défier des traîtres, il ne voyait pas les espions qui l'entouraient. Son séjour à Paris, alors qu'il aurait dû exercer sa charge en Bourgogne, ses nombreux changements de domicile, ses visites à un suspect, M. de Longueil, avaient attiré l'attention de la police de Basile Foucquet. On savait que, le 13 mars, Bertaut avait reçu un billet de Condé. La réponse, arrivée le 29 mars suivant, fut saisie. Pendant qu'un de ses débiteurs dénonçait le conspirateur dans l'espoir d'obtenir la confiscation de ses biens ^, un autre agent de Basile, un de ceux qui trahissaient le Prince, fournissait aux experts les moyens de reconnaître l'écriture de Bertaut^.
Ce grand forestier de Bourgogne ne songeait pas qu'il était aventuré dans la plus dangereuse de toutes les forêts. En quête d'auxiliaires, il avait noué des relations avec un abbé de Cambiac, ecclésiastique de Toulouse, doux, modeste, serviable, en même temps beau, coquet, très intelligent^, une façon d'abbé Foucquet, avec un sieur de liicous ou, en prononçant à la méridionale, de Ricousse, petit cadet d'une petite famille auvergnate, dont le frère servait Condé, dont la belle-sœur, Mme de Ricous, habile coiffeuse, servait Mme de Châtillon. Cette belle veuve, qui s'était entre-
1 Lettre du 29 mars 1653. Bibl. nat., ms. fr., 14831, F^ 683. ' Lettre de B. Foucquet à Mazarin.
3 IbiiL
* Lewet, 3/<'moirrj, |).378; Bussy-Rabcti», //w/oire amoureuse des Gaules, t. I, p. 191, édit. LiveC.