‹ Nicolas FoucquetChapitre 68 sur 183 · PROCES RICOUS ET BERTAUT · texte numérisé non relu

PROCES RICOUS ET BERTAUT

On le mena aux prisons de Saint-Magloire ', réputées plus sûres que les autres (23 septembre 1653).

L'abbé avait pris d'avance des ordres de Mazarin^. Nicolas Foucquet et Talon s'étaient eux-mêmes rendus à la Cour entre le 15 et le 20 septembre ^. Bientôt on apprit la création d une juridiction extraordinaire, non plus sous la forme indécise de commission comme au mois d'avril précédent, mais avec l'appareil et le titre effrayant de Chambre de justice*. Séguier et Mole y présidaient. Presque tous les juges appartenaient au Conseil d'État ou au Grand Conseil. On n'avait pas oublié la critique formulée précédemment par Denis Talon. Un procureur général était désigné, Le Tonnelier de Breteuil, maître des requêtes *.

La Chambre installée à TArsenal, conformément à la tradition, fut saisie immédiatement del'afl^aire de Bertaut et consorts. Les lieutenants civils et criminels avaient déjà procédé à un interrogatoire; mais Bertaut refusa de reconnaître les commissaires pour ses juges. 11 en appelait au Parlement. Sans égard à ses protestations, on décida de lui faire son procès comme à un muet ^.

Dès lors, la procédure marcha grand train. Le 6 octobre, elle était achevée. Le procureur général « extraordinaire » de Breteuil passait sa nuit à examiner les pièces, trouvait le procès tout à fait instruit, la preuve bien établie. On

' B. Foucquet à Mazarin, 23 septembre 1653, déjà citée par Chérckl, Mémoire sur Foucquet y t. I, p. 2^1-2.

Le PierreHttc dont il s\i(>it ici est situé au nord de Saint-Denis, sur la route de Merlou.

^ Lettre de Mazarin à N. Foucquet, i\ septein])re 1653. • Vous verrez les ordres du Roy touchant la Commission... On écrit k ceux qu'il faut pour réchauffer leur zple. • Ribl. nat., ms. Ir. 23202.

' Lettre de Mazarin à Tabbé Foucquet, 24 septembre 1653. B. N. fr. 23202, p. 88.

^ D'Aligre, Morangîs, La Potterie,Laterrière,La Marguerie,Lezeaux, Dugué, Paget, Lclièvre, Chomel, Ricomart, Garibal.

* LoRRT, La Mute historique, du samedi 26 septembre 1653, t. I, p. 412.

* Lettre de LeTellier, en date du 4 octobre 1653. Bibl. nat., ms. fr., 18431, f»689.

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préparait ropinion des juges*. Basile Foucquet excitait le rapporteur, La Marguerie, qui sembiaitse refroidir un peu *.

Le 11 octobre, la Chambre de justice condamna Bertant et Bicous au supplice de la roue.

En Fait, parmi tant de preuves si bien établies, il ne s'en trouvait aucune d'un commencement d'exécution. Le complot était demeuré à Tétat de projet. Dix ans plus tard, Nicolas Foucquet, emprisonné sous les mêmes imputations, établira que la Faute intellectuelle n'est justiciable que du tribunal de Dieu seul *. A cette heure, il jugeait tout diFFéremment. Le conseiller Laine ayant tenté d'intervenir en Faveur des accusés, on le condamna lui-même à l'exil.

Soumis à Li question, Bertaut, très Ferme d'abord, avoua au troisième pot d'eau qu'il avait écrit à Condé, au quatrième pot que madame de Chàlillon s'était entretenue d'un projet d'assassinat de Mazarin. Bicous chargea beaucoup la duchesse, milord Digby et l'abbé de Cambiac. Bevenu de pâmoison, il persista dans son dire, demanda au juge de prier l'évêque d'Amiens « de demander pardon pour lui à la Beine et de Faire payer ce qu'il devait à Jamet son hôte, environ 1,200 Francs, n'ayant rien vaillant * » .

A la nuit, on conduisit les deux hommes rue Saint- Antoine, près la Bastille. L'abbé Foucquet avait envoyé ses agents pour tenir la main à l'exécution, mais «tout se passa Fort doucement * » . Bertaut et Bicous Furent étranglés avant d'être roués. Quant aux lettres insolentes écrites par ce dernier, le bourreau les brûla, et, chose plus extraordinaire que cet extraordinaire jugement, il n'en est pas resté copie.

1 Lettre de Le Tonnelier de Breteuil à Mazarin, 6 octobre 1653. Ciiércbl, Mémoire sur iV. Foucquet^ t. I, p. 245. M. Chéiuel attribue cette lettre par erreur à N. Foucquet.

* Lettres de B. Foucquet à Mazarin, 10 octobre 1653. > Défenses, t. I, p. 11.

♦ Procès-verbal de la question, publié par Chéruel, Mémoires de Mont* pensier, t. Il, p. 538.

^ Lettre de fabbé Foucquet à Mazarin, 11 octobre 1653.

PROCES RICODS ET HERTAUT. t%7

Au sentiment du procureur général de Breteuil, le chancelier, le garde des sceaux et tous les commissaires avaient « fait merveille » en cette occasion'. Aussi Tabbé demandait-il au Cardinal « un mot de remerciement » pour ces messieurs. Mazarin ne marchanda pas. En homme habile , il s'apitoya même sur le sort des condamnés. i( Je suys mary (|u'il y ait des gens si abandonnés pour pouvoir songer à faire certaines méchancetés pour lesquelles j'aurais horreur toute ma vie*. » Mazarin, bon comédien, est parvenu à se faire une réputation de douceur et de mansuétude. Selon les historiens Priorato et Aubery, il aurait voulu sauver la vie aux condamnés, il intercéda pour eux auprès de juges inflexibles. La vérité est qu'il avait écrit à Nicolas Foucquet : « Pour être tranquille du côté de Paris, il faut faire quelque acte de vigueur '. »

Presque aussitôt, le Cardinal eut peur de représailles. Au moment où l'on jugeait Bertaut, le Prince avait mis la main sur un espion de Tabbé Foucquet *, appelé Lebrun, attaché à la personne de Condé, à tout le moins en rapport avec lui ^. Un abbé l'avait signalé à Mazarin, qui l'avait adressé à Uiisile. L'accord s'établit assez vile. Lebrun devait d'abord espionner Condé, puis le faire prendre, mort ou vif. Prix, 100,000 écus. Le Cardinal confirma les promesses de

* Lettre de Breteuil a Mazarin, 1 1 octobre 1653. Mo>'TPK5sier, Mémoires, t. H, p. 530. Cf. LoRi2T, La Muze historùfue, t. I, p. 420. Lettre du 18 octobre 1653. Suivant Loret, l'un des deux accusés fut condamné pour crime d'État, Tautre pour attentat. On devait juger Duchesnele 12 ou le 13 octobre. Nous ne savons ce qui advint de ce per:$onna{;e assez suspect, fr. 23202, p. 99.

^ Lettre de Mazarin à Tabbé Foucquet, en date du 12 octobre.

' Guaido PniORATO, Histoire du cardinal Mazarin, t. II, p. 183, édit. d'Amsterdam, 1671, en français. Aubery, Histoire de Mazarin^ t. IV, p. 29. Les deux récits ont été calqués l'un sur l'autre.

^ Lettre de Mazarin à Nit;olas Foucquet, 13 septembre 1653, fr. 23202, p. 87 et 88.

^ Une lettre de Condé, en date du 22 mai 1C53, est adressée à un sieur Lebrun, à qui il donne rendez-vous à Grandpré. 11 ne veut lui répondre que de %ivc vuix. 11 le prie d'assurer ces messieurs de son affection.

Évidemment, Lebrun avait préparé les voies. Sa lettre se trouve parmi celles de Mazarin ù Basile Foucquet. Uibl. nat., fr. 23202, p. 385.

Tabbé, interdisant seulement Tattentat prémédité. Toutefois, si, tombé dans une embuscade, le Prince résistait et recevait quelques mauvais coups, on n'y pourrait que faire. Un traité fut signé et laissé aux mains de Basile Foucquet *.

Parti de Paris le 5 septembre, Lebrun arrivait à Kocroy le 13 et révélait tout à Condé, qui fit grand bruit de cette déclaration. Basile Foucquet le prit aussi de très haut et cria à la calomnie. Il avouait pourtant quelque petite chose : il connaissait ce Lebrun, un ancien espion, qui avait averti, dans le temps, du projet d'enlever Condé de Marcoussis ; on lui avait donné de lé{;crs subsides et promis, par écrit, récompense pour chaque cavalier ou fantassin qu'il ferait prendre; mais Tabbé avait rebuté toutes ses autres propositions^. Aussi ne pouvait-il souffrir les odieuses imputations auxquelles se livrait M. le Prince. Il demanda même à Mazarin l'autorisation de se rendre auprès de Condé, pour que son procès lui fût fait, tant il était sur de son

innocence^

Le Cardinal consola d'abord son agent : « Vous estes trop bien connu pour que vos ennemis mêmes puissent avoir mauvaise opinion de vous *. v C'est lui, Mazarin, qui devrait se sentir le plus blessé. « Que Condé fasse trêve d'assassinats, le Cardinal y gagnera le plus, Basile Foucquet le sait bien*. » Quant au projet de l'abbé de se livrer à son accusateur, on n'en fit que rire**. — Il en riait sans doute tout le premier.

Condé, cependant, ne plaisantait pas. Deux hommes

1 « Le(|iiel trailé a aussi été si(;né par M. le Cardinal et par ledit abbé Foucquet, en la présence dndit Lebrun, n Lenkt, Mémoires^ p. 614. BibK nat., ms. Dupuy, vul. 775, t*^ 222. Ce passa{;e pourrait bien avoir été mal transcrit. Il faudrait lire, selon nous, hors la présence.

^ Lettre de liasile Foucquet, publiée par Cuéhubl, Mémoire sur Foucquet^ t. I, p. 250.

' Lettre de Basile Foucquet à Mazarin, loc, cit.

^ Mazarin à Basile Foucquet, 24 septembre 1653. Ibid,, p. 92.

^ Mazarin à Basile Foucquet, 29 septembre 1653. Ibid., p. 95.

^ Mazarin à Basile Foucquet, 6 octobre 1653. Ibid., p. 100.

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avaient été arrêtés, condamnés, pendus'. Quanta Lebrun, il en fut de lui comme de Duchesne. On ne sait jamais bien ce que deviennent ces mouchards.

L'abbé Basile, sans plus s'entêter dans ses idées de justification, passa à d'autres exercices. Après avoir commencé le spectacle par une tragédie, il résolut de le finir par une petite pièce comique.

Bertaut et Ricous mis à mort, il fit remarquer au Cardinal que Gambiac et surtout Mme de Ghâtillon étaient fort chargés par les dépositions de ces deux misérables. Jadis, des secrétaires de Son Éminence l'avaient plaisanté sur Téblouissement que lui causaient les beaux yeux de la duchesse. Entrant dans le jeu, il se rendit à Merlou, et, avec plus de succès que de délicatesse, commença par effrayer Mme de Gbàtillon, en lui montrant son nom mêlé aux procès des deux suppliciés. La dame avait plus d'ambition que de courage, et surtout plus d'imagination que d'esprit; la peur la saisit aussitôt et la livra à Basile Foucquet, qui se posa en sauveur. Jusqu'à quel point l'abbé réussit-il dans son entreprise? La chronique scandaleuse du temps, généralement bien informée ^, affirme que le succès fut complet. Cela importe peu. Ce qui est certain, c^est que la duchesse éperdue erra pendant deux mois de couvent en maison des champs, de château en couvent, déguisée en cavalier, en religieux, en Cordelier. Un moment on la crut

1 Deux hommes furent arrêtés, jugés, exécutés dans les Pays-Bas; la voix publique accusa Mazaria, mais Tiastruction ne révéla aucune preuve contre ce ministre.

Mémoire pour servir à thistoire de la maison de Condéy t. I, p. 143. Cf. Mémoires de Mlle de Montpensier, t. III, p. 227. Ces mêmes hommes auraient assuré qu'ils venaient de la part de Basile Foucquet.

* Busst-Rabutin, Histoire amoureuse des Gaules, t. I, p. 233. On ne saurait contester, en général, l'exactitude des récits faits par Bussy. Certains détails restent douteux, par exemple, le faux interrogatoire de Ricous envoyé à Maxarin; mais, au fond'et dan5i l'ensemble, on ne peut douter de sa véracité. Il est même assez probable qu'un moment Basile chercha à faire prendre le change à Son Éminence, notamment sur l'espèce d'exil à imposer à la Princesse.

partie pour Bruxelles, elle ministre déclara que ce voyage ne lui ferait pas beaucoup d'honneur ' . L'abbé, d'ailleurs, la suivait de retraite en retraite, plus prisonnier que sa prisonnière.

C'est ce même homme qui, le 12 octobre précédent, priait Mazarin de ne pas mêler son nom au procès de Ricous à cause de a son caractère ecclésiastique* » . Il voulait être vicaire général de Paris, qui sait?archevêque, cardinal^. Le voilà qui, jouant au séducteur, est pris quand il croit prendre, et cette petite intrigue, dédaignée par la plupart des historiens, sera cependant un facteur considérable des événements à venir.

En ce moment, dans toute l'effervescence de ses trente ans, porté par le succès, Basile croyait pouvoir suffire à tout, emprisonnant, exilant, confisquant. Ses agents traquaient les correspondants de Condé. Il payait d'ailleurs de sa personne, s'exposait volontiers et avec témérité. Mazarin, tout en lui recommandant la prudence, le lançait sans cesse sur de nouvelles pistes. Le Cardinal était obsédé par des craintes d'assassinat. L'évéque d'Amiens l'avait prévenu que Condé le menaçait, ainsi que son fidèle Basile. Aussi recommandait-il de ne pas « authoriser le crime par trop d'indulgence * » .

Les exécutions de a criminels » se suivaient donc sans discontinuer. Vers la fin de novembre, une tentative fut faite pour délivrer un pauvre diable qu'on menait au supplice. Le Cardinal commanda aussitôt à Nicolas Foucquet de punir sévèrement ces mutins, afin d'enlever aux autres pareille hardiesse. Et dire que ce peureux cruel a su se faire une réputation de clémence et de magnanimité!

* Le 10 novembre 1653, Mazarin écrit à l'abbé qu'il a différé le départ de Mme de Cbâtiilon. Il veut l'éloigner de Paris et du prince de Condé. Le 18 suivant, il écrit à l'abbé que le voyage de Mme de Cbâtiilon à Bruietles ne lui fera pas beaucoup d'honneur. Mais la nouvelle de ce voyage était fausse. Cf. la Muze historique, lettre du l**" novembre 1653, t. I, p. 424.

^ Lettre du 25 septembre.citée parCaÉRVEL, Mémoiresur Foucguet, 1. 1, p.245.

* Lettre de Mazarin à Basile Foucquet, 27 novembre 1653. Cuérubl, Mémoire sur Foucquet, t. I, p. 258 ; Bulletin de la Société de V Histoire de France, 1835, 2« part., p. 59.

^ Mazarin à Basile Foucquet, 3 décembre 1653, loc, cit.

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