‹ Nicolas FoucquetChapitre 75 sur 183 · EVASION DE RETZ · texte numérisé non relu

EVASION DE RETZ

dans la ferveur* de sa dignité nouvelle de conseiller d'État, s'en irrita, dénonça la conduite du procureur général. Pour lui, il ne respirait que vengeance et châtiments^. L'événement prouva que la modération était plus efficace que la violence. Alors que Séguier songeait à des moyens extraordinaires et selon lui-même impraticables, comme un appel à Tarchevéque de Lyon, primat des Gaules '; alors que les vicaires capitulaires opposaient une résistance passive, mais inébranlable, le chapitre de Notre-Dame, gagné par la bienveillance de Foucquet, consentit à nommer un administrateur du diocèse (I" septembre 1654). L'archevêque et ses grands vicaires étaient ainsi dépouillés de leur pouvoir de juridiction. Il est certain que le chanoine Joly, s'il ne s'unit pas à ses confrères du chapitre pour exécuter les ordres du Roi, n'y fit pas d'opposition et se tint coi^. Ce fut seulement le 24 décembre suivant que Retz, poursuivi de Beaupréau à Montreuil, de Montreuil à Belle-Isle, et enfin réfugié en Italie, put protester contre cette nomination , véritable coup de partie pour le gouvernement. La Cour voulut pousser plus loin son triomphe. Le "21 septembre 1654, des lettres patentes datées de Paris enjoignirent au Parlement de faire le procès au cardinal évadé. On y relevait « son ingratitude » , ses u pernicieux desseins », cause de son arrestation, « le défaut de sincérité qui a paru dans son évasion, son intelligence avec les anciens ennemis de cette couronne » . Il s'était

* En juin 1654, on avait reconstitué le conseil d'État. Clémbrt, Lettres et Instructions^ t. VU, introduction,'p. iv.

2 Lettre de Colbert à Mazarin, Paris, 27 août 1654. Lettres et Instructions, t. I, p. 228.

^ V. les lettres de Séguier citées par Aubineau, dans ses additions aux Mémoires de Bapin, t. Il, p. 506. « Dès le 22 août, Mazarin se montrait satisfait de M. le doyen du chapitre. » Lettre à Basile Foucquet ci-de^us citée. ' •

* Cf. JoLT, MémoireSy p. 169. Cl. Joly s'y montre très embarrassé. Il ne parle pas de la protection de Foucquet; mais évidemment, il ménage le surintendant.

rendu à Saint-Sébastien, en Espagne; il y avait reçu un agent du prince de Gondé, un rebelle; il en attendait un autre, nommé Saint-Mars, qu'on savait parti de Flandre. Ces complots rendaient nécessaire une information, pour être ensuite « procédé à Tinstruction du procès criminel dudit Cardinal et de ses complices » , coupables du crime de lèse-majesté, cas qui fait cesser toute exemption, selon les lois et usages et invariablement observés en France \ Le Parlement, ravi d'avoir à juger un évéque, rendit aussitôt un arrêt conforme à cette injonction.

A peine ce document eut-il' paru que nombre d'évêques assaillirent Mazarin qui de protestations s'effraya, et vit Rome se dressant devant lui. Aussitôt, il écrivit à Tabbé Foucquet : a Ils ont raison de se plaindre. Il me semble qu'il n'y avoit autre chose, sinon pour informer, et sera après cela procédé comme de raison... C'est M. Bignon qui a obligé M. le Procureur Général à adjouster cela. Je ne sais quel remède on pourra apporter, la commission étant déjà imprimée, et je crains que M. le Cardinal de Retz en tire beaucoup d'advantage, le clergé de France se mettant de son costé comme il faira sans doute, Mgr l'archevêque de Thoulouse, qui est très-bien intentionné, m'asseurantque depuis Testablissement de la Monarchie, on n'en a jamais usé de la sorte.

« Si le Cardinal de Rhets n'étoit pas allé à Saint-Sébastien, le remède seroit aysé, puisque la commission est fondée là-dessus; mais j'ay sujet de croire qu'il y est allé.

« Je vous prie donc de parler à M. le Procureur Général de ma part, afin qu'il voye ce qu'il pourroit faire, afin que la dernière clause (le jugement) n'ait pas lieu, et je luy seray

1 AuBERY, Histoire de Maxarin, t. III, p. 483, où le texte des lettres est rapporté, mais incomplètement. Cf. Ls Paice, Histoire de la détention du cardinal de Aeti, p. 21, Vincennes, 1755. Aubery avait tu les registres du Parlement, et aussi bien que Le Paige; mais on s'expliquera un peu plus loia les motifs qui ont dû le porter à ne produire qu*uo texte altéré.

très obligé s'il trouve quelque expédient pour sortir d'un embarras qui sera grand et dans lequel, à parler sincèrement^ nous n'aurons pas raison '. »

Bignon, qui, depuis la défaite de la Fronde, avait perdu son aplomb, essaya pourtant de justifier sa procédure par des raisons, par des exemples. « Les raisons et exemples de M. Bignon, reprit Mazarin, ne doivent pas estre bien convainquantes, puisque Mgr Tarchevcque de Thoulouse, qui est un homme juste et bien intentionné, m'asseure que jamais semblable procédure n'a esté faitte ni en France ni en aucun royaume chrétien, en sorte que le Roy semble vouloir faire violence aux privilèges et immunités ecclésiastiques. Il seroit mieux de mettre de notre parti le Pape et le Clergé. M

ce 11 est, ajoutait ce fin politique, d'autant plus nécessaire de prendre quelque expédient pour faire cesser ces plaintes du Clergé, qui seront suivies de celles de Rome, qu'on le pourra plus aysément à présent qu'il y a peu de prélats à Paris, et presque tous bien intentionnés, et qu'on évitera par ce moyen des démeslés avec l'Assemblée Généralle qui se tiendra l'année prochaine. Il faut que M. le Procureur Général convienne d'un projet avec M. de Thoulouse et M. d'Âgde, et qu'on travaille aussitôt à son exécution^. »

Foucquet, sans se perdre en discours, proposa d'assembler les évéques se trouvant à Paris. Ils adresseront leurs remontrances au Roi pour la conservation de leurs privilèges, Sa Majesté répondra en termes ne préjudiciant point à son autorité ni au droit qu'elle prétend avoir sur les ecclésiastiques. On concertera cette réponse pour « oster toute matière de plainte à Rome et au Clergé » .

Mazarin adopta l'idée avec empressement.

Le moyen trouvé par les quatre Foucquet, Nicolas, François, Louis et Basile, réussit pleinement. Les agents du clergé

1 Bibl. nnc, mi. fr. 23202, f^ 136. La Fère, 30 septembre 1654. • Ibid.j f« 139. La Fère, 8 octobre 1654.

obtinrent un arrêt du conseil, en date du 22 octobre, réformant la commission du 21 septembre comme « blessant leurs immunités et exemptions n . Le Roi se réservait de faire « ce qui sera jugé à propos pour la conservation de son autorité, des privilèges, franchises et immunités de r Église , auxquels Sa Majesté n'entend point qu'il soit causé ni fait aucun préjudice par les termes portés en ladite Commission » . Puis, sauvant le décorum, Tarrét portait « que cependant il sera incessamment passé outre à Tinformation des fails relevés contre Retz pour, icelle vue et rapportée à Sa Majesté, être pourAU à Tinstruclion et jugement du procès, ainsi quelle verra être à faire par raison » . Ce dispositif, volontairement embrouillé par Foucquet, répondait exactement aux intentions de Mazarin.

Le 24 octobre 1G54, Nicolas rendit compte de cet arrêt du conseil à la Chambre des vacations du Parlement, ajoutant que, la matière étant de grande importance, il n'avait pas voulu différer d'en donner avis à la compagnie, tt comme il fera de tout ce qui se passera en conséquence ' » . Engagement facile à prendre. Rien ne devait se passer. «Le silence du Parlement sur cet arrêt est une anecdote difficile à comprendre » , dit un parlementaire du dix-huitième siècle '. Nous en connaissons maintenant les vraies causes.

Il ne fut alors procédé à aucune information ni contre Retz, ni contre ses soi-disant complices, La Gisclaie et Saint- Mars. Ce dernier n était autre que ce capitaine au régiment de Persan, qui avait été blessé au combat de la porte Saint- Antoine, et dont le fils. Bénigne de Saint-Mars, servait dans les mousquetaires du Roi. Le procureur général employait toutes les ressources de son esprit à ne pas poursuivre le père de son fiitur geôlier.

Autre fait aussi curieux. Dans leur zèle, les Fouc-

> Le Paige, Histoire de la détention du cardinal de BeU, p. 22. *lbid.y p. 23. Aubery n*a pas compris ou a yoloDtairement défiguré le sens de cet arrêt. T. III, p. ^5.

quet signalèrent à Mazarin un bruit courant qu'un ennemi du gouvernement voulait acheter Belle-Isle, ce domaine de la famille de Retz sur lequel le Roi avait tout intérêt à mettre la main. « Je n'y vois guère d'apparence, répondit le Cardinal; en tous cas, il ne faut omettre aucune diligence pour l'empêcher. » S'il faut quelque ordre du Roi pour cela, il le donnera '. Par des raisons inconnues, rien ne fut alors décidé quant au sort de cette île, dont l'acquisition servit plus tard de prétexte à la ruine de Nicolas Foucquet.

Depuis deux ans, Nicolas, travaillait énergiquement à la restauration du pouvoir royal. Le soin de rétablir les finances lui incombait également, mais en commun avec Âbel Servien, et cette collaboration restait quasi stérile.

Mazarin reconnut enfin l'inconvénient de cette attribution d'un même pouvoir à deux hommes qui ne s'entendaient pas. Il se décida à délimiter leurs fonctions, en confiant à l'un le soin des recettes, à l'autre celui des dépenses. C'est à Foucquet qu'il attribua la mission la plus délicate, celle de procurer les fonds. C'est aussi à partir de cette date que Foucquet fut véritablement surintendant et que sa fortune prit une face nouvelle. Pour apprécier et raconter cette seconde phase de sa vie, il faut remonter un peu en arrière et indiquer brièvement ce qu'était alors l'organisation des finances du roi de France.

' Lettre de Mazarin à l'abbé Foucquet. La Fère, 29 septembre 1654.

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