SI
324 NICOLAS FOUCQURT.
de l'argent, ils répondaient qu'ils étaient en avance, « et qu'au lieu de debvoir de rar;;ent, il leur en estoit deub... Tout ce qu'on en pouvoit tirer, c'étoient des prêts et qu'ils Ikisoient des propres deniers du Roy, à des intérétz si grands, qu'ils mangeoient tout le principal. Ils n'avoient pas compté depuis cinq ans. » Ses prédécesseurs, Marillacet Champigni, voyant devant eux « une luontaigne de papiers, se trouvant chargés d'affaires, ne pouvoient prendre le loisir pour y vacquer, tant ils estoient pressés de despenses ' » . Désordre complet.
Il parait d'ailleurs que d'EFfiat possédait une telle « dextérité » pour « manier » et « ramener les esprits les plus difficiles il , qu'il détermina les financiers à lui faire des avances, et au denier dix, alors qu'on payait précédemment dix-huit et vingt pour cent. Il assura le payement des rentes et des charges ordinaires du royaume. Trait caractéristique de son administration resté presque inaperçu, il obtint des capitaUstes du temps cette preuve de confiance, refusée à tous ses prédécesseurs, qu'ils prêtèrent leur argent, non sur garanties spéciales, aliénation de revenus ou création d'olKices à vendre, mais sur le seul crédit de l'Etat'. Bref, c'était un véritable ministre des finances *. Pendant six ans, il rétablit, sinon l'ordre, au moins l'économie dans le maniement des deniers royaux. Un méchant esprit, Tallemant, prétend qu'il u apprit à voler à ceux qui l'ont suivi ^ » .
I Lettres du cardinal de Richelieu, t. III, p. 207, 208, 209. Éiat des affaires du Itoy au i'** juin 1626. Sou-t cette cote inexacte, je trouve un compte rendu de d*EfHat, qu'il Faut dater vraisemblablement de 1629, et qui a servi de cadre pour son rapport à l'Assemblée des notables. V. Forbonsais, Hecherches, t. I, p. 389. L'auteur de V Etat d'il : Depuis deux ans que je suis en charge, et parle des deux surintendans^ ses prédécesseurs. Cela sufHt pour faire rendre la pièce à d'Elfiat. Voyez aussi Hicuelieu, Mémoires^ t. III, p. 499.
' Forbonnais a entrevu ce fait intéressant. Recherches, t. II, p. 7. Le Mer^ cure français, 1628, p. 590, en donne tout Thonneur à d'EfHat : « U a trouvé s ur son crédit six millions de livres, a
' Richelieu lui Kt donner un témoignafje public de satisfaction dans le Mer» cure, pour Tan 1628, p. 589.
* Tàllkmàst, Historiettes, t. Il, p. 19.
Cet art était connu bien avant d'Effiat. On doit même dire ^ en faveur du surintendant qu'il mit l'honneur au-dessus de l'argent, puisqu'on le vit réclamer sa part des fatigues et des dangers de la guerre, à ce point qu'il y périt en 1632, après avoir mérité le bâton de maréchal de France '.
D'Efiiat mort, Richelieu en revint à son principe d'avoir deux surintendants. Bullion et Bouthilier furent nommés conjointement à cette charge. L'un et l'autre avaient passé par le Parlement de Paris, mais en étaient sortis pour s'attacher plus directement au service personnel du Roi. Claude Bouthilier, d'origine angoumoise, était particulièrement agréable à Richelieu. Malgré cette faveur, ce fut Claude de Bullion qui prit le pas et attira à lui les affaires. Successivement conseiller au Parlement, maître des requêtes, puis conseiller d'État, il avait servi Richelieu dans les affaires les plus délicates. C'était un homme très maître de lui, n'obligeant personne, dur, fiscal. Possesseur d'une assez grande fortune avant d'entrer dans les finances, il se laissait comparer à ces vases auquel l'Océan entier ne pourrait ajouter une goutte^. Ce n'est pas lui qui se ruinait en festins, moins encore en bâtiments. Achetait-il une terre, il démolissait le manoir et tout ce qui coûtait comme entretien '. D'allure bourgeoise, il appelait madame la surintendante « la grosse amie » . Le physique répondait au moral. L'homme était
* Mercure français y 1632, p. 524.
' Tallemnnt, avec son habitude de railleur, a travesti les vers de Madelenet. A i*eD croire, le poète aurait comparé Bullion à un haril plein. Voici la stame :
Qtiale vas summo tenus ore plénum
Foiilis iufiiso vitrei liquore.
Non maris yasii nimium profiindis
Invidet iindis :
Nosira te talem vencratur aetas, An le quaesiiis opibus beaium Qiiam reliictanti tibi credereinr
Regia Gaza.
Gab, Afadeieneti Carmina, p. 21. Parisiis, 1725. Notez que l'éloge n'était pas banal, ni fait pour déplaire, lîichelieu aimait les surintendants riches.
' Tallema!it, Historiettes, t. II, p. 24. L'auteur compare Bullion à Fouc« quet, le magnîHque, le prodigue.
petit, gras, rond comme un baril. « Sire, dit un jour Richelieu au roi Louis XIII, ce serait une plaisante chose que de voir cette figure avec le cordon bleu ^ » Et Bullion fut nommé trésorier des Ordres, charge qui donnait droit d'en porter les insignes, ou plutôt la livrée. Malgré ces plaisanteries, le Cardinal affectionnait un surintendant qui lui procurait à heure dite les sommes nécessaires à sa politique *. En finances, Tœuvre particulière de Bullion fut Tédit de 1634 sur le règlement des tailles, soumettant à cette imposition tous les prétendus exempts ', et jusqu'aux commensaux du Roi. Pour favoriser le placement des effets publics, on ordonna que les intérêts des prêts civils ne pourraient, sous peine de la perte du capital, dépasser le denier dixhuit, 5,55 pour 100^. A en croire Texposé des motifs, « le profit excessif que tiroient les particuliers des constitutions de rente auroit (ait négliger le commerce et attiré la ruine de la plupart de la noblesse » .
Malgré ces déFenses, il fallut en revenir aux expédients accoutumés : aliénation des tailles, ventes d'offices, trafic sur les monnaies, taxes sur les aisés. Enfin, pendant huit ans (1632-1640), Bullion fit face aux nécessités de la guerre. Cette application aux afbires ne Tempêcha ni de s'amuser ni d'arrondir sa fortune. Pour ses plaisirs, il les prenait dans les prix doux, hors barrière, aux alentours du Jardin des Plantes, une de ses fondations ^. Quant à sa for-
> Tallemakt, Historiettes, t. il, p. 21.
* Citons encore une stance de Tode de Madelenet :
Public! priidens mnclerator «rit Rite cavisti tua ne deettet Militi mcrces, faciittque renim Copia castrit.
Carmina, p. 22.
* Nouveau Code des taille^, t. I, p. Î77.
* Korbonràis, Hecherchcsy t. H, p. 33.
^ Quid et herbaruin nova, te secundo,
Graïuina, et succos loquar efficaces, Qua suburbani medicis rirescant Stirpibus horti.
Madbliiiiti Carminm, p. 23.
ORGANISATIOIS FINANCIÉIIE AVANT 1654. 3î7
tune, il la quadrupla par son économie ^ Une seule fois, il céda au goût du jour, à la manie de bâtir. Il construisit, près du Palais-Royal, un hôtel qui porta son nom, où Ton remarquait deux galeries peintes, Tune par Blanchard, l'autre par Vouet *. A peine mettait-on la dernière main à cette splendide demeure, que Bullion mourut subitement d'un coup d'apoplexie, en 1640.
Richelieu ne donna pas de collègue à Bouthilier, qui resta seul surintendant.
Bouthilier, homme aimable, se montra très accueillant, donnant audience à tous, répondant vite aux demandes', généreux en paroles et en politesse. Il n'en révoqua pas moins les anoblissements accordés depuis trente ans; mais l'acte capital de son passage aux affaires fut un règlement sur la répartition des tailles, enlevée aux trésoriers de France et aux élus pour être attribuée aux intendants.
On diminuait les frais de perception et le nombre des privilèges; par contre, l'impôt devint plus arbitraire^. Les intendants mirent les tailles en parti, c'est-à-dire les vendirent à des partisans, à des traitants, qui perçurent l'impôt à l'aide de compagnies de fusiliers.
1 Tallemaht, Historiettex, t. Il, p. 24.
• Hrice, Description de Parix, t. I, p. 350.
* Morosi asperitns nulla supercili Accetsu prohihet : liUndaque comitas, Et fandii solidis copia lucilnis
Quemvis alioquis beatum.
Seciirus tua nunc tecta petit cliens, ^^c, quo more alian, Janua ferreos Tostes sempcr amat, torvus et invio
Custos limine suinmovet.
Long» nulin morse taedia supplicem Turbaai conhciunt, voCaque ciTium Optatos propere ducis ad exitus
Quoffas et Dominos sinanU
Maoblkrbti Carmina, p. 27.
^ FonBOMKAis, i{ec/iercAe; 5ur les finances y t. Il, p. 55.
Tant que la forte main de Richelieu soutint les agents du fisc et leurs associés, le peuple paya, ou, s'il murmura et se révolta, il Fut promptement et durement rappelé a Tobéissance. Mais le Cardinal mourut, et la force gouvernementale disparut avec lui.
De 1610 à 1643, on avait aliéné 40 millions de revenus, pour en retirer un capital de 200 millions, dépensés sans profit. C'était emprunter en moyenne à 20 |)Our 100. En 1644, les créances sur TÉtat ne trouvaient preneur public qu'à 50 pour 100 de perte '. Les revenus de Tannée courante et de deux exercices futurs, 1645, 1646, étaient entièrement consommés.
Or, cette pénurie du Trésor et cet escompte des ressources à venir coïncidaient avec l'avènement d'une régente à Tàme libérale et dont la générosité, longtemps comprimée, était en quelque sorte obligatoire. A côté d'elle, un nouveau ministre, Mazarin, étranger ayant à faire sa fortune et celle d'une famille mourant de faim en Italie. Aussi Bouthilier, qui avait dû, pour plaire à son patron Richelieu, tout refuser à la souveraine, fut immédiatement remercié.
En son lieu on nomma le comte d'Avaux, qui partit bientôt comme plénipotentiaire au congrès de Munster, et le président de Bailleul, qui resta seul chargé de la surintendance*.
Railleul, issu d'une vieille et bonne famille normande, après avoir été conseiller, puis président au Parlement de Paris, s'était acquis une certaine popularité comme prévôt des marchands'. Personnellement, il était agréable à la
> FoRBOifKAis, Recherches, t. II, p. 69, 71.
* La Ciiastrb, Mémoires, p. A8.
* Il faut encore citer Madelenet, le poète attitré des surintendants :
Cul sic culia Themis? qiienn genero»ius DcfuQCtuin yariis muneribiis, Togae Viderunt procvres. vidit ei Urbiuin Priuceps, aima Lulctiu?
Carmina, p. 47.
régente'. Au surplus, homme aimable, de caractère égal, d'abord facile, il possédait toutes les qualités extérieures d'un ministre^. Par malheur, là se bornait son mérite. Aussi le pouvoir effectif passa-t^il promptement aux mains d'un agent en sous-ordre, le contrôleur général Particelli d'Émeri, placé à ce poste par le prudent et calculateur Mazarin ^.
Michel Particelli, fils de Dominique et de Marie Scarron, était d'origine italienne comme son patron. 8a famille avait fait une première étape à Lyon et s'y était signalée par une banqueroute célèbre. Il avait lui-même commis plus d'un méfait. On en plaisantait en disant que Particelli avait été pendu à Lyon pendant que d Émeri se sauvait à Paris ^. Tel quel, Richelieu l'avait jugé digne d'une intendance. On le trouve en Languedoc dans le temps de la révolte de Montmorency, où il fit preuve d'une grande souplesse, pour ne pas dire plus*.
C'était d'ailleurs un homme très habile. D'Ëffiat et Bailleul avaient été séduits par sa facilité à compter de tête, qualité toujours rare, surtout en ce temps où le système décimal n'était pas connu. Aucun scrupule ne le gênait. Pour satisfaire la Reine, Mazarin et lui-même, il eut recours à tous les expédients que lui fournit son esprit inventif. Rien ne l'arrêtait, ni la justice, ni la pitié, ni le désespoir des misérables. Il ne perdait pas son temps en études sur les meilleurs moyens de répartir les charges rendues néces-
■ innximis
<Jueiii reruiii Anna puicns non seuiel uiilccn Est experta negotiis?
Maoele^eti Carmina, p. 47.
• V. Madki.e:(Kti Carmina^ p. 45 et 47. 11 ne faut pas croire que Madelcneii décerne un éloge banal. Certe^t, il ne pouvait ni ne voulait se livrer à aucune critique ; mais il tient à ce que ses éloges soient donnés à propos.
• Ormesîjon, Mémoires, t. I, p. 278, 280; Mortclat, Mémoires, p. 195. ^ Tallemant, Historiettes^ t. Il F, p. iti5.
• Mémoires de II, de Montmorency p. 226. Pari*, 1635. Emeri y est appelé Uemei'y.
330 MCOLAS FOUCQUET.
saires par un régime militaire nouveau. Ses vues étaient aussi courtes que perçantes. S'il ne fut pas, comme on Ta dit, Tinventeur de la solidarité entre les contribuables, il rendit Tapplication de ce principe plus fréquente et plus impitoyable. Un village tardait-il à payer les taxes, un des habitants était saisi, emprisonné, ses biens vendus pour la dette commune. Un moment, on compta vingt-trois mille prisonniers de cette qualité. Cinq mille périrent dans les prisons.
C'est l'époque où Nicolas Foucquet débutait comme intendant du Dauphiné, au milieu de terribles révoltes \
11 faut encore voir Émeri sous un autre jour. C'est de lui que date la réputation des surintendants comme hommes de luxe et de plaisir, assurés de conquêtes faciles. Fils du Lucquois Particelli et de Marie Scarron, une Lyonnaise^ d'origine piémontaise, rien d'élonnant s'il présentait le type italien. Son portrait le montre avec de grands traits, ressemblant à Mazarin, mais sans Tair noble du Cardinal'. DÉmeri possédait, en quelque sorte de naissance, le goût des arts. La Chevrette, sa maison de campagne, à Saint-Denis, était célèbre pour la beauté de ses jardins et surtout de ses eaux jaillissantes, il y reçut souvent la reine Anne d'Autriche et le jeune Louis XIV ^. On sait encore qu'il collectionna les belles tapisseries et les peintures de maîtres. Il avait même un certain goût pour les sujets erotiques. Quand il mourut, sa femme, une Le Camus, en fit détruire un certain nombre, sans souci de leur valeur artistique *.
* MOKTCLAT, Mémoires^ p. 195; 0. TaLOK, Mémoire.t, p. 317.
* Jal, Dictionnaire de biograplùe, art. Particelli; Scarron.
' Messire de Particelli, sei(>near d*Ëmen, contrôlear («énéral de« financet, par Moncornrt. An fond, on voit nne maison des diamps, avec jet d'eaa daot le« jardinsi et une treille.
* Madeleneti, Carmina, p. 65, vante lei ttaloes ornant le diâteau, les ver- Hers, les vignes, les eaux jaillissantes.
^ TkLLEMAJUTj Historiettes, t. IIF, p. 172; Mole, Mémoires^ t. III, p. d%l.
ORGANISATIOIS FINANCIERE. A VAKT 1654. 331
N'aimant pas la beauté qu'en peinture, il allait de la courlisane Marion à la grande dame, marquise ou duchesse, n*en trouvant pas de cruelles ' , n'en cherchant pas. Vers 1G48, le surintendant atteignait la soixantaine sans s'être corrigé de ces défauts de jeunesse. Comme il n'avait pas rhumeur avare, ses mains, si rapaces à certaines heures, laissaient aussi parfois l'argent couler entre leurs doigts. Regardant son fils, Tboré, un grand benêt, et son gendre La Yrillière, un avaricieux, il se déclarait incapable d'économiser pour ces gens-là. Sa prodigalité aurait pu être considérée comme une demi-vertu, tout au moins comme l'atténuation de sa cupidité. Tout au contraire, on lui en voulut bien plus qu'à ses économes prédécesseurs.
Dans un pamphlet du temps, le Démon de la maltôle, Satan reproche à un partisan ses grandes dépenses, «c Que voulois-tu, répond l'accusé, que je fisse de tant de biens, sinon pour en passer le temps et en faire des amies'? » Cette excuse ne parait avoir désarmé ni le diable ni le populaire, surtout les gens de robe. « Il y a toujours dans les grandes compagnies, dit un de ces derniers, des personnes jalouses et envieuses des prospérités et des dignités de ceux qui sont au gouvernement. » « Les traitants, ajoute-t-il, attiroient la haine publique sur eux par leurs dépenses prodigieuses en festins, bâtiments, meubles, gros mariages, dans la nécessité publique'. »
Autre justice à lui rendre, d'Émeri, qui devait sa fortune à Richelieu et à d'Effiat, dont l'esprit inventif avait depuis le commencement de la régence fourni toutes les combinai-
' Tallemaut, Historiettes^ t. V, p. 100, édit. Montmerqup, 1840; CoicniiiT, Mémoires, p. 608, édii. Michaud.
On applique d'ordinaire à Foucquet le ven de Boileau : » Jamais «urintendant ne trouva de cruelle » (Satire IX). Toutefois, la famille du poète avait connu intimement la famille Particelli. Peut-être Boileau a-t-il vise. d*Kmeri?
* Le Partisan tenté dn désespoir par le démon de la maltauteyCtc. A Rouen, par Berthelin, 1649, p. 8.
> Ormessox, Journal, t. I, p. 559.
33Î NICOLAS FOUCQOET.
sons finuucières, qui passait pour donner seul le mouvement au conseil d'en haut ^ avait le caractère très fier et ne s'inclinait point comme les autres devant le despotisme de Mazarin. Aussi ce dernier, au premier orage de la Fronde, s'empressa-t-il, comme on Ta vu, de sacrifier le surintendant^.
A vrai dire, le véritable sacrifice fiit celui des créanciers du Roi, événement déjà mentionné dans un précédent chapitre, mais qu'il est utile de raconter ici plus en détail.
Les 30 juin, 2 et 3 juillet 1649, le Parlement, dans la fameuse chambre de Saint-Louis, avait révoqué toutes les assignations sur les revenus du Roi, avec défense de payer aucun récépissé de l'Épargne, « sauf à être pourvu pour leur remboursement et intérêt légitime en temps et lieu, en connoissance de cause ^ » . C'était bel et bien une banqueroute. D'Émeri protestait contre ces arrêts. Mazarin, feignant d'épouser ses idées, se rendit, le 8 juillet, dans une assemblée de parlementaires au palais du Luxembourg, et témoigna de ses scrupules : a Ce seroit faire manquer de foy au Roy que de reculer les prests ou de les rayer. » Un président repartit vertement qu'on ne craignait pas « de manquer de foy à tous les gens d'honneur du royaume, et qu'à présent, on faisoit difficulté d'en manquer à cent mille coquins qui avoient volé le Roy et qui s'estoient enrichis des dépouilles de son peuple ^ » . Alors Mazarin, « dans un grand discours » et bien délié, se hâta de remercier le Parlement « pour la grande obligation que le Roi lui avoit » ; les ministres n'eussent osé faire ces propositions » pour conserver la foi et la réputation publique » ; mais à présent qu'elles viennent de la Cour, le Roi s'en servira avec avan-
> Ormë&so:*, Journal, t. I, p. 557.
* AuBKRT^ Histoire de Mazarin, t. II, p. 311; GoulaS, Mémoires , t. IT,
* Histoire du temps, p. 163.
* Ibid., p. 199.
tage fans pouvoir être accusé de manquement de parole, « puisqu'il le fera par le jugement de cette compagnie * » .
Dès le lendemain, 9 juillet, sur les onze heures du matin, Le Tellier abordait son collègue Émeri, encore plongé dans sescom|)tes, et lui signifiait la décision du maître. Malgré sa finesse, ce dernier ne s'attendait pas à ce coup. Sans plus se troubler, il s'empressa de mettre en sûreté la cassette aux papiers les plus précieux et se retira à Tanlay, très tranquille, sachant bien qu'on ne le pousserait pas à bout, a parce qu'on craignait qu'il ne parlast^ ». Au premier moment, il s'éleva bien contre lui une immense clameur, mais qui se perdit dans le tumulte des barricades et surtout dans le fracas des ruines causées par la banqueroute de l'État.
Mazarin remplara Émeri par La Meilleraye, grand maître de l'artillerie, homme de guerre médiocre, financier nul. Le Cardinal, très petit clerc en finances, était trop intelligent pour ne pas adopter Tidée de garder, pour les besoins courants, les revenus afïectés au service de la dette.
On escomptait depuis longtemps et pour plusieurs années d'avance le produit des impôts. Le Roi empruntait et les employés de l'Épargne souscrivaient pour lui des billets, comme aujourd'hui l'on émet des bons du Trésor. Subitement, en juillet 1648, le gouvernement décréta que tout remboursement serait ajourné ; c'était une manière de consolider la dette sans demander l'agrément des créanciers de l'Étal. De |)lus, on décida que tous ces
' O. TàLOVy Mémoires, p. 247, au 8 juillet; les Mémoires indiquent le renyoi de d'Éuieri au 10 juillet. L'erreur est évidente.
* DuBUissoN-AcBENAT, t. I, p. 34. L* Histoire du temps, p. 157. Ce document, très hostile à d'Émeri, Hemhic placer sa révocation avant le 30 juin. C'est une erreur contre laquelle il importe de précauiionner les lecteurs. Si l'on nVtablit pas une chronologie rigoureuse des événementi de cette époque, il est impossible de les comprendre, à plus forte raison de les faire comprendre aux autres.
créanciers ayant abuse de la bonne foi du prince ou de la dureté des temps pour prêter à de gros intérêts, on leur imposerait une réduction de capital. Autre économie, ce capital réduit ne recevrait plus que six pour cent d'intérêt. Sur ce, dit un contemporain, « grand étonnement de ceux qui ont Fait des prêts au Roy ' « .
On ne s'en douterait pas en lisant ce que Mazarin écrivait le lendemain à Tambassadeur de France en Hollande. Il prétend « luy Faire voir évidemment que Dieu aime beaucoup celte couronne, la conduisant à son plus grand bien par des voies qui y paroissoient directement opposées. Toutes ces divisions (de la Fronde) ont produit que S. M., du consentement des traitans qui Tout assistée jusqu'ici et à leur entière satisFaction, parce qu'ils appréhendoient pis, a reculé leur assignation et assuré un fonds certain pour la continuation de la guerre.
« On avoit mangé toute l'année courante et les deux suivantes, et on a trouvé le moyen de la remanger une seconde fois, S. M. rentrant dans tous ses revenus et ne donnante ceux à qui elle doit que l'intérêt de leur argent fixé pour cent. »
Pour plus de clarté, le Cardinal ajoute : « Le revenu est de soixante millions ; en abandonnant six millions pour l'intérêt de cent millions qu'on ne remboursera pas, il restera une somme nette de cinquante-quatre millions. J'oubliois de vous faire remarquer un autre avantage bien considérable, c'est que, par la résolution que le Roy a prise de retrancher les 15 pour 100 qu'il donnoit d'intérêt, il a gagné en un instant cinquante millions, pour lesquels les traitans avoient de bonnes assignations aussy bien que pour le principal de leurs debtes'. »
Voilà le prototype des banqueroutes d'État'.
1 DcBUISSOy-AUBKSAT, t. I, p. 35.
* Lettres de Mazarin^ t. III, p. 159.
' On avait déjà ajourné le remboursement des dettes, notammeot à Ut
OnGANISATION FINANCIÈRE AVANT 1654. 335
A Fexcuse de Mazarin, il faut dire que la plupart des roa^strats proToqoaient cette mesure. Le 23 et le 2à juillet, on revint au Parlement sur cette afbire des prêts. Quelques-uns opinaient à les reculer à une meilleure saison, les autres, «< qui Temportoient de beaucoup, à les rayer entièrement, et à décréter contre ceux qui les avoient fiiits ' 9 .
La conséquence ne se fit pas attendre. Les financiers, partisans ou traitants, faisaient alors le service des banques de dépôt de nos jours. Ecclésiastiques, gentilshommes, bourgeois leur confiaient leur argent à faire valoir, soit parce que les sommes étaient trop petites pour faire Tobjet de prêts directs, soit, raison plus déterminante, parce qu'on ne voulait pas prêter immédiatement au Roi, de peur de coups de force, semblables à celui dont Mazarin acceptait si volontiers Tidée'.
 peine la décision royale fut-elle connue, qu'on assiégea les bureaux des financiers. L'affolement était si grand qu'un huissier fit vacarme chez un homme d'affaires de Mazarin, prétendant tout saisir, pour une femme titulaire d*une créance non échue de neuf mille livres ' . Qu'on juge par là du bruit chez les personnes moins protégées. Aussitôt qu'ils eurent appris la nomination d'un nouveau surintendant, les financiers s'empressèrent à la porte de La Meilleraye, lui promettant a qu'il ne manqueroit pas d*argent, si la Reine pouvoit rabattre le caquet du Parlement » . Or, jamais le Parlement n'avait parlé plus haut. Subitement, toutes les bourses se fermèrent.
fameuse occasion du sîèffi d'Amiens, mais jamais avec cette consolidation et cette réduction consolidée.
* Histoire du temps, p. 220. DuBUiSSOrv-AcBERAT, Journal des guerres ciuites, t. I, p. 41.
* FooGOrsT, Défenses.
* DuBiii5S0?i- A CBE?i AT, /ourna/y t. I, p. 39. Lliomme d'aflFiireB était un sieur Doublet, de Troyes. Le malbenreux devait 3,600,000 lÎTres empruntées à ses pareDU et amÎB • pour prèu qu*il a foits au lloy » . ibid,,p, 858. 11 faillit être emprisonne pour dettes.
Jeannin, trésorier de l'Épargne, alors en exercice, c'està-dire obligé de subvenir aux besoins du jour, eut de la peine à trouver vingt-cinq mille livres sur son crédit et sur celui « de toute sa parentèle ' » .
De cette parentèle était Nicolas Fouc(|uet.
Ce Futur surintendant assistait à la chute de Parti celli d'Éiueri, aux embarras de son successeur, à cette effroyable banqueroute, la |)lus considérable (|ui eût jusqualors ébranlé le crédit naissant de TËtat. Par situation, par tradition, par tempérament, il avait dû prendre parti contre le Parlement*. Au fond, son idée était faite sur les banqueroutes comme moyen de soutenir les forces financières d'un royaume. Il n'en était pas de pire. En effet, on demanda bientôt à La Meilleraye ce qu'il faisait de tout l'argent des contribuables depuis qu'il le recevait sans payer les dettes; or, le malheureux ne recevait rien.
Dès le mois d'août , on dut rendre un arrêt maintenant au profit des trésoriers de TÉpargne le bénéfice de leurs assignations. C'était dire que tout irait « comme ci-devant^ », ou plus mal, tant la banqueroute engendrait sa défiance.
On vécut dès lors au jour le jour, sans même payer l'intérêt de la dette consolidée.
Un an plus tard, le premier président Mole se plaignait àLeTellier du a peu de raison que Ton fait aux promesses» . Puisqu'on a fait une banqueroute générale, « qu'on règle les comptes, et qu'on promette l'intérêt* ».
On ne régla rien, on promit tout, on obtint peu de chose. La Reine, Mazarin, Condé, tous leurs partisans
* DuBDissox-AuBEMAT, Journal, t. I, p. 42.
^ 0. Talon, Mémoires, p. 255. « M. Foucquet, maîlre des requêtes, lequel avoit accès chez M. le cardinal Mazarin. •
' DuBDis80!f-AuBBNAT, Journul, t. I, p. 43.
* MoLÉ, Mémoires publiés par la Société de rhistoîre de France, t. III, p. 36.
OnGANISATION FINANCIÈRE AVANT 1654. 33T
durent engager leur signature, leurs biens, leurs bijoux. On cessa de payer les rentes de l'hôtel de ville de Paris, ces rentes dont le payement entretenait le luxe dans les grandes maisons, subvenait à la dépense ordinaire des médiocres familles; les supprimer pour un quartier, c'était plonger une foule de petites gens dans la misère '.
On en vintau grand remède, au changement de surintendant. La place était ardemment briguée par le marquis de La Vieuville, le président de Maisons, enfin par Émeri, qui s'était peu à peu rapproché de Paris. Ce fut ce dernier qui Tobtint. Ce bouc émissaire de 1648 revint en 1649, du consentement du Parlement ^, aux applaudissements des rentiers. On eut dit que la foi publique 'et la sécurité de la vie^ rentraient avec lui. Par malheur, Émeri souffrait alors d'une « fièvre automnale » , sorte de fièvre quarte. En vain se fit-il saigner soixante fois, prit-il du vin émétique cinquante fois, il dut se résigner à mourir. Il demanda à n'être prévenu qu'un quart d'heure d'avance. C'était un sceptique. On ne trouva chez lui que peu d'argent. Depuis le maréchal d'Etliat, aucun minisire des finances n'était mort si pauvre ^. Son fils en fut indigné (2 \ mai 1650).
René de Longueil, plus connu sous le nom de président de Maisons, qui, depuis longtemps, ambitionnait la
' O, Taloic, Mémoires, p. 369.
* Il fit agréer en principe le rétablissement des intendants. 0. Talok, Mémoires, p. 371.
* Dum per te reditus hebdomadarîos
Plebi et palriciis auctius Urbici QuaîStores numerant.
Madeleiceti Carmina^ p. 64.
* Ibid., p. 64 :
Expectatus ade», jiiraqiic rautui, et Subiatam ex animis reslituis Hdcm Quam nuper rnbies civica, proh pudor!
Commotae expulerat limine Galliae.
Cf. DuBDissoN-AuBBEfAT, Joumal, t. I, p. 853, 254.
^ Tallemast, Historiettes, t. V, p. 81, édit. Monmerqué.
surintendance, Tobtint enfin, y fit preuve d'une incapacité absolue, tomba, signe des temps, sous les réclamations des financiers, ayant à leur tête cet agent d'aflaires de Mazarin que nous avons vu poursuivi, traqué, en 1648 ^ Autre symptôme des époques troublées qui usent plus d'hommes qu'un pays ne saurait en élever : on rappela La Vieuville, le surintendant disgracié, condamné, en 1625, c'est-à-dire il y avait vingt-trois ans.
Cetle tardive satisfaction coûta quatre cent mille livres de pot-de-vin données à Mazarin *, par ce revenant qui n'avait, de ses réelles mais anciennes aptitudes, conservé qu'une certaine confiance en lui. Que faire d'ailleurs quand Paris était en insurrection et le surintendant contraint à errer en province? On vivait au jour le jour, d'expédients de toutes sortes. En 1652, lors de la rentrée du Roi dans sa capitale, le vieux ministre de Louis XIII promit de tout remettre sur un meilleur pied. Suivant la devise en Forme de jeu de mots qu'il donna pour les jetons du 1" janvier 1653, La Vieuville allait rajeunir la vieille ville. Cinq jours après, il mourait, laissant, comme il l'avait trouvé, le Trésor vide et les impôts consommés pour deux ou trois ans d'avance.
C'est dans ce^ circonstances, après tant d'avertissements redoutables dans le passé, tant de présages sinistres pour l'avenir, que Foucquet assumait le fardeau de la surintendance, tant il est vrai que le vieux vaisseau de l'État, si battu des vents, si désemparé qu'il soit, n'a jamais manqué de pilotes parfois dévoués, souvent ambitieux et téméraires.
' DuBuissoN-AcBERAT, Joumal, t. II, p. 59, 69, 114.
* Bordeaux, Mémoires^ t. III, p. 33. Ces Mémoires ne peuvent pas être considérés comme complètement apocryphes.