RESISTANCE DU PARLEMENT
pas pousser h bout ce grand corps, où resj)rit d'indépendance n'était pas entièrement assoupi. Or, ni le procureur général ni Mazarin ne vivaient en très bons termes avec Bellièvre ' . Turenne fut cboisi pour ménager un arrangt/ment, et sut trouver un biais favorable*.
On commença, comme toujours, par gagner du temps. 1/ audience fut indiquée seulement pour le jeudi 20 avril, au Louvre. Dès le lendemain, les conseillers des enquêtes et des requêtes s'informaient du résultat. La réception avait été polie, mais froide et terminée par une interdiction formelle de toute assemblée. Très décidé à ne pas entrer en explications avec ces jeunes exaltés, Bellièvre provoqua, au contraiie, un entretien avec leur doyen, Nevelet. C'était un bonhomme, parlant toujours de règle et de discipline, au surplus ne faisant nullement sa charge, s'appliquant peu aux affaires du Palais^ : Bellièvre le prit pour confident. Il n'avait rien négligé pour que la compagnie obtint satisFiu*tion. Sans liberté de s'assembler, le Parlement n'était plus le Parlement. La fortune des particuliers ne pouvait dépendre « d'un parchemin contresigné d'un secrétaire d'État et scellé, qui seroit lu au Parlement, en présence du Uoi^ ». Il le proclamait partout, partout on était de son avis; mais nul n'osait porter la réclamation au conseil, où Mazarin «tenoit ferme» .Toute résistance seraitdangereuse. X'était-on pas venu le réveiller, lui Bellièvre, à deux heures du matin, pour l'aviser d'une résolution prise par les ministres de M faire tomber le dernier orage » sur les conseillers assez
* Cf. une anecdote curieu.^c citée dnnsleâ Mémoires de ^riVniir, t. II,p. 32t sanA date, mais qu*on ne peut bien pincer qu*entre 1655 et 1656.
* TuREUKE, Mémoires, t. II, p. cxi. Il convient de faire remarquer uiih certaine confusion dans ce pnssa;{e des Mémoires, Turenne intervint en in.ii 1655. La difKculté au sujet des //.f ne fut soulevée qu'en 1656.
' Portraits du Parlement de Paris. V Dbppirc, Corresp. admin., II, 61. Ncveint était conseiller depuis le 9 mars 1629.
* Note rédi'vée par N.Foucquct et citée par M. Cliéruel (Histoire de France sous le ministère de Matariny t. II, p. 260), d'après les archives des Affaires étrangères, France, t. 894, f*» 103.
audacieux pour entrer à la Grand'Chambre et demander [^assemblée? Â son avis, le mieux ëfait de s'abstenir, de lui laisser le soin de négocier. On le ménagerait plus que les conseillers. Ces recommandations à la cantonade n'empéchèrent pas messieurs des enquêtes de relancer le premier président qui, pour différer encore sa réponse, allégua l'absence des collègues qui l'avaient accompagné au Louvre. A leur retour, il aviserait. Ce Tut seulement le 28 mai que Bellièvre fit aux Chambres assemblées le récit de Taudience du 29 avril. On arrêta une fois de plus qu'il serait présenté de très humbles remontrances ^ u Ce ne fut sans doute que par forme, ajoute l'avocat Aubery, qu'on ordonna ces remontrances; aussi n'eurent-elles aucun effet. Et même on peut soutenir qu'elles ne furent jamais faites, parce qu'il n'y a rien du tout dans les registres. »
La vérité, c'est que le Roi et le Parlement transigèrent- Foucquet retira ses édits sur le timbre *, sur les actes de baptême et de naissance, et bien d'autres. Les conseillers, ne se sentant pas soutenus par le peuple, cessèrent leur opposition. A ce prix, Mazarin laissa passer leur arrêt et la clause des remontrances qui resta nulle et sans effet'. Quant à Bellièvre, il reçut une gratification de 100,000 écus.
Plusieurs jours avant qu'on accordât au Parlement la satisfaction platonique d'une assemblée sans conséquence, Mazarin, pour mieux montrer le peu de cas qu'il en faisait, quitta Paris. Toutefois, avant de partir, il voulut terminer certaines affaires de finance, notamment l'adjudication de la ferme des gabelles, en préparation depuis quatre mois. Le Cardinal avait engagé un financier de ce temps-là, Rambouillet, a soumissionner. Rambouillet, après examen, prétendit que son intervention n'était pas agréable à Foucquet;
* AcBERY, Histoire de Mazarin, t. IV, p. 146.
* Encyclopédie méthodique. Jurisprudence, art. Timbre et papier timbré. ' Mazarin k B. Foucquet. Gompîègne,29 mai 1655. fiibi. nat., ms. fr. 23202,
ADJUDICATION DES GAHELLES. 361
il ne pouvait donc se présenter qu'avec le concours du Cardinal, concours qu'il était prêt à reconnaître par une pension annuelle de 40,000 écus. Lui et ses associés aimaient mieux gagner moins et être assurés d'un bon appui. La réponse fut digne de TofFre. Mazarin remercia le plus civilement du monde : « Quand il avoit besoin d'argent, le Roi lui en donnoit ù suffisance; Rambouillet ferait mieux d'augmenter ses enchères. Surtout qu'il ne s'avisât pas de donner de pot-de-vin à personnel »
Les Rambouillet poussèrentalors l'enchère à 8,500,000 livres, mais sans succès, car, le 8 mai 1655, la ferme fut adjugée pour 100,000 livres de plus* à un sieur Le Noir, prête-nom d'un sieur Girardin et compagnie.
Or, Girardin était le fermier des bénéfices du Cardinal, l'adjudicataire de la ferme des aides, obtenue Tannée précédente grâce à un pot-de-vin de 50,000 écus donné à Mazarin. Aussi, le lendemain du 8 mai, Girardin reçut-il sans surprise une demande de participation dans l'affaire. On demandait 4 sous comme on disait alors, soit un cinquième, au profit du banquier Cantarini. Malgré les relations de cet Italien avec le Cardinal, le souvenir de sa banqueroute était si frais, son insolvabilité si notoire que la proposition fut rejetée ou plutôt transformée. On admit Tintervenant, « celuy dont le nom est en blanc », mais à condition qu'il céderait ses 4 sous pour une pension de 120,000 livres, à payer la première année comptant , puis par semestre, tant que durerait le bail '. On s'accorda sans trop de difficulté sur le taux du rachat; mais Girardin, ayant promis un peu légèrement de rapporter la signature de l'inconnu, se déclara hors d'état de tenir sa promesse. Les fermiers comprirent à demi-mot et n'insistèrent pas.
» ForcQrET, Défenses, t. V, p. SOS, 206; t. VIII, p. 3. Journal manuscrit de Foucault, X, Bihl. nat., ms. Golbert, V% 235, f»» 10, H, 117.
• Défenses, t. VIII, p. 58 et 76.
* Jbid,^ p. Il et suiv.
3C2 NICOLAS FOUCQDET.
Pendant six mois, Mazarin resta absent de Paris, tenant la campagne à son habitude, s'y trouvant plus en sûreté, pkis maîlre d'un roi majeur en droit, mineur en fait.
Son grand souci était de ne pas manquer d'argent. Chaque jour il écrivait à Foucquet ou à son frère l'abbé, pour leur exposer ses besoins et surexciter leur zèle. Il faut envoyer 300,000 livres à l'armée d'Italie*. On a de mauvaises nouvelles de Catalogne. L'infanterie s'est mutinée; le prince de Conti a dû donner l'argent qu'il avait et promettre le payement de deux quartiers arriérés. Mazarin, il le dit du moins, a fourni tout ce qu'il a pu trouver pour payer l'armée où le Roi est en personne. Pour donner une dot à sa nièce, il a dû importuner le procureur général, bien qu'étant déjà son débiteur de 100,000 livres. Il supplie Basile de parler à son frère, de lui mander ce qu'il doit espérer. Son inquiétude en est mortelle^. Il ne doute pas que le surintendant ne soit embarrassé pour trouver de l'argent en cette saison : « mais comme nous avons les dernières nécessités, il faut faire un effort ^ » .
Le 1 1 juillet, Mazarin venait a peine de quitter les surintendants appelés à Soissons qu'il écrivait à l'abbé Foucquet: « Je vous prie de dire à M. le Procureur Général que, sans exagération, je ne sais plus où donner de la te^te, estant accablé de tous costés par des despenses inévitables^. » Il a envoyé à Toulon des fonds sans lesquels l'armée navale n'aurait pu sortir du port, mais en les prenant sur les besoins les plus pressés de l'armée de Catalogne. Il espère qu'on pourvoira à leur remplacement au plus tôt ^. Il lui faut le restant des deux millions promis ®.
* Mazarin à Nicolas Foucquet, 27 mai 1653. Ribl. nat.,ins. fr. 23S02, p. 32D.
* Mazarin ù l'abbé Foucquet. La Fère, 22 juin 1655. fiibl. nal., ms. fr. 23202, p. 15V.
* Le même au même. La F'ère, 30 juin 1655. Jbid.y p. 158.
^ Le même au même. La Fère, II juillet 1G55. Jbirl., p. 159.
* Mazarin aux surintendants. La Fère, 14 juillet 1655. /&/</., p. 365. ^ Mazarin à Tabbé Foucquet, 7 octobre 1655. Ibid,, p. 167.
SEUVIEN SUSPECTE PAR MAZAIÎÎN. 3«.i
Au milieu de telles nécessités, il n^était question ni de formes ni de régularité. On avait bien donné à Servien la mission d'ordonnancer Teniploi des fonds n'unis par son collègue; mais dès le mois de juillet, Mazarin se fi^cliait au sujet des faveurs faites à des particuliers, « dont quelquesunes pouvoient être retranchées * ». Il désignait de nouveau, comme seul chargé d'indiquer les fonds sur lesquels on ordonnançait les payements, le fidèle Herwarth, sentinelle placée aux sources du fleuve de TÉpargne, d'autant plus à surveiller qu'elles tarissaient plus souvent*. C'est de Servien qu'on se défiait alors. Foucquet, au contraire, était l'homme indispensable pour les finances et pour la politique. « Dites à monsieur le Procureur Général, écrivait Mazarin, que, nonobstant le fardeau des finances, il fautqu'il travaille pour réprimer l'audace de ce cardinal. « Le cardinal audacieux élait Retz, alors réfugié à Home. Il fallait chasser tous ses partisans, les empêcher d'cNcrcer à Paris la moindre fonction''.
Le lendemain, autre souci.
La duchesse de Châtillon, non contente de ses équipées amoureuses, continuait de conspirer. Avec son humeur aimable et son beau rire, elle avait subjugué le maréchal d'Hocquincourt, gouverneur de Péronne, llam et Montdidier. Ces avances d'une femme de trente ans, très belle et qui n'avait jamais été timide, trouvèrent d'autant plus d'accès dans l'esprit du galant sexagénaire qu'il se considérait comme victime de la Cour. Il promit à la duchesse tout ce qu'elle voulut, la mort de Mazarin, et même la remise de
' CuKiiL'F.L, H'uttoire de France xons le ministère du cardinal Mazttrin, t. II, p. 270. M. Clicrnel croit que Mazarin vi^e ici les dilapidations de Foucquet. Il se trompe. Le ministre voulait qu*on ne donnât d*ar^cnt qu'à lui et aui siens.
* GuÉRUEL, ihid.y p. 273. M. Clirruel proclame que des cette époque leii deux Foucquet étaient les mauvai» (jénics de Mazarin. Ce dernier. ne sVst jamais laisse dominer, et, en 1655, on voit de quels élo{;es il accablait « les deux Foucquet ■.
* Mazarin à Tabbé Foucquet, 18 juin 1655, ci-dessus citée.
364 NICOLAS FOUCQUEÏ.
Péronne. Avait-il quelque dessein bien arrêté? On ne sait. Toujours est-il que vers la fin d'octobre 1G55, on saisit des lettres envoyées par Mme de Châtillon à Condé ' . Malgré leur chiffre impénétrable, on en devina le sens en rapprochant leur envoi de certains mouvements des troupes espagnoles. Péronne était alors une des portes de la France. Mazarin effrayé réunit en hâte quelques forces, prit avec lui le jeune Louis XIV relevé de maladie et se rendit à Compiègne. Basile Foucquet l'accompagnait.
Le 4 novembre, le sieur de Franquetot, capitaine des gardes de la Reine, partait pour Péronne, demandait au maréchal s'il était ami ou ennemi du Roi et revenait sans réponse. Le lendemain, Basile, avec son audace habituelle, se présentait à son rival , exigeant la remise de la place, menaçant de reprendre par force ce qu'on ne livrerait pas contre argent. Il ne posa pas longtemps; arrivé à trois heures de l'après-midi, il re[)artait dès huit heures du soir^. Les négociations n'ayant pas abouti, c'était la guerre.
Le maréchal, dès le jour suivant, rappelait à lui les troupes régulières, convoquait les milices. Trois cents paysans, armés de fusils, entraient en ville. Six pièces d'artillerie étaient placées en batterie sur les remparts. Puis, feignant d'aller à la chasse, Hocquincourt se rendit à Devise, sur la frontière du Cambraisis, et s'y rencontra avec Serizy, gouverneur du Catelet pour les Espagnols.
Mazarin et Foucquet ne perdaient pas non plus leur temps. Pendant que Franquetot retournait à Péronne (8 novembre), pour amuser le maréchal, on arrêtait à Merlou
* Lettre du 17 octobre 1655, écrite par la duchesse de CliÂtîllon à Condé. Une copie est conservée à la Ribl. nat., ms. fr. 23S02, f^* 306, 307. Cette lettre, citée par Chéruel, est-elle bien celle qui fut interceptée? Elle parait 8U8|>cctc. Mazarin parle de lettres en chiffres, « lesquelles je ne vois pas que ladite dame aye encore deschifrées ii.(ll novembre 1655. Ibid.^ p. 169.)
* Ces détails inédits et curieux sont extraits d*une relation manuscrite de J. B. Dehaussy, greffier du corps de ville de Péronne, témoin oculaire.