‹ Nicolas FoucquetChapitre 88 sur 183 · COMPLICATIONS A PERONNE · texte numérisé non relu

COMPLICATIONS A PERONNE

la duchesse de Châtillon et sa femme de chambre, Mme de Ricous, cette Écossaise dont les intrigues inspiraient tant de crainte à l'abbé. Ce dernier, interprétant à sa mode l'ordre d'arrestation, taisait conduire la Ricous à la Bastille et la duchesse chez un homme à lui, un certain Devaux, logeur, rue de Poitou, au Marais. Ce Devaux était presque un personnage, qu'on chargeait souvent de missions confidentielles * .

Malgré son assurance apparente, Mazarin était inquiet. L'ennemi approchait. L'occupation de Péronne pouvait ramener Condé à quelques lieues de Paris, où les esprits restaient en balance'. « On a affaire à un fol, écrivait-il à la Reine, qui n'a ni rime ni raison. » Il savait au fond que le maréchal n'était pas si fou, connaissant bien « que dans la saison où nous sommes, on ne sauroit lui faire grand mal » . Comme dans tous les cas difficiles, on manda Turenne, qui conseilla de négocier*.

Navailles, compagnon d'armes du maréchal, fut chargé de cette mission. Le 9 novembre, passant par Péronne, comme s'il se rendait à son gouvernement de Bapaume, il visita tlocquincourt^ et lui apprit l'arrestation de la duchesse.

Ce fut une explosion de colère. Au premier moment.

^ L*ortlre d'arrestation, écrit de l.i main de Basile Foucquet, existe encore aux Archives du ministère des affaircii étran(>ères, France, ms. 894, f° 397. Cf. CiiKRiiEL, Ilisloire de France sous le ministère de Mazarin, t. II, p. 317; Bos«y-Rabuti:«, Histoire amoureuse des (laufes, t. I, p. 2V8 t-t suiv, Mazarin à B. Foucquet. Compiègne, 11 novembre 1655, pièce déjà citée. « Je ne tmuve pas si importante comme vous croiez l'affaire dont de Veaux m*a entretenu de votre part. ■

• N. FoDCQUET, Défenses, t. XIV, p. 190.

* Mazarin à Anne d'Autriche, 5 novembre 1655. Ministère des affaires étrangères, France, vol. 896, f' 320. Cf. CiiKnvRL^ Histoire, t. II, p. 314; ToRE.NXE, MémoireSy t. II, p. cxxvii, éilit. 1735.

^ Belation du ms. Dchaussy. ^iavailles. Mémoires^ p. 109. Dans ces Mémoires, Navailles ne parle pas de ce passage du 9 novembre. Malgré la confiance qu'il nous inspiie, nous devons lui préférer l'autorité du greffier Dehaussy.

Tex-vert galant menaça d'user de représailles et de garder son hôte '. Navailles partit au plus vite.

Alors, Basile Foucquet, mis au courant de la situation par Mazarin, fit écrire à la duchesse deux lettres, dont Tune était destin^'e au maréchal; mais le Cardinal ne les trouva pas de son goût, surtout cette dernière*. Il les renvoya, non sans se plaindre de ce que la dame ne traduisait pas les lettres chifFrces saisies par sa police. Encore un coup, ce que Tabbé devait obtenir, c'était que la prisonnière écrivît à Condé, (( en la manière accoutumée » , que son salut dépendait de raccommodement d'Hocquincourt'. « Il faudroit qu'elle escrivist de la mesme façon au maréchal, et qu'elle Hst semblant d'avoir eu les moyens par un très grand bonheur d'escrire les deux lettres et de les envoyer, et il faudroit choisir quelque personne bien affidée et bien adroite pour les porter. Gela peut produire un très bon effect*. » Si Mme de Chàtillon fait difficulté d'écrire, c'est qu'elle est malintentionnée. Pas de temps à perdre.

Hocquincourt se montrait en effet de plus en plus récalcitrant. Le 10 septembre, il convoque le maïeur de Péronne, qui se déclare fidèle serviteur du maréchal et du Roi. — Mon affaire, interrompt le maréchal, est avec le Cardinal, non contre le Roi. — C'est bien délicat, répond le maïeur. Cependant, le lendemain, Navailles repassant par Péronne*, Hoccjuincourt l'invite h dîner et inter pocula lui dit : « Si je m'étois défait de mes gouvernements, je serois un beau

j... f ! » Sur le milieu du repas, s'échauffant de plus en

plus et la maréchale n'étant pas là, le vieux vainqueur porta la santé de Mme de Chàtillon; Navailles, sans hésiter, lui fit raison .

^ Mazarin ù h. Foucqu»ft, 11 novembre 1655, déjà citée.

* Mazarin à Tabbé Foucqtiet. Compiègne, il novembre 1655, déjà citée.

* Mazarin à Tabbé Foucquet. Compiègne, iV novembre 1655, déjà citée.

* Ibid.

^ Navailles, Mémoires, p. 109. Ms. Dehaussy, cité ci-dessus, et à l'aide duquel il faut corriger les dates indiquées par les Mémoires,

COMPLICATIONS A PÉROiNNE. 367

Après une heure et demie de séjour à table, Hocquincourt emmena Navailles dans sa chambre et se mit sur le chapitre de Tabbé Foucquet, sur celui du Cardinal, qui, après tant de services rendus, Tavait abandonné h ses ennemis. Navailles de répliquer que le Cardinal avait les meilleures intentions du monde, de dévoiler les intérêts divers de ceux qui poussaient le maréchal à prendre des engagements « si contraires à sa gloire ». A ce grand mot, son interlocuteur parajt ébranlé, réfléchit, laisse enfin entendre qu'il céderait ses places pour 400,000 écus*. Navailles répond aussitôt qu'il en obtiendra tout ce qu'il voudra.

Mais voilà qu'au jour, la maréchale arrive. Opposée pour toutes sortes de raisons aux intrigues des frondeurs et de la duchesse de Chàtillon, cette femme inquiète ne prend pas moins ombrage de la négociation dirigée par Navailles, gouverneur de Bapaume, qui veut peut-élre obtenir à vil prix le gouvernement de Péronne. Elle part pourCompiègne, parvient jusqu'à Mazariu, n'en obtient rien, et enfin rentre chez elle le 14 septembre, sans qu'aucun accord se soit établi*.

Le 18, tout Péronne était en grand émoi. Hocquincourt allait faire entrer les ennemis dans la ville! Coudé, accouru de nuit, occupait le bois de Rocogne avec deux mille hommes de pied et six cents chevaux! On avait vu le gouverneur du Catelet et plusieurs personnes de considération descendre à l'auberge du Paon. Ce dernier fait seul était vrai. Bouteville, frère de Mme de Chàtillon, le II. P. Arnolphini, conseiller de l'archiduc, venaient faire leurs offres. Les bourgeois s'assemblent, les paysans de la frontière,

' Mnzarin «i la Reine, 13 novembre 1655. AfTaires étrangères, France, t. 894, f" 4il. Cf. Chéruel, Ilist.f t. II, p. 319; Navailles, Mémoires, p. 109.

* Le bruit courut à Péronne qu'elle n*avait pu parler qu*à Le Tellier. Ms. Dehaussy.

réfligiés dans la ville, déclarent qu'ils n*endureront pas cette trahison.

 ce bruit, Hocquincourt convoque en son hôtel « Messieurs de la ville, tant de la nouvelle que de Tancienne loy » , et dans un long discours, remémore tous ses griefs contre Mazarin.

Lors du siège d'Arras, le Cardinal n'a-t-il pas dit : « Voilà le maréchal d*Hoc(|uincourt qui va commander les gens du Roi; il a mérité déjà cinq ou six fois d'avoir la tète coupée, pour intelligence avec les ennemis! » On sait pourtant ce qui en est. Depuis, pour le fâcher davantage, on a résolu de mettre des troupes en quartiers d'hiver dans le Santerre. Il s'y est opposé. Alors, on lui a fait offrir 300,000 écus pour prix de ses gouvernements; on en donnerait bien 400,000, plus qu'ils ne valent. Mais il ne s'en défera entre les mains de qui que ce soit, jusqu'à ce que le Roi soit en âge. Mazarin veut se rendre roi d'une province, ayant déjà directement Amiens, Gurbic, la Fère, Chauny, Saint-Quentin, et se tenant assuré de Bapaume, d'Arras, de Bétluinc, de la Rassée. Que le Roi eu âge lui envoie un exempt de ses gardes, et il remettra Ham et Péronne sans autre cérémonie. Mais on l'a menacé, il se défendra. Les Espagnols du Catelet et M. le Prince s'offrent à le secourir. Il est trop bon serviteur pour prendre parti avec les ennemis. Mais faut-il qu'il perde en un jour son honneur, sa famille, son bien? Il a toujours aimé les Péronnais, il ne les abandonnera pas. Résolu à périr plutôt que de se rendre, il ne veut cependant pas engager les bourgeois dans sa querelle; qui prendra les armes et le suivra, il ne Tempéchera pas ; mais il n exige d^eux que de rester les brus croisés dans leurs maisons, sans le trahir; autrement, il mettra tout à feu et à sang.

Comme conclusion, Hocquincourt demande au lieutenant général et au maieur s'il se peut assurer de la fidélité des habitants. « Après que toute la Compagnie eust fait une

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