GOGOL Â L'ÉTRANGER
A cette époque, aucun chemin de fer ne mettait la Russie en communication avec l'Europe. Le 6 juin 1836, Gogol s'embarqua pour Hambourg, d'où il gagna Aix-la-Chapelle ; puis il remonta le Rhin et, de Mayence, il se rendit à Francfort, puis à Bade.
Au commencement du mois d'août, nous le trouvons en Suisse. Chemin faisant, il lit Walter Scott, Shakespeare, Molière et se perfectionne en français. Au début de l'automne, il est à Vevey où il travaille assidûment durant un mois entier aux Ames mortes, puis il remonte à Paris, où il s'installe au mois de novembre. Après avoir gelé dans les hôtels qui n'avaient que des cheminées, — il était très frileux, — il s'installe, 12, place de la Bourse, au coin de la rue Vivienne, dans un appar-
tement pourvu d'un poêle, et, qui plus est, exposé au Midi, et il y écrit quelques fragments des Ames mortes. La maison existe toujours. Nous avons, ai Paris, un Comité des Inscriptions parisiennes. Ne serait-il pas de son devoir d'apposer, sur l'ancienne résidence de Gogol, une inscription commémorative ?
Les lettres que Gogol a écrites de Paris vont du 12 novembre 1836 au 15 février de l'année suivante* Ce qui attire Gogol à Paris, ce n'est ni la sympathie pour la France, ni même la curiosité. Il avait froid en Suisse et le choléra l'empêchait de se rendre en Italie.
Il subit Paris comme un pis-aller. Il s'en faisait d'avance une idée assez mauvaise. « Paris n'est pas si laid que je l'imaginais, écrit-il dans la première lettre adressée à son illustre confrère, le poète Joukovsky. » Cependant, les Tuileries et les Champs-Elysées ont l'heur de lui plaire. Mais, en somme, il sort peu; en général il travaille toute la journée, s'absorbe dans la contemplation imaginaire des types et des paysages russes et ne regarde pas souvent autour de lui. Il écrit à sa mère :
« Je ne sais que vous dire de Paris. Il y a tant de boue dans cette ville qu'on ne sait de quel côté l'aborder. On y peut vivre comme on veut, cher et à bon marché, même à meilleur marché qu'à Péter sbourg. »
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Le Louvre et le Jardin des Plantes Tenchantent, et il décrit la ménagerie avec la joie d'un enfant. Il goûte beaucoup les « rues en forme de galeries, couvertes de vitraux », c'est-à-dire les passages, ces passages aujourd'hui si dédaignés et qui étaient alors un des grands attraits de Paris . Les Parisiens ne lui déplaisent pas, mais il regrette la nature et la politique l'exaspère.
« Ici, tout est politique. Vous vous arrêtez pour faire cirer vos souliers dans la rue, on vous fourre dans la main un journal. Vous allez aux..., autre journal. Les gens s'occupent plus des affaires d'Espagne que de leurs propres affaires. »
Ce qui enchante par exemple le poète, c'est le théâtre : le Théâtre-Italien, alors dans toute sa gloire avec la Grisi, Tamburini, Rubini, Lablache; le Théâtre-Français, où l'auteur du Revisor assiste à l'apothéose de Molière. Il déclare que, si l'on prend à chacun des théâtres de Paris les trois premiers numéros, on peut monter une pièce aussi bien que peut le souhaiter le poète comique ou tragique.
Il exalte le talent de M*^®Mars et de Ligier, mais il est assez froid pour M"* Georges. Il ne goûte guère le Grand- Opéra où l'on «hurle les Huguenots et Robert le Diable, en frappant à tour de bras sur des vases de cuivre et des cuvettes de même métal. » Plus sensible à la musique italienne, il demanderait
volontiers comme Rossini « quand les Juifs auront fini leur sabbat. »
Dans une lettre datée du 15févrîer 1837, je relève une définition assez piquante de l'hiver parisien :
« L'hiver n'est pas ici, ce qu'il est chez nous en Russie. En Russie, il facilite les communications ; ici il les gêne, car il n'est qu'un automne humide. »
Gogol n'est pas un homme de plaisir ou de curiosité intellectuelle pour s'intéresser à Paris. Il ne s'intéresse guère plus à la Suisse ; il ne comprend pas le pittoresque de ses villes. Ni Bâle, ni Berne, ni Lausanne n'arrêtent son attention. Le climat de Genève paraît à ce frileux plus terrible que celui de Tobolsk où il n'est jamais allé. A Vevey, il retrouve beaucoup de compatriotes et il .redevient « plus russe que français ».
En revanche, l'Italie est sa terre de prédilection, sa chérie, sa beauté. Rome surtout l'enchante : son âme religieuse et mystique se plaît aux visions monacales, aux liturgies splendides. Il fait avec enthousiasme les honneurs de la Ville Éternelle à Pogodine, à Joukovsky; il se lie avec sa compatriote la princesse Zénaïde Volkonsky, une grande dame qui avait embrassé le catholicisme et qui était liée avec Mickiewicz. Son imagination le porte vers le catholicisme, mais son patriotisme et son loyalisme politique le maintiennent dans l'orthodoxie.
Au cours de ses voyages, il apprend la mort tra-
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gique de Pouchkine. Elle lui arrache un cri de
désespoir : ' '
« Tout le charine de ma yié est parti avec lui. Je n'entreprenais rien sans lui. :J'e n'écrivais pas une ligne sans me le figurer devant moi... Le travail qu'il m'a inspiré, qui est sa création', je ne suis pas eh état de le continuer. J'ai pris plusieurs fois la plume et là plume est tombée de mes mains. »
Dieu sait ce qu'il aurait produit si Pouchkine avait continué de vivre. La mort du poète fut au rêveur hypocondriaque une bonne raison de justifier son indolence. Il n'a pas encore trente ans et sans cesse il se plaint de sa santé, « d'une maladie hémorroïdale qui est remontée sur l'estomac ».
Les voyages à travers l'Italie ne réussissent pas à le guérir dé cette maladie extraordinaire. Il va chercher la santé à Marienbad, puis à l'automne de Tannée 1839, il rémonte vers Varsovie et Saint- Pétersbourg. Dans le courant de novembre, il lit à des amis, les quatre premiers chants des Ames mortes. Il fait à diverses reprises la navette entre Pétersbourg et Moscou et, le 18 mai, il quitte de nouveau cette patrie qu'il n'aime jamais plus que lorsqu'il en est loin, et par Varsovie il gagne Vienne où il s'établit pour quelque temps. Il y remanie son Taras Boulba, travaille à la nouvelle intitulée Le
* Les Ames mortes f Toyez plus loin.
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Manteau y nn de ses chefs-d'œuvre, et se dirige vers ritalie où il arrive au mois de septembre. Durant les étapes de cette vie errante, il s'occupe de la rédaction définitive du premier volume des Ames mortes, d'une seconde édition du Revisor et rêve d'un drame sur l'histoire de la Petite-Russie.
Après un assez long séjour à Rome, il revient à Pétersbourg, puis à Moscou où il croit «c avoir retrouvé le paradis ». Qui l'empêche d'y rester dans ce paradis ?
Il s'occupe de soumettre le manuscrit des Ames mortes à la Censure. Mais, comme celle de Moscou est peu libérale, il l'envoie à Pétersbourg ou le censeur Nikitenko donne son visa.
Le 21 mai 1840, le volume paraît en librairie. Le même jour, l'auteur part pour Pétersbourg où il signe un traité relatif à une édition de ses œuvres en quatre volumes. Vous vous imaginez peut-être qu'il va rester à surveiller cette édition. Mais ce vieillard de trente-deux ans ne songe qu'à se guérir de ses maladies imaginaires. Il s'est déjà baigné à Baden et à Marienbad. Il lui faut maintenant d'autres eaux. Cette fois les médecins l'envoient à Gasteîn. Au commencement d'octobre 1842, il revient à Rome. Et c'est pendant quelques années, une course éperdue à travers l'Europe à la poursuite de la santé et du repos.
Au mois de mai 1843, il est à Florence. Puis il
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remonte à Wiesbaden, à Ëms, à Bade, à Dûs»
seldorf.
Il commence à être envahi par ce mysticisme maladif qui empoisonnera sa vie jusqu'au tombeau. De Dûsseldorf (octobre 1843), il écrit à son ami lazikoY pour lui demander des livres spirituels ; les œuvres des théologiens, Dmitri de Rostov, Lazare Baranovitch, Etienne lavorsky et la Lecture chrétienne, revue édifiante qu'il lit avec passion. Mais il faut avouer que ces pieuses lectures le préparent bien mal à la continuation des Ames mortes^
A Nice, Gogol achète l'édition française de l'/rniV tation de Jésus- Christ. Il la lit avec ferveur et en envoie plusieurs exemplaires à ses amis. Désormais la plupart de ses lettres sont à proprement parler des lettres spirituelles.
Il adresse à ses amis dé verîtâKîes' sermons: H leur réclame de nouveau des livres édifiants ; leij œuvres de saint Jean Chrysostôme,les sermons du métropolitain Innocent. Ses correspondants commencent à se préoccuper de cette évolution mystique :
« Je crains bien, écrit l'un d'eux, que le mysticisme ne tue l'artiste chez Gogol. »
Il n'a hélas : que trop cruellement raison !
On rencontre dans sa correspondance de bien singulières fantaisies. Ainsi Gogol s'indigne en apprenant que son portrait a paru dans une édition
d'une de ses œuvres publiée à Kharkov. Qu'auraitil dit s'il avait vécu au temps du kodak et du cinématographe ?
Au milieu de tous ses déplacements, Francfort où vivait son ami Joukovsky, parait avoir été son quartier-général. Mais son âme est souvent bien ioin des lieux où réside son corps.
« Je ne m'aperçois pas que je vis à Francfort ; je . vis là où sont mes proches et surtout je vis dans le travail ; je consacre une partie de mon temps au travail, une partie à ma correspondance, une parr tie à mon développement intérieur. » (Lettre à M""* Smirnov, 24 décembre 1844.)
Le séjour de Francfort ne lui réussit pas plus que celui des villes d'eaux. Pour améliorer sa santé — ou peut-être se débarrasser de lui, car rien n'est plus insupportable qu'un névropathe ou qu'un malade imaginaire — ses amis l'envoient à Paris^ Mais là sa santé se décolle dé plus en plus. Il revient à Francfort.
Je disais tout à l'heure que c'était un dromomane. Voilà un aveu qui confirme ce diagnostic. 1
De Francfort, Gogol écrit à Iazykov(15 mars 1845) : « Tant que j'ai été en route je me suis senti mieux. Dès que je m'arrête je me sens plus mal... Je gèle et je ne puis me réchauffer même dans la chambre la plus chaude. ».
A ce moment la recommandation de son amie^
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M"® Sinirnov, appuyée par la grande duchesse Marie, valut au littérateur vagabond une pension de mille roubles pour trois ans (ukase du 27 mars 1845).
Évidemment, l'empereur offrait au poète un subside pour lui permettre de travailler. Mais Gogol né devait pasrépondre à ces généreuses intentions. Plus soucieux du salut de son âme que de l'achèvement des Ames mortes, il médité maintenant un pèlerinage à Jérusalem.
Il prend les eaux à Hombourg. Elles ne lui font aucun bien. Aucune eau ne lui a jamais fait de bien. Il tombe de plus en plus dans l'hypocondrie. La maladie dont il souffre c'est, nous dit-il, un complet épuisement des forces. Il maigrit de jour en jour; il ne peut plus même parvenir à se réchauffer les mains.
Il court de ville en ville et de guérisseur en guérisseur.- Un médecin de Dresde conjecture une hypertrophie du foie et l'envoie à Karlsbad, dont les eaux ne lui réussissent pas. Il part pour Grœffenberg — en Silésie— où le célèbre Priessnitz faisait des cures merveilleuses d'hydrothérapie. Même insuccès. Au mois de septembre, il est à Berlin, où le docteur Schoulein traite d'ânes les médecins qui ont prescrit les traitements antérieurs, diagnostique une maladie nerveuse de l'estomac, or^lonne des lotions froides, des bains de mer et un séjour à Rome.
Le voyage produit son amélioration habituelle. Mais, au bout de quinze jours, le malade retombe •dans son état misérable. Nous l'avons déjà vu indi* ^né de ce qu'un éditeur russe avait publié son portrait. Le voilà maintenant furieux de ce qu'une traduction allemande ^ des Ames mortes a paru à Leipzig.
Ah I comme il a bien fait de ne pas se marier 1
Il manque avant tout de bon sens, et c'est ce qui •explique, je crois, sa répulsion pour notre. pays.
Au mois de mai 1846, nous le trouvons cepen- •dant à Paris, en visite chez un ami, rue de la Paix. Peut-être aussi était-il venu consulter un médecin, bon psychologue et quelque peu charlatan, qui avait la spécialité de soigner les malades riches et imaginaires.
, Les années 1846 et 1847 se passent en allées et tenues incessantes entre Ostende et Naples, à traders la France ou l'Allemagne. De temps en temps «Gogol crie misère et, pour un peu, il se plaindrait «que la Russie le laisse mourir de faim. Mais l'ar- :^ent ne lui manque jamais pour les bateaux à wapeur, les chemins de fer ou les diligences.
jll est comme ces enfants qui, au lieu de faire le
1 Cette traduction parut en 1846. L'année précédente «▼ait paru, à Paris, une traduction française de quelques Itouvelles, par Viardot. Et d'après cette traduction^ une version allemande fut publiée à Leipzig en 1846.
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devoir assigné, s'amusent à griffonner des dessins sur les marges de leur livre. La Russie attend de lui la fin des Ames mortes, et il perd son temps à compiler un livre médiocre : Morceaux choisis d'une correspondance avec des amis (Saint-Pétersbourg, décembre 1846). Nous étudierons plus loin cet ouvrage.
* Au début de Tannée 1848, il se décide enfin à accomplir ce pèlerinage à Jérusalem qu'il médite depuis si longtemps. Il quitte Naples au mois de janvier, gagne Malte, Beyrouth, Jérusalem, où il arrive dans le courant de février. Malheureusement, ce voyage, qui joue un rôle si considérable dans sa vie spirituelle, n'a presque pas laissé de traces dans son œuvre. Il n'adresse à ses parents ou à ses amis que de courts billets, presque sans intérêt.
La fatigue et le mal de mer ne lui laissent guère le loisir d'écrire durant sa traversée. Il se sent à peine capable de penser. Il voit, dans ses souffrances, le juste châtiment de ses péchés. Mais « la miséricorde de Dieu est infinie » et le pèlerin prie son ami l'historien Schevyrev de faire dire pour lui deux ou trois messes a dans les localités et les églises où il verra les ecclésiastiques prier avec plus de ferveur que les autres ».
Schevyrev dut être quelque peu embarrassé pour accomplir la commission.
Les impressions que fit éprouver à Gogol le pé«
lerinage de Jérusalem sont résumées de façon assez brève dans une lettre- datée de Beyrouth (6 avril 1848), et adressée à Joukovsky. « J'ai peine à croire que j'ai été à Jérusalem et cependant j'y ai été réellement. J'y ai fjaiit mes dévotions. J'ai communié sur le tombeaudii Sauveur.. La messe était dite sur la pierre même du sépulcre. Comme cela était impressionnant! Tu sais que la grotte où est contservée la pierre est iort basse et ne peut admettre à la fois plus de trois pèlerins. J'y étais seul ; devant moi le prêtre qui célébrai t l'office ; derrière , en dehors du sépulcre, se tenait le diacre. J'entendais sa voix comme une voix lointaine. Tout cela était si merveilleux. Je ne me rappelle pas si j'ai prié. Je me rappelle seulement que je me réjouissais d'être eh un lieu si apte à la prière et qui y disposait si bien, mais que je n'ai pu réussir à prier. La liturgie, à ce qu'il me . semble, s'accomplissait comme si elle avait des ailes. Je pus à peine mè rappeler comment je me trouvai devant le calice apjporté parle prêtre de la Crèche pour me faire communiei*, moi indigne. Voilà toute mon impression de Jérusalem. »
Il repart de Beyrouth le 6 avril, arrive à Constantinople. Le 21 février, il est déjà à Odessa. Le voilà aux portes de l'Ukraine. Ce serait le moment de respirer l'air du pays natal et d'y faire un séjour prolongé. Le 30 mai, il est à Kiev, quelques jours
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après chez sa mère, à.Yasilievka. Il n'y fait pas Jong feu. Le 5 septembre, il est à Orel et dans la seconde moitié du mois à Pétersbourg.
LaiRu^sie Ta etifin repris. Douze années se sont .écoulées depuis: son premier départ. Il serait peutêtre, temps, pottr le rêveur nomade, de s'asseoir auprès d'un. foye;» définitif.
.En octobre 1848, il vient à Moscou, accepte l'hospitalité chez des amis. Parasite in'conscient, il ^ime assez' à se faire' défrayer chez les autres. Jl ressemble en cela à notre La Fontaine. Mais, je J'avoue, j'aimerais mieux avoir sous mon toit le doux fabuliste que le dangereux et peu sympar thique névropathe.
Le voilà qui se remet au travail. Il rédige 1^ seconde partie des Ames mortes. Les premiers moiç du séjour à Moscou se passent bien. Mais, dès le printemps, le maniaque recommence à geindre : - « Pourquoi suis-je revenu dans mon pays. A moi, plus qu'à tout autre, il convient de me tenir à part (lettre du 24 mai 1849). »
Et comme il lui faut un prétexte, \\ médite un nouveau pèlerinage aux Lieux Saints.
Il a lu, à des amis, quelques chapitres du second volume des Ames mortes, mais il se sent de plus en plus impuissant à produire : « Il sort bien peu de Jignes de moi, écrit-il à Pletnev (15 avril 1850). » Il se plaint des rigueurs de l'hiver russe. Une par^
tie de Tannée 1851 est consacrée à des voyages dans le sud de la Russie. Cependant, c'est à Mos* cou que le poète vagabond a définitivement fixé sa résidence. Sa santé ne s'améliore pas, et il la compromet encore par des excès de dévotion.
Certains jours, il jeûne comme les moines et ne se nourrit, pendant toute la journée, que d'une prosfira ^ n se prive même de sommeil pour la plus grande gloire de Dieu.
Dans de pareilles conditions, il ne faut pas s'étonner si un travail suivi lui est à peu près impossible, s'il n'arrive pas à réaliser l'œuvre qu'il porte dans son cerveau.
Il se plaint sans cesse du climat moscovite et demande à s'enfuir il ne sait où. Parfois, il songe à écrire des œuvres édifiantes. Il passe une partie du printemps de l'année 1850 à voyager à travers la Russie-Centrale. Il va dans son pays natal, à Vasilievka. Il pousse jusqu'à Odessa sur l'invitation d'un ami. Mais toutes ces excursions ne lui rendent ni la santé, ni le goût du travail. Le vieil Horace avait raison :
Cœlum, non animum mutant qui trans mare currunt. Au mois de janvier 1852, son état s'aggrave de
1 Du grec prosfora, pain de communion de la taille d'une petite brioche.
plus en plus. Le 7 février, au commencement du Carême, il fit ses dévotions.
Le 11 février, on le vit prier longtemps. A trois heures du matin, il se leva, appela son domestique et lui demanda si toute la maison était chauffée. Il prit une bougie, traversa toutes les pièces en se signant, ordonna d'ouvrir le poêle et demanda son portefeuille — c'est-à-dire une serviette bourrée de papiers qui était dans une armoire. Il en retira une liasse de cahiers, la jeta dans le poêle et y mit le feu avec sa bougie. Le domestique devinant ce dont il s'agissait tomba à genoux devant son maître, en s'écriant: Que faites-vous ? Arrêtez. — Ce n'est pas ton affaire, répliqua Gogol. Le feu n'avait brûlé que les coins des cahiers et s'éteignit. Gogol retira les papiers du foyer et les disposa de façon que le feu pût prendre plus aisément. Puis il s'assit devant le poêle et attendit que tout fût réduit en cendres. Il fit ensuite le signe de la croix, embrassa son petit domestique, s'étendît sur son divan et pleura.
Tel est le récit de Pogodine. Le lendemain, si l'on en croit ce graye témoin que nous n'avons aucune raison de suspecter, il aurait dit au comte A. -P. Tolstoï : « Voyez comme le mauvais esprit est puissant. Je voulais depuis longtemps brûler des papiers que j'avais mis de côté à cet effet et j'ai brûlé des chapitres des Ames mortes que je voulais laisser en souvenir à mes amis après ma mort. »
Ce récit n'est hélas ! que trop yraisemblablé • Remarquez que l'holocauste a eu lieu à trois heures du matin dans un moment où Gogot énervé par rinsomnie, halluciné peut-être par quelque cauchemar, miné par la fièvre, n'était sans douté pas absolument maître de sa volonté. Qui pourra ja« mais savoir quels trésors ont été détruits dans cette nuit lamentable ?
Le 13 février, A.-P. Tolstoï fit appeler le D' Tarasenko, — sans doute un compatriote du malade,— mais le médecin ne put veiiîr que le 16. Le patient était dans la situation d'un homme terrassé par la phtisie ou la fièvre typhoïde. Il souleva péniblement la tête et parut comprendre les prescriptions du docteur, puis il retomba dans un état comateux. Sa maladie était peut-être une gastro-entérite consécutive aux jeûnes excessifs qu'il s'était imposés.
Le 18 février, il reçut avec ferveur la communion et l'extrême-onction. Il eut encore la force de tenir un cierge et versa des larmes abondantes.
' Ses derniers moments fureùt horriblement douloureux et il souffrit peut-être plus encore de là médication — sangsues, moxas, glace, sinapismes -^ que de la maladie. Il expira le 21 février, à huit heures du matin.
Il avait exprimé le vœu d'être enseveli à l'ombré d'un monastère. Il fut exaucé. Le 25 février, un service funèbre fut célébré à l'église de l'Université
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et les restes de Gogol furetit portés par ses amis et par des étudiants au cimetière du pittoresque mo* nastère de Saint-Daniel.
J'ai été saluer sa tombe lorsque nous avons célébré, au mois de mai 1909, le premier centenaire de Fauteur des Ames mortes et du Revisor, Sur une dalle de porphyre noir se détache en grandes lettres d'or un seul mot -