‹ Nicolas GogolChapitre 24 sur 30 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

Gogol.

En yoilà un à qui le titre de général conviendrait comme une selle à une vache... Il y en a de plus propres que toi qui ne sont pas encore généraux.

MÉRIMÉE

Cela lui irait comme des manchettes à un cq* chon... Tu as ton affaire, mais tu n'es pas encore général.

Gogol.

Passe encore si cela ne veut dire qu'escroc.

Mérimée traduit par polisson.

Il s'est fiancé. Voilà le pied de nez ^ complet f (littéralement au beurre, comme nous disons aux petits oignons). *

MÉRIMÉE

Fiancé ! Et tu ne vois pas qu'il nous a encore floués !

Je n'insiste pas sur une foule de peccadilles, dont l'énumération n'aurait pas grand intérêt pour le lecteur. Les citations que j'ai données suffisent à l'édifier.

^ Je traduis par pied de nez ; le mot russe présente un sous-entendu obscène .

Il y a trente et quelques années, je me trouvais à Moscou. Je fis la connaissance d*un aimable compatriote qui occupait une situation fort élevée dans la colonie française. Il se louait fort de son séjour dans la capitale. Il m'accueillit à bras ouverts. < Je suis ici comme chez moi, me dit-il. Je sais le russe. Ma mère était Russe. C'est elle qui a appris le russe à Mérimée. » Et mon obligeant compatriote m*emmena déjeuner au fameux restaurant de l'Krmitage.

Je crus bien avoir remarqué deux ou trois solécismes dans les ordres qu'il donnait au cocher. Mais les izvostchiks, ou cochers russes sont forts intelligents ; ils sont habitués à entendre écorcher leur langue par les étrangers et pourvu qu'on les paye bien, ils comprennent toujours.

Arrivés à l'Ermitage, mon amphytrion commença par réclamer le garçon français. Le garçon français était parti la veille pour son pays natal et force fut de se débrouiller avec ses camarades russes. La chose n'était pas très difficile; la carte était bilingue : russe d'un côté, français de l'autre. Mais quel français ! Nous restâmes un instant en arrêt devant un certain poisson Obernoua (en français «ic). J'imaginai que la traduction russe nous fournirait une explication. Le même fatidique Obernoua s'y étalait en caractères gréco-slaves. Il rtflît par découvrir qu'il s'agissait d'une sauce au beurre noir !

Après quelques tâtonnements, mon hôte avait réussi à établir un menu savoureux. Tout à coup, il se frappa le front avec inquiétude : « Sacrebleu I Je voulais vous offrir une demi-bouteille de Château- Yquem, mais j'ai complètement oublié comment on dit demi ! »

Grâce à Dieu, je savais comment on dit demi en russe et je tirai mon hôte d'embarras.

Le repas fut excellent.

Il m'avait édifié tout ensemble sur Thospitalité de mon aimable compatriote et çur la manière dont sa m.ère lui avait appris le russe. C'est sans doute de cette même façon qu'elle avait appris cette langue à. Mérimée.

Avant d'être de l'Académie française, Mérimée, était devenu membre libre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Récemment encore un académicien très savant, mais quelque peu pédant, • se refusait à voter pour un érudit de premier ordre, sous prétexte qu'il avait, disait-il, fait un contresens dans la traduction d'un texte de loi inédit et fort difficile. Qu'aurait dit le regretté d'Arbois de Jubainville s'il avait eu pour confrère Mérimée ? De rage, il eut été capable de donner sa démission, comme fit naguère un célèbre prélat à propos de > l'élection de Littré à l'Académie française.

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