‹ Nicolas GogolChapitre 25 sur 30 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Les Fêtes du Centenaire de Gogol A Moscou

Moscou garde dans un de ses cimetières la dé« pouille d'un des écrivains qui ont le plus honoré la littérature russe au xix® siècle, le puissant humo-< riste Nicolas Gogol, l'auteur des Ames mortes et du ReçUor.

Gogol n*est pas moscovite d'origine; il est né dans la lointaine Ukraine ; mais Moscou qui veille sur ses cendres a tenu à lui élever un monument non loin de celui qu'elle a naguère consacré à Pouchkine, l'ami, le confident, l'inspirateur de Gogol. Il était naturel que ce monument fût inauguré à l'occasion du centenaire de l'homme de génie dont il reproduit l'image et, comme le nom de ce génie a depuis longtemps franchi les frontières de sa patrie, que ses œuvres ont été traduites en toutes les langues et font partie du patrimoine éternel de l'humanité, il était naturel que les initia-

teurs de la souscription nationale, la Société de Littérature et rUniyersité de Moscou aient eu Tidée d'associer à cette fête tous ceux qui en Europe s'intéressent au prodigieux essor que cette littérature a pris dans le courant du xix* siècle. De nombreuses invitations ont donc été adressées aux corps savants et aux Universités des pays étrangers. Cette fois l'Europe n'est pas restée indifférente comme il y a un quart de siècle, à l'époque où j'étais seul à la représenter au pied de la statue de Pouchkine.

La France fut surtout empressée à répondre.

Une invitation avait été adressée à l'Institut. Communiquée aux diverses Classes, elle trouva auprès de chacune d'elle un accueil des plus sympathiques. Les esprits ont marché depuis un demi-siècle et l'on en est plus à se demander — comme on le faisait en 1867 — si la Russie appartient ou non à l'Europe et si ce n'est point trahir la cause de la civilisation que d'entrer en rapports intellectuels avec elle. L'Académie française, rompant avec ses précédents, décida pour la première fois depuis sa fondation qu'elle se ferait représenter dans la lointaine Russie. Son délégué ne pouvait être que l'auteur du Roman russe ^ M. Melchior de Vogué qui, par une heureuse rencontre, était précisément à ce moment-là directeur de la Compagnie; l'Académie des Inscriptions me fit l'honneur de m'adjoindre à

M. de Vogué : celle des Beaux-Arts désigna M. Bernier, réminent architecte de rOpéra-Gomique, qui ignorait encore la Russie, et qui de ses études siir Pétersbourg, Moscou et Kiev aura peut-être rapporté quelque ingénieuse inspiration ; TAcadémie des Sciences, M. Bigourdan qui est un viel habitué de rObservatoire de Pulkovo. Le délégué de l'Académie des Sciences morales et politiques devait être nécessairement M. Anatole Leroy- Baulieu. Malheureusement M. Leroy-Beaulieu qui voyageait en Orient n'a pu déférer au vœu de ses confrères. Nous l'avons tous vivement regretté.

Le samedi i*'' mai, le train spécial de la Compagnie des wagons-lits m'emportait vers Pétersbourg. Dès la frontière d'Allemagne il était assailli par la neige qui nous a fait cortège jusqu'à la frontière de Russie. L'agrément des wagons-salons, c'est qu'on peut y voisiner de couloir à couloir et de coupé à coupé. Une heureuse fortune me donnait pour compagnons de voyage mes excellents confrères, MM. de Vogué et Bernier. M., l'amiral Ti>uchard, ambassadeur de France, était notre voisin : qu'il me soit permis de le remercier ici de la cordialité de son accueil et des bonnes heures passées ensemble à la table plus ou moins somptueuse de la Compagnie des wagons-lits et dans les salons de-

l'ambassade de France où, grâce à la bienveillance de Tambassadeur, au gracieux accueil de M"* Tamirale Touchard, nous avons retrouvé un coin de la patrie lointaine. Le nouvel attaché militaire, le lieutenant-colonel Maton est précisément un de nos anciens élèves de l'Ecole supérieure de Guerre; un de ses jeunes camarades, que je retrouve en sa compagnie, le capitaine V..., est aussi des miens, et j'apprends avec joie que trois de nos officiers, tous trois familiers avec la langue russe, viennent d'être envoyés dans des régiments russes pour s'initier aux méthodes militaires de nos alliés. Puisse ce contact intime de nos deux armées produire quelque jour les résultats que nous avons lieu d'en attendre et que jusqu'à ce jour nous n'avons pas eu l'occasion de constater !

Quand je quitte h France pour visiter les pays slaves, j'ai peine à m'imaginer que je change de patrie. En arrivant à Pétersbourg, j'ai tout de suite rencontré à la gare des visages amis. C'est mon vieil ami Constantin lakovlevitch Grot qui s'offre à m'installer dans l'hôtel centenaire où je vais retrouver mon logis d'autrefois : la rue a changé de nom ; ce n'est plus la petite Morskaïa, c'est aujourd'hui la rue Gogol et ce parrainage me semble d'un bon augure pour la mission dont je suis chargé aujourd'hui.

Dans cet asile relativement modeste, je reprends

mes anciennes habitudes, et, tandis que mes confrères ont peine à trouver le sommeil si nécessaire au Toyageor dans le fracas de la bruyante Perspective', je jouis d*une tranquillité parfaite sous le toit familial qui abrita naguère ma jeunesse. Mon ami Constantin lakovlevitch n'est pas venu seul audevant de moi ; je retrouve à la gare deux de nos anciennes étudiantes de la Sorbonne qui ne m'ont point oublié. Le lendemain de mon arrivée. Tune d'entre elles m'amène son fiancé, un jeune et brillant ofiBcier qui sait tout l'intérêt que je porte à sa future compagne et qui est déjà mon ami. En vérité, je ne sais rien de plus aimable que ces jeunes filles russes quand elles ont tous les charmes de leur sexe, sans y joindre les vices ou même les vertus du nôtre. Elles sont beaucoup moins mijaurées que les jeunes Françaises pour lesquelles l'homme, même sous les cheveux blancs, est toujours un être plus ou moins dangereux ; je n'ai jamais trouvé chez nos compatriotes rien qui ressemble à leur bonne, saine et franche affection. Et ceci est tout aussi vrai de la jeune fillette en manches et jupes courtes que de la demoiselle à marier ou de la jeune femme déjà en pouvoir de mari. Olia, Alia, Viérotchka, jeunes filles que j'ai vues naguère bébés ou petites filles et qui n*avez pas oublié nos rajidonnées

A La Perspective Nevsky, autrement dit ÀTenue de la Neva.

et nos parties de croquet sur les grèves de notre Océan, quelle joie de vous revoir aujourd'hui avec votre frais sourire, votre gaîté spirituelle, votre cordialité affectueuse I Entre le plaisir de passer avec vous deux soirées de famille ou celui d^entendre les artistes des théâtres impériaux, je n'ai pas hésité un instant et si j'avais à recommencer, je vous sacrifierais encore tous les Schaliapine et toutes les Kchesinska. Les barytons, les ténors, les ballets, les décors, cela s'exporte et se paye à prix d'argent. Mais ce qui ne peut ni s'exporter ni se payer, c'est le charme du foyer russe, c'est la bonne grâce infinie de ces êtres exquis chez lesquels l'éducation n'a point tué la sensibilité et chez qui l'esprit ne craint point d'être la dupe du cœur. Si j'adore ce type délicat de la jeune fille russe, en revanche, je ne connais rien d'odieux comme cette donzelle sans éducation, sortie de quelque arrière-boutique ou de quelque presbytère provincial, qui, mal peignée et mal débarbouillée, nous arrive d'Oufa, de Kachir ou Kiakhta, farcie d'une éducation mal digérée, ignorante de l'histoire, des lois sociales et du savoir vivre et qui vient à Paris étudier le droit romain et le Code Napoléon pour réformer la condition du moujik et l'organisation traditionnelle de la Russie ou même de l'humanité. Cette Russe-là, que le ciel vous préserve de la rencontrer, ou, si vous avez ce malheur, gardez-vous de juger par elle l'ensemble de ses compatriotes I

Pétersbourg a toujours la physionomie gaie, tumultueuse et brillante que je lui aie connue naguère. Dans ses rues affairées, on chercherait en vain la trace des troubles qui l'ont jadis désolée. Il parait d'ailleurs, si j'en crois mes amis, que ces troubles étaient singulièrement exagérés et que le télégraphe ne se gênait pas toujours pour mentir.

Ce qui me frappe tout d'abord dans les rues, c'est l'extraordinaire développement des tramways électriques.

Les trolleys qui courent le long des grandes voies ne blessent point l'œil dans cette ville gigantesque où, comme disait naguère Custine, les rues sont des places et les places sont des steppes.

Le temps dont je dispose ne me permet pas d'aller voir les édifices ou les musées que je connais déjà. Parmi les églises nouvelles, il en est une qui attire tout particulièrement mon attention, c'est la basilique expiatoire élevée près du Canal Catherine, à Tendroit même où l'empereur Alexandre II tomba victime d'un stupide attentat, le !•' mars 1881. Je dis stupide, car ce crime a retardé de plus d'un quart de siècle l'évolution constitutionnelle que méditait le souverain frappé par des nihilistes.

Cette basilique placée sous le vocable de la Résurrection n'a rien de commun avec le style pseudo-clas-

siquede Saint-Isaac. Elle se rattache au vieux style russe, au style du seizième siècle, de la cathédrale du bienheureux Basile à Moscou, des terems du Kremlin, de la maison des boïars Romanôv ' ; ses clochers bulbeux, quelques-uns àfacettespolychromes, étincellent au soleil.

Ce n'est pas ainsi, je Tavoue, que je me figurais une église expiatoire. L'intérieur confirme encore cette impression. Ce ne sont partout que mosaïques et dorures . Peut-être quand le temps et la fumée des cierges auront assombri, estompé Téclat malencontreux d'une ornementation trop somptueuse, peut-être alors la basilique repondra-t-elle à l'objet^ pour lequel elle fut édifiée. Peut-être aussi l'architecte a-t-il voulu symboliser non point un deuil éphémère, mais la gloire de la résurrection. Près du portail de l'église, sous un riche baldaquin de marbre noir, derrière une grille métallique, il a conservé une partie du trottoir et du pavé qui fut' arrosé du sang de l'Empereur martyr. Non loin de la basilique, de l'autre côté du jardin Michel, s'élève l'Académie des ingénieurs, naguère le palais Michel QÙ Paul I*'' fut assassiné, le 24 mars 1801.

Alexandre II avait précisément fait transformer en chapelle la chambre où Paul périt sous la main des

1 Sur tous ces édifices, voir mon Moscou et les illustrations q*ii raccompagirent.

MCOLA.S GOGOL 15

conspirateurs. Il ne se doutait guère qu'il aurait, lui aussi, une tragique destinée.

Tandis que nos jardins rayonnent déjà sous leur verte parure, la nature russe est encore endormie. Le jardin Michel est interdit au public et les jardiniers commencent à peine à faire à ses platesbandes leur toilette printanière.

Le nouveau palais Michel qui fut naguère occupé par le grand duc Michel Pavlovitch, mort en 1849, a été transformé depuis quelques années en un musée des Beaux- Arts.

Il est entièrement consacré aux œuvres de l'Ecole russe.

Considéré à ce point de vue il constitue une très heureuse innovation. Jusqu'à Touverture de cette galerie, c'est à Moscou, au musée Tretiakov, qu'il fallait aller chercher l'histoire de l'école russe. Maintenant cette histoire, nous pouvons la suivre ici depuis les origines les plus lointaines de l'iconographie jusqu'aux dernières productions de Verestchaguine. Musée national, mais aussi musée"^ impérial, ainsi que le rappelle la consigne qui prescrit rigoureusement au visiteur de laisser au vestiaire ses galoches, son parapluie, son pardessus et même son chapeau. Je ne regrette point les deux après-midi que j'ai consacrées au Musée Alexandre III. Une série particulièrement intéressante pour nous est celle des tableaux de Verestchaguine consacrés à la campagne de 1812.

Quelques-uns, si mes souvenirs sont exacts, ont été naguère exposés à Paris. A vrai dire, ce sont des fragments de diorama plutôt que des tableaux : le dessin est souvent ingénieux et l'effet intensif ; mais la peinture aurait gagné à être retouchée par Meissonnier.

J'aimerais à prolonger mon séjour dans la capitale malgré l'âpre bise qui souffle du Ladoga, dont les glaçons descendent encore la Neva, malgré la physionomie tout hivernale de la cité. Je me sens repris par son charme étrange, entouré de si chaudes amitiés. Mais le devoir m'appelle à Moscou.

Pour recevoir ses hôtes, il semble que la Russie, en dépit de la saison printanière, ait tenu par une sorte de coquetterie à revêtir une dernière fois sa parure hivernale. Notre arrivée à Moscou est saluée par une tempête de neige. Je n'avais jamais visité l'antique capitale que dans la saison chaude et je suis tout surpris de là voir le 7 mai de notre calendrier presque ensevelie sous les frimas; mais ce n'est qu'une giboulée éphémère, le dernier caprice de l'hiver russe. Moscou ne fera pas aux hôtes qui lui viennent de tous côtés l'affront de les recevoir au milieu des bourrasques. La neige a bien vite fini de fondre et Moscou tient à ce qu'ils emportent de son climat une impression plutôt sympathique.

Nous savons que les hôtels sont pleins, que des députations sont venues de toutes les parties du monde russe ; mais nous ne sommes pas inquiets. Le vieil et fidèle ami qui m'attend à la gare, Tacadémicien Veselovsky, auquel on doit des pages excellentes sur Gogol et sur notre Molière, est venu en fourrier distribuer les logements. Il m'apprend que j'aurai la joie de recevoir l'hospitalité dans la maison bien connue où un amateur distingué, M Pierre Ivanovitch Stchoukine a réuni de forts précieuses collections.

Je connais déjà M. Stchoukine, pour l'avoir rencontré à Paris chez son frère feu Ivan Stchoukine qui avait rassemblé dans son appartement du quartier Monceau une admirable bibliothèque et dont nous regrettons la mort prématurée.

L'izvoztchik qui m'emporte sous la neige me dépose au bout de trois quarts d'heure dans un des faubourgs de la ville, non loin de la gare de Brest et du jardin zoologique. M. Stchoukine m'attend à la porte de son musée, et, dèi^ la première poignée de main, je sens que je suis désormais chez moi dans ce palais pittoresque où tant de trésors sont réunis. M. Stchoukine, est comme l'était son frère, un grand ami de notre pays; il a dans sa jeunesse étudié à Lyon l'industrie des tissus. Il est l'un des associés d'une maison qui fait d'importantes affaires avec la Russie et la Sibérie et il con-

sacre la plus grande partie de sa fortune à la satisfaction de ses goûts artistiques.

Il a toujours été grand collectionneur ; pendant son séjour en France, il a commencé à réunir des livres à gravures ; de retour en Russie il a continué; puis il a joint aux livres des objets d'industrie persane recueillis aux foires de Ni jny- Novgorod, puis les japonneries, enlevées à l'exposition de Paris en 1889 où elles obtinrent, on s'en souvient, un succès si considérable, puis les ceintures polonaises brodées d'or bu d'argent qui constituaient naguère une des industries les plus célèbres de la Lithuanie. L'appétit vient en mangeant. La curiosité de M. Stchoukine s'est tour à tour portée sur les antiquités russes, les icônes, les bijoux, les éventails et les tableaux, particulièrement ceux de l'écc^e russe et de notre école française. Ce généreux Mécène n'a pas voulu que ses collections fussent exposées à être dispersées après sa mort et il les a léguées au musée historique de Moscou.

L'«mpereur, en acceptant cette libéralité, a remercié le donateur par le titre de conseiller d'Etat actuel. En se réservant l'usufruit de ses collections, M. Stchoukine s'est réservé aussi le droit de les accroître et il les enrichit sans cesse de nouvelles acquisitions. Si mon devoir ne m'appelait pas constamment hors de cette maison hospitalière, je n'aurais à redouter ni les jours de pluie ni les tempêtes de neige.

Au musée est jointe une bibliothèque riche en incunables et en livres à gravures de tous pays.

M. Stchoukine ne s'est pas contenté de former son musée. Il a voulu le décrire et il a publié en un certain nombre de volumes l'inventaire de quelquesunes de ses richesses. L'un de ces volumes est en français; il est intitulé : Recueil de lettres et de documents manuscrits anciens de la collection de Pierre Stchoukine (Moscou, 1897).

Mon hôte ne m'offre pas seuleme;nt l'hospitalité de sa maison ; il m'offre encore celle de son club. Ce club, le club anglais, est logé dans un somptueux édifice de ce style pseudo-classique qui a fleuri en Russie depuis l'époque où Catherine rêvait d'être impératrice de Byzance jusqu'à celle où l'on a découvert qu'il y avait un style russe *.^

Les Moscovites connaissent encqre cette joie qui nous est refusée à nous autres Parisiens, la jouissance de l'espace. La salle où nous dégustons debout les zakouski, simple vestibule de la salle à manger, pourrait passer chez nous pour un salon magnifique. Sous nos fenêtres se déroule un jardin qui, ailleurs, serait considéré comme un véritable parc. Parmi les convives je retrouve avec joie une ancienne connaissance, le général Pouchkine, le fils du grand poète dont je suis venu naguère ici saluer le monument.

* M. Stchoukine est décédé dans le courant de l'année 1913 .

Mais je n'ai pas le temps de m'attarder dans lé* somptueux abri que l'hospitalité russe m'a réservée. Le programme des journées officielles est très chargé. Les fêtes ne dureront pas moins de trois jours.

Le dimanche 26 avril, (2 mai), service funèbre dans l'église du Sauveur. Puis inauguration de la statue sur le boulevard Nikitsky; l'après-midi, séance littéraire dans la grande salle du Gonserva-r toire; le soir, représentation théâtrale.

Le lundis nouvelle séance littéraire, concert et réception à l'Hôtel de Ville.

Le mardi, séance littéraire et banquet.

Je demeure dans un quartier fort excentrique, à l'extrême limite de la cité, à dix minutes de la station la plus proche des tramwrays ; mais, à Moscou, les izçoztchika surgissent d'entre les pavés, comme les champignons des forêts après la pluie. Les cochers ne sont point astreints comme chez nous à stationner sur des places fixes ; la maraude est, au contraire, le système normal.

En quelque quartier. que vous soyez, dès que vous mettez lés, ,pieds dans la rue, sauf en cas d'orage, vous êtes sûr d'être hêlé par quelque izvoztchik errant.

Il n'y a point de tarif, et la voiture marche à prix débattu. Malheur à l'étranger auquel la distance et les chiffres ne sont point familiers.

Ma première visite est pour le Consulat de France et pour T Alliance française. Moscou est dans l'Europe orientale un des centres français les plus considérables. Le Consulat général compte plus de deux mille ressortissants.

Il n'est pas, jcçuppoi^e, un seul de nos lecteurs •qui ne sache aujourd'hui ce que c'est que l'Alliance pour la propagation de la langue française qui vient de célébrer le vingt-cinquième anniversaire de sa fondation. L'Alliance a créé en Europe et dans les autres parties du monde environ quatre ccnls groupes similaires qui en dehors de toute idée religieuse ou politique s'occupent uniquement de propager ou de défendre notre langue. Depuis que la Russie constitutionnelle a permis d'organiser des associations qui semblaient suspectes ou dangereuses au régime autocratique, nos compatriotes ou les amis de notre langue ont créé en Russie des sections de l'Alliance française à Batoum, à Helsingford,àIrkoutsk, àKazan, à Kiev, à Mitau, à Moscou, à Nijny-Novgorod, à Odessa, à Omsk, à Podolsk, à Riga, à Rostov sur le Don, à Saint-Pétersbourg, à Tachkent, à Tiflis, à Varsovie, à Vilna, à Vladikavkaze. Parmi ces associations, celle de Moscou est, je crois, la plus active et la plus florissante. Elle a ouvert une salle de lecture qui reçoit un certain nombre de journaux, elle offre à ses adhérents des cours gratuits de grammaire, de littérature et

de chant ; elle organise des conférences et même des représentations théâtrales et des voyages de vacances. Elle compte parmi ses membres un certain nombre de Russes désireux de profiter des avantages qu'elle procure ou de témoigner leur sympathie à notre langue ; elle a pour président d'honneur le Consul général de France.

i Le Conseil central de Paris suit avec une sympathie bien naturelle les efforts de ce groupe si actif et si entreprenant et il m'avait chargé de lui apporter deux témoignages de son estime, deux médailles d'argent qui devaient être décernées à deux membres du bureau désignés par le suffrage général de leurs collègues.

Le jour où je me présentai chez M. le Consul général de France, le Conseil d'administration de l'Alliance était précisément convoqué pour s'entendre sur les mesures à prendre à propos de l'inauguration de la statue de Gogol. L'Alliance avait décidé d'envoyer une députationà cette cérémonie, de communiquer une adresse et de déposer une palme d'argent au pied du monument. Grâce à cette circonstance, j'eus la bonne fortune d'entrer immédiatement en rapport avec les représentants de notre industrie, de notre commerce et de notre enseignement. D'un commun accord les médailles furent décernées au trésorier et au bibliothécaire de l'Alliance. J'ai été particulièrement heureux de

pouvoir laisser à nos chers compatriotes ce souvenir de mon passage à Moscou, mais profondément désolé de ne pouvoir leur promettre la conférence que quelques-uns d'entre eux me faisaient l'honneur de me demander^

Gogol repose dans un des cimetières de Moscou, dans celui du monastère de Saint-Daniel. J'ai tenu à faire un pèlerinage à sa tombe. Il dort sous une dalle de porphyre noir où son nom s'inscrit en lettres d'or, à l'abri des murailles crénelées qui^ naguère, permettaient au couvent de se transformer en forteresse. Le monument a été décoré de (couronnes, de palmes fraîches. Il est vraiment bien là, à l'ombre du monastère, le dévot écrivain qui, vers là fin de sa carrière, rougissait de ses œuvres profanes, comme naguère notre Racine, et qui voulut jeter au feu la dernière partie des Ames Mortes. Perte irréparable ! J'aime ces cimetières des couvents russes : il semble que le défunt y soit moins seul que dans nos parcs purement laïques où les tombes ne représentent plus qu'un numéro pour le conservateur ou le marbrier, et dont l'idée divine est Jet plus souvent absente.

Gogol a passé une partie de sa vie à se débattre contre la misère. Ah ! s'il avait eu pour alimenter la flamme de son génie quelques parcelles de ces.

milliers de roubles qu'on va dépenser demain pour le célébrer !

On les persécute, on les tue, Sauf après un long examen A leur dresser une statue Pour la gloire du genre humain.

Ces vers de Béranger sont, hélas ! de tous les temps et de tous les pays.

Le ciel s!est montré relativement clément pour les fêtes ; la neige qui nous avait accueillis à Tarriyée a disparu. Ce n'est pas encore le printemps ; mais c'est déjà la fin de l'hiver.

Dans la pieuse Russie, l'inauguration de la statue d'un chrétien ne saurait aller sans une cérémonie religieuse. C'est dans la vaste cathédrale du Sauveur qu'a lieu, le dimanche matin, la pannychida ou service funèbre.

La cathédrale du Sauveur, c'est l'église votive élevée en mémoire de la défaite des - Français en 1812. La Russie songe, dès maintenant, à fêter cette date fatidique et là-bas, sur la Place-Rouge, le Musée historique abrite une exposition fort curieuse d'objets ou de documents relatifs à cette guerre mémorable. Mais la rancune est bien loin du cœur de nos anciens ennemis et l'hommage que nous venons de si loin rendre à leur écrivain national leur atteste que, nous aussi, nous ne gardons aucun souvenir des dissentiments qui ont naguère divisé

nos deux patries au temps déjà lointain du premier et du deuxième Napoléon.

C'est la première fois assurément que l'habit de l'Institut — naguère porté par Napoléon lui-même — apparaît sous les voûtes de la colossale et merveilleuse basilique. Chez nous, dans une cérémonie religieuse, des sièges marqués d'avance sont réservés auxdéputations. Mais dans le temple orthodoxe tous les fidèles sont égaux et se tiennent debout. Et la liturgie est longue ! Dieu sait par combien de prélats elle est célébrée, de combien de diacres et de chantres ils sont assistés ! L'office ne dure pas moins de deux heures et demie et j'avoue que je n'ai pas la patience d'attendre jusqu'à la fin. Il paraît qu'un des prélats a même prononcé une oraison funèbre de Gogol.

L'hommage rendu naguère par le clergé à la mémoire de Pouchkine a été beaucoup plus modeste. Est-il vrai — on me l'a dit — que le clergé, en honorant de façon si grandiose la mémoire de Nicolas Gogol, ce parfait chrétien, ait tenu à montrer qu'il n'était point hostile par principe à la littérature laïque, et que toute cette pompe est un avertissement indirect à l'adresse de Tolstoï, naguère excommunié ? Je n'ose me prononcer sur la question.

Le clergé ne fête pas seulement Gogol dans le temple, il tient à bénir la statue. Nous nous ren-

dons au boulevard Nikitsky, sur lequel elle est érigée. Des tribunes ont été construites et notre place devait y être marquée. Mais au dernier moment les^ tribunes ont paru peu solides et la police en a interdit Taccès. Le voile de la statue tombe, et la désillusion des spectateurs paraît unanime. Ce n*est point le vaillant auteur des Ames Mortes et du Revisor que nous avons devant nous ; c'est une espèce de moine affaissé sur un rocher, enveloppé d'un grand manteau, la tête recouverte d'un capuchon. C'est peut-être le Gogol des dernières années, absorbé dans un mysticisme lamentable et méditant sur la fin dernière de l'homme. Certes, le fond de l'œuvre de Gogol est triste puisqu'elle nous peint les misères de la corruption des fonctionnaires, les aventures d'un escroc et les hontes du servage. Mais il m'est impossible de me représenter ainsi l'homme qui a fait épanouir un rire aussi large sur les lèvres de ses contemporains.

J'ignore qui est l'auteur du monument, M. Andreiev ; mais je crains bien qu'il ne soit inspiré de M. Rodin et qu'il n'ait pris que les mauvais côtés du génie de ce maître. Le long du piédestal court une frise de bas-reliefs qui représentent les principaux personnages ou les principales scènes de l'œuvre de Gogol *.

^ Ce monument a été reproduit dans la deuxième édition du volume sur Moscou, p. 70.

Précisément, la Société des Amis de la littérature russe vient de publier un important album renfermant tous les portraits de Gogol.

C'était une physionomie originale, déparée par un nez pointu que Tartiste aurait dû savoir escamoter, mais dont il n'a pas su dissimuler le profil malencontreux.

Les fêtes en l'honneur de Gogol ont été organisées par l'Université de Moscou et par la Société des Amis de la littérature russe d'accord avec la municipalité de la capitale. De l'Université je ne dirai rien ici. Elle est aujourd'hui la première de la Russie pour le nombre des étudiants. Elle est aussi, je crois, la plus nationale, j'entends celle qui compte le plus de Russes pur sang et le moins d'allogènes.

La Société des Amis des Lettres russes date de 1811. Elle comprend en tout cent soixante membres dont vingt membres honoraires; j'ai longtemps (depuis le 15 décembre 1873) été le seul Français qui figurât sur ses contrôles. A l'occasion du jubilé de Gogol la Société m'a donné pour confrères mes excellents compatriotes, MM. de Vogué et Anatole Leroy-Beaulieu. Beaucoup de membres qui m'ont fait l'honneur de m'élire en 1873 ont disparu. Sur les listes actuelles je rencontre nombre de noms qui illustrent aujourd'hui la littérature russe et qui figurent aussi sur les contrôles de l'Académie

APPENCICE 2âd

impériale de Saint-Pétersbourg. J'y rencontre même un certain nombre de femmes.

Si la Russie avait une institution correspondant à l'Académie française, c'est à ce corps lettré qu'il aurait évidemment incombé de fêter le centenaire de Gogol. Mais jusqu'ici la littérature proprement dite n'a pas droit de cité dans le corps académique de Saint-Pétersbourg. J*ouvre la Pamiatnaïa Knijka qui est l'almanach impérial. Sous la rubrique: Académie impériale des Sciences, jedécouvre, après la section des sciences physiques et mathématiques, une section de langue et de littérature qui est entièrement composée de grammairiens et de philologues et dont j'ai l'honneur d'être correspondant. Elle se compose de neuf membres et parmi eux on chercherait en vain un poète, un historien, un romancier. J'ouvre V Annuaire de Souvorine qui, lui n'a point de caractère officiel, à la suite de cette section de langue et de littérature russe, je découvre cette rubrique : Groupe des Belles-Lettres ; le grand-duc Constantin Constantinovitch et trois noms seulement.

Mais je sais que ce groupe des belles-lettres comprend encore d'autres noms ; il compte dix ou douze membres et parmi eux figure Léon Tolstoï. Parmi eux figure aussi un professeur de Moscou, Alexis Veselovsky qui est pour moi un vieil ami et que V Annuaire de Souvorine a oublié. Si le groupe

en question, bien que créé par décret impérial eri mémoire du poète Pouchkine, ne figure pas sur les contrôles officiels, c'est probablement grâce à Tantipathie qu'inspire dans certaines régions le nom de Tolstoï qui figure dans cette section. En réalité le groupe existe ; il fonctionne, ses membres ne sont pas tenus à résidence fixe ; mais ils portent le titre d'académiciens ; ils répondent en somme à ce que nous appelons en France les académiciens libres ; ils devront, parait-il, s'occuper de préparer des éditions savantes des Classiques nationaux ; ils ne reçoivent point de traitement fixe, mais des indemnités éventuelles. N'importe ! La situation de ces ombres d'académiciens est quelque peu singulière. Quand la Douma qui a tant à faire en aura le loisir, je me permets de lui recommander l'étude de la question. La littérature russe s'est dcpiiis un demi siècle imposée à l'attention du monde civilisé. Il serait équitable de lui assurer dans le monde académique la part de représentation proportionnelle qui lui est due. Ce problème est, à la vérité, plus difficile à résoudre qu'en France où la littérature, pendant de longs siècles, a marché d'accord avec la royauté, tout en jouissant dans la vie académique, d'une certaine indépendance. Il est à souhaiter que la Russie trouve une solution élégante, apte à concilier les traditions monarchiques de l'Empire et l'essor du génie national. La littéra-

ture russe ne saurait plus être traitée en Gendrillon. Notons qu'aux fêtes de Gogol ce groupe académique où figure pourtant un membre de la famille impériale, n'a point été officiellement représenté. J'ai toujours admiré l'incomparable patience avec laquelle le public russe subit les séances littéraires les plus longues et les discours les plus variés. Il n'a point manqué à cette patience durant les laborieuses journées consacrées à Nicolas Gogol. Après avoir été fêté dans le temple et sur la place publique, l'auteur du i?ecwor l'a été dans Vaula, la grande salle des actes de l'Université, dans la salle du Conservatoire et dans un des amphithéâtres de la Faculté de théologie. Je connais bien Vaula; j'y ai assisté naguère, en 1872, au deuxième centenaire de la naissance de Pierre le Grand. Fête officielle et monarchique s'il en fut. En voyant étinceler tant d'uniformes, je crus entrer dans une assemblée de généraux. Pour Gogol, la fête est plus modeste; l'habit noir et la redingote suffisent. Seuls les membres de l'Institut ont, suivant la tradition académique, endossé l'habit à broderies vertes, le seul des vêtements français qui ait survécu aux fantaisies de la mode depuis plus d'un siècle. Il est de tradition que les délégués de l'Institut, quand ils représentent la Compagnie, parlent en langue française. Les deux académiciens qui ont pris )a parole et dont les discours ont été imprimés depuis

aux frais de l'Institut, sont restés fidèles à cet usage ^ mais ils ont tous deux terminé par quelques paroles en langue russe. Au début de la séance, le président de la Société des Amis de la littérature russe a proclamé correspondants ou plutôt membres honoraires, MM. de Vogué et Leroy-Beaulieu.

Parmi les assistants on se montre aux premiers rangs les neveux de Gogol. Ce sont de bons bourgeois de la Petite-Russie qui semblent un peu ahuris des honneurs décernés à leur illustre parent. Deux jours après, au banquet de clôture, je constate en cherchant ma place que j'aurai le plaisir d'être assis auprès d'eux et je me réjouis d'avance de les interroger sur leurs impressions. Mais ils ont eu peur. Il sont déjà retournés en Ukraine et leur place reste vide.

Parmi les délégations étrangères, celle de la France est la plus considérable. Elle comprend, outre les quatre membres de l'Institut, deux professeurs de nos Universités de province, M. Legras, de Dijon et M. Lirondelle, de Lille ; l'Alliance française de Moscou présente une palme et une adresse, M. le Consul général de France a tenu à s'associer aux hommiages de ses compatriotes par un discours fort bien tourné.

Ainsi la gloire de Gogol bénéficie de cette alliance qui de son vivant lui aurait paru fort invraisemblable.

Parmi les peuples slaves, la Bulgarie, la Serbie ont envoyé plusieurs délégués, la Bohême, le rédacteur en chef d'un des journaux de Prague. Les Polonais se sont abstenus; en revanche les Ruthènes ou Petits-Russes de Galicie sont représentes par de nombreux délégués ; il y a notamment des paysans en costume national qui obtiennent un grand succès. Les Petits-Russes ont le droit de considérer un peu Gogol comme leur compatriote. Gogol était né Ukrainien, et la Petite-Russie galicienne, c'est l'Ukraine prolongée. Mais en s'associant à une fête littéraire, les Galiciens ont eu le tort de se livrer à des manifestations politiques pour le moins déplacées. Qu'ils aient des griefs contre les Polonais, la chose est fort possible, mais ce n'était pas le moment de les évoquer; non erat hic locus. Il y a trente-cinq ans, au Congrès archéojogique de Kiev, j'ai déjà eu l'occasion d'assister à des manifestations analogues. L'orateur des revendications ruthènes était un archéologue galicien passé au service de la Russie, feu Golovatsky.

Son manifeste souleva des mouvements divers comme on dit en style parlementaire, dans un auditoire où les Polonais étaient assez nombreux. Golovatsky comprit qu'il avait manqué de tact et ne reparut plus au congrès. Dans son discours de clôture le très distingué président, le comte Ouvarov, dut déclarer qu*il regrettait cet

incident malencontreux. Il me semble que les Ruthênes ont quelque peu manqué de mesure dans leur manifestation et .si le consul général d'Autriche avait assisté à la séance il eût été bien embarrassé.

Les Français qui ont eu Toccasion de prendre la parole à diverses reprises ont insisté sur les circonstances qui établissent entre la France et la Russie intellectuelle un rapprochement avantageux pour les deux parties, mais ils se sont bien gardé ' d'évoquer contre un tiers des griefs qu'ils gardent au plus profond de leur cœur et ils Ont mis en pratique le mot de Gambetta : Ne jamais en parler et y penser toujours.

C'est au banquet d'adieu offert par la municipalité de Moscou, et présidé par le maire, que la société russe a eu l'occasion d'exprimer toute la chaleur de sa sympathie pour la France. Un toast porté en l'honneur de la délégation de l'Institut par M. le Recteur de l'Université a provoqué les applaudissements et les hourras d'une foule enthousiaste. La Marseillaise y accompagnée de l'hymne impérial, a dû être jouée à trois fois.

Ainsi, la littérature russe a été, à trois reprises différentes, l'occasion de manifestations qui ont fait éclater les sympathies de deux grands peuples : en 1881, lors de l'inauguration du monument de Pouchkine ; en 189(5, lorsque des touristes français sont allés déposée une couronne décorée de rubans

APPSîrDTCE 245

tricolores au pied de la statue du poète ; en 1909, alors que Tlnstitut de France, les délégués de nos Universités, les membres de rAlliance française et le Consulat" général de France ont apporté à la mémoire de Gogol et à la littérature russe l'hommage fraternel d'une nation amie et alliée.

DELEGUE DE l'aCADBMIB FRANÇAISE

Messieurs,

Le Cardinal de Richelieu serait sans doute surpris de me voir ici : pour la première fois depuis sa fondation, l'Académie française a décidé de se faire représenter officiellement en pays étranger, à la commémoration solennelle d'un écrivain étranger. Mais je dis mal ; en envoyant son directeur actuel à Moscou, pour s'associer aux hommages que vous rendez à Nicolas Gogol, elle a voulu signifier que la Russie n'est plus, pour nous Français, l'étranger.

Les autres Académies de l'Institut de France ont mis le même empressement à accepter vos invitations. Doyen de notre délégation, j'ai l'honneur de parler au nom des éminents confrères qui m'entou-

* Discours prononcés à Moscou, le Dimanche 9 Mai 1909, par les délégués de l'Institut de France à l'occasion de l'inauguration du Monument de Gogol.

Tent ; je sais qu'ils ont tous dans le coèùr les sentiments que j'exprime pour nous tous; Gomme les Compagnies fraternelles dont nous sommes les mandataires, nous estimons que nul homme, parmi ceux qui ont voué leur vie aux travaux de l'esprit, ne peut se désintéresser d'une manifestaticm où vous honorez le noble esprit qui a doté la littérature moderne d'œuvres impérissables.

Mieux que les contemporains de Gogol, nous pouvons le situer aujourd'hui à la haute placé qui restera la sienne. Le temps l'a mis dans sa vraie lumière. Vous vous souvenez tous de cette troisième Lettre sur les Ames mortes où il écrivait^' en répondant aux attaques provoquées par son' livre : « L'homme russe s'est effrayé de voir son néant.' » Aujourd'hui, devant le monument que- vous consacrez au peintre de l'ancienne Russie, à l'évocatéur d'une Russie nouvelle, on peut dire hardiment le contraire; l'hdmme russe s'enorgueillit de vÔii: sa grandeur sytobblisée dans ce monuméntv II y voit le prodigieux effôrtd'un des maîtres de sa pensée ; de celui qui s'arracha te J)remier aux conventions et aux amusements du fômantisme pour inventer un réalisme sagace, 'exact dans l'étude et la description des hommes et des choses, épris dé vérité, bienfaisant jusque dans ses cruautés, comme l'est le miroir qui nous montre nos tares et nos faiblesses pour nous apprendre à les corriger. Il y voit l'ini-

248 NICOLAS GOC;OL

tiateur, le père indiscutable de ces admirables romanciers des années quarante, comme vous avez coutume de les appeler, Tourguénef, Gontcharof , DostoTevsky ; et aussi de celui qu'il faut saluer d'ici, en nous tournant vers Yasnaîa-Poliana, comme le fondateur d'un empire d'imagination universellement établi sur les deux hémisphères '.

Ces écrivains et ceux qui les continuent ont agrandi l'instrument créé par Gogol ; ils l'ont perfectionné ; chacun d'eux y a mis sa marque originale et s'en est servi pour traduire les idées, les sentiments de son époque ; mais tout ces vigoureux enfants sont sortis du ManteatC de Gogol. Qu'il me soit permis de répéter ce que j'écrivais il y a un quart de siècle, ce qui m'apparaît encore avec la force de l'évidence. Ah! cet humble manteau d'Akaky Akakiévitch I C'est le manteau du prophète biblique, transmis aux disciples qu'il enlevait jusqu'aux cieux. Ce même petit tchinovnik, anatomisé comme une pièce d'amphithéâtre, objet de dérision et de douloureuse pitié, il posera plus d'une fois devant Dostoïevsky. Vous la trouverez déjà, cette pitié d'où jailliront bientôt la Maison des MortSy Humiliés et Offensés, vous la retrouvez définie comme la caractéristique de l'âme populaire dans un passage de la dixième / ettre aux Amis : « La pitié pour la

i Feu Tolstoï.

créature tombée est un trait bien russe : rappelletoi le spectacle qu'offre notre peuple, quand il assiste les déportés en route pour la Sibérie... » et tout ce qui suit.

Relisez dans les Ames mortes la biographie de Tentetnikof , ce propriétaire rural « lassé d'administrer des provinces distantes de mille verStes et où il n'a jamais mis le pied », qui revient s'établir sur sa terre, tout brûlant de grands projets, d'amour pour ses paysans, de zèle pour l'agronomie et les réformes, et qui, bientôt désillusionné, se laisse couler dans la torpeur finale : ne reconnaissez-vous pas en lui l'ancêtre et le prototype de Lavretzky, de Bézouchof, de Lévine ? On le creusera à l'infini, on le dessinera dans tous ses gestes, mais on ne changera rien aux traits générateurs de l'ébauche jetée par Gogol. Ainsi pour beaucoup d'autres types essentiels du roman russe ultérieur, dont l'œuvre de Nicolas Vassiliévitch est la source mère.

Il inventa de nouvelles formes littéraires parce que son esprit s'ouvrait aux nouveaux besoins sociaux que ces formes allaient exprimer; parce que son cœur voulait ressusciter ces « âmes mortes » dont il dévoilait la misère avec une ironie pathétique. On a dit souvent que les Récits d'un chasseur de Tourguénef avaient sonné le glas du servage ; c'est vrai, mais ces Récits s'adressaient à des lecteurs déjà préparés aux rénovations prochaines par les réflexions que Gogol leur avait suggérées.

Le songeur si fortement remué par les premiers tressaillements des choses futures est en même temps le poète qui donne à la Russie une épopée historique, Tarass Boulba ; le gai conteur qui met toute la lumière, toute la malice joyeuse de son Ukraine natale dans les Veillées d'un hameau ; le dramaturge satirique du iîemeur, l'artiste excellent dans tous les genres où il s'est essayé. Et pour que rien ne lui manquât, pas même, hélas ! le malheur qui achève les grandes figures et les rend plus chères à notre compassion émue, Nicolas Yassiliévitch a sombré dans la tragédie intime que vous connaissez : génie brisé en pleine vigueur, terrassé par les affres de la maladie et du trouble religieux qui font détruire une partie de son chef-d'œuvre ; âme morte, elle aussi, du tourment de vouloir monter trop haut, et qui abandonna, à la fleur de Tâge, le corps dont vous gardez pieusement les restes dans votre monastère de Saint-Daniel.

Si national que fut ce génie, il ne vous appartient pas exclusivement, Messieurs. Tous vos frères des diverses familles slaves se réclament du maître commun. Je n'en veux qu'une preuve : un des meilleurs travaux que je connaisse sur Gogol et sur son œuvre est une thèse en langue française, soutenue devant notre Université de Lyon, en l'année 1901, par une jeune étudiante bulgare, petite-fille de l'archiprêtre de Philippopoli ; étude magistrale par

rîntelligence du sujet et l'inforination littéraire dont elle témoigne. M*^ Raïna Tyrnéva payait ainsi sa dette de reconnaissance aux aînés qui avaient libéré son pays.

En dehors du monde slave, Gogol a des prises sur rhumanité tout entière autant que son inspirateur et son modèle, Cervantes. Vous savez — il Ta conté lui-même — comment, au cours d*un voyage en Espagne, la lecture du Don Quichotte lui fournit le cadre où il développa cette idée des Ames mortes qui lui avait été suggérée par Pouchkine. Notre Mérimée comparait Gogol aux humoristes anglais ; c*est plus haut qu'il faut le placer, non loin de Timmortel Cervantes. L'ironiste espagnol embauma dans son rire mouillé de larmes une belle chose qui se mourait, Tidéal chevaleresque du moyen âge; avec les mêmes procédés, l'ironiste russe ensevelira la vieille Russie, mais pour en susciter une meilleure. Comme Cervantes, Gogol a mis dans ses peintures toutes nationales une connaissance de rhomme si étendue, si profonde, que ces images localisées font vibrer les cœurs et réfléchir les esprits partout où il y a des hommes.

C'est pourquoi nous venons aujourd'hui, de l'autre extrémité de l'Europe, remercier le dispensateur d'un bienfait intellectuel dont nous avons notre part. C'est pourquoi le pays de Balzac et de Victor Hugo nous a chargés de porter son plus

respectueux hommage au pays de Nicolas Gogol : nous Toffrons à la glorieuse mémoire du précurseur qui fit rayonner sur toutes les terres civilisées le génie russe, ce génie confirmé après lui par les chefs-d'œuvre littéraires que vous n'avez cessé de nous envoyer depuis cinquante ans, comme la plus belle et la plus forte des armées conquérantes.

Page 1