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CHAPITRE IV

Dans ses œuvres d'imagination, Gogol nouis apparaît tour à tour comme le brillant rival de Walter Scott, d'Hoffmann, de Lesage, de Mérimée, peutêtre même de Molière. On ne soupçonne guère derrière le peintre tour à tour amer et lyrique de la vie russe, le chrétien ardent, le mystique dévoré du souci de l'au-delà, le Pascal de la steppe. Ce Gogol inconnu nous est révélé par sa correspondance qui ne forme pas moins de quatre volumes et qui a été réunie après sa mort, et par le volume publié de son vivant, à la fin de 1846, sous ce titre : Morceaux choisis cTune correspondance avec des amis. J'insisterai particulièrement sur cet ouvrage qui n'a jamais été traduit ni, que je sache, résumé en français.

La plupart des lettres de Gogol sont, comme on

disait du temps de Bossuet et de Féneion, des lettres spirituelles. Gogol avait écrit certaines d'entre elles en vue de les publier de son vivant et il les fit paraître afin, disait-il, de racheter par cette publication c l'inutilité de tout ce qu'il avait jusqu'alors imprimé ».

Il s'exprimait ainsi dans la préface de ces Mor^ ceaux choisis :

a Dans ces lettres, de l'aveu même de ceux auxquels elles ont été adressées, il y a beaucoup plus de choses utiles à l'homme que dans mes œuvres...

... Si peu important, si misérable que soit le présent livre, je me permets de le publier et je prie mes compatriotes de le lire à diverses reprises. En même temps, je prie ceux d'entre eux qui ont de la fortune d'en acheter plusieurs exemplaires et de les distribuer à ceux qui ne peuvent l'acheter euxmêmes. Je les informe à ce propos, que tous les fonds qui dépasseront les dépenses de mon prochain voyage (c'est-à-dire dû pèlerinage à Jérusalem qu'il méditait depuis longtemps), seront affectés, d'une part, à ceux qui, comme moi, éprouvent le désir de se rendre aux Lieux-Saints et qui ne peuvent entreprendre le voyage à leurs frais, d'autre part, à venir en aide aux compatriotes que je rencontrerai durant mon voyage et qui tous prieront au tombeau du Christ, pour mes lecteurs, leurs bienfaiteurs.

Je voudrais entreprendre mon voyage en bon chrétien et à cette fin, je demande pardon à tous mes compatriotes pour toutes les offenses que j'ai pu leur faire. Je sais que, pour des œuvres insuffisamment méditées et imparfaites, j'ai causé du scandale à beaucoup de gens, que j'en ai armés contre moi, que j'ai fait beaucoup de déplaisir. )»

Évidemment, il ne s'agit pas ici de scandale au sens moral. Il n'y pas une page immorale dans l'œuvre de Gogol. Il s'agit du chagrin qu'il- croyait avoir fait à ceux dont il avait stigmatisé les vices, les travers ou les ridicules.

' Reprenons la citation :

« Je prie tous les Russes de prier pour moi, en particulier les prêtres dont la vie n'est qu'une prière. Je demande des prières aussi bien à ceux qui, humbles, ne croient pas à la vertu de la prière, qu'à ceux qui ne croient pas du tout en la prière et même ne la croient pas nécessaire... Et moi, au tombeau du Seigneur, je prierai pour tous mes compatriotes, sans en excepter un seul ; ma prière n'aura de force et de vie qu'autant que la grâce du ciel en aura fait ce qu'elle doit être. »

Voilà une préface assez singulière pour un volume de mélanges qui, sur trente-deux morceaux, en renferme seulement huit d'un caractère religieux contre vingt-quatre d'un caractère absolument profane, par exemple, des études sur Karamzine, sur

les théâtres, sur la poésie lyrique, sur la Russie, •sur la nécessité de Taimer, d*y voyager, sur le râle •que doit jouer la femme d'un gouverneur, sur les devoirs du propriétaire russe, sur Tœuvre du peintre Ivanov S sur la poésie russe, etc.

A cette préface si singulière, Gogol fait succéder ison testament. S'il s'agissait d'un document pure* onent religieux, philosophique ou littéraire, je •comprendrais qu'il ait éprouvé le besoin de le publier, mais ce testament renferme des paragraphes qui, en vérité, n'intéressaient nullement ni les contemporains, ni la postérité. Ainsi, dans l'article premier, Gogol donne des instructions sur «es funérailles et invite ceux qui s'en occuperont à s'assurer qu'il est bien mort avant de.l'ense» -velir :

« Je ne veux pas qu'on élève au-dessus de mes restes aucun monument. Celui de mes proches auquel j'ai été réellement cher, celui-là m'érigera •en lui-même un monument. Il l'érigera en lui-même par une vigueur inébranlable dans l'œuvre de la TÎe, par l'encouragement et l'énergie qu'il saura •communiquer à son entourage. Celui qui, après ma mort, s'élèvera en esprit plus haut qu'il n'était de mon vivant, celui-là montrera qu'il avait pour moi

^ Sur ce peintre, que Crogol ayait rencontré à Rome, T^oir mon volume sur Moscou (Paris, Laurens), pp. IIS et suivantes (2« édition).

une réelle affection, et par cela même il m'érigera un monument. »

Gogol invite ses proches à ne pas le pleurer, et il a d'autant plus de chances de ne pas Tétre, qu'il les invite tout simplement à se déshériter d'euxmêmes, comme faisait naguère cet autre excentrique de génie, Léon Tolstoï.

c Après ma mort, aucun des miens n'a le droit de s'appartenir. Il doit appartenir à tous ceux qui souffrent, à tous les blessés de la vie. Leur maison et leur village doivent ressembler plutôt à une hôtellerie, à une pension, qu'à une habitation de propriétaire. Tout hôte qui se présente doit être reçu comme un parent. Il faut l'interroger affectueusement sur toutes les circonstances de sa vie, de sorte que personne ne quitte le village sans être consolé. Si le voyageur est d'humble condition et qu'il se sente mal à l'aise chez le propriétaire, il faut le loger chez un paysan riche qui puisse lui venir en aide par un sage conseil et en référer ensuite aux propriétaires, afin qu'ils puissent, de leur côté, ajouter des conseils ou des secours, de telle sorte que personne ne quitte le village sans être consolé. »

Dans la première édition, la censure de Nicolas avait soigneusement barré ce passage. Elle craignait sans doute^ en le laissant passer, de donner un encouragement fâcheux à deux fléaux de la Russie, le vagabondage et la mendicité.

Au moment. OÙ Gogol écrivait ces lignes, par lesquelles il disposait de son héritage et de ses héritiers, il voyageait confortablement en Altemagne et en Italie aux frais de la cassette impériale.

Ce chrétien charitable — post mortem — qui dépouillait si allègrement sa mère et ses sœurs au profit des aventuriers et des vagabonds, manifestait, en revanche, des susceptibilités singulières quand il s'agissait de certaines formes plus ou moins contestables de propriété :

(< On a atteint à mon droit de . propriété. On a publié mon portrait sans ma permission. , Pour beaucoup de raisons qu'il n'est pas nécessaire de révéler, je ne voulais pas qu'on le publiât. Je n'ai vendu à personne le droit de le reproduire; je l'ai refusé à tous les libraires. Je me proposais de ne donner l'autorisation que si Dieu m'aidait à accomplir l'œuvre dont ma pensée a été préoccupée toute ma vie (il s'agit évidemment des Ames mortes), dans des conditions telles que mes compatriotes reconnaissent à l'unanimité que j'ai honorablement accompli ma tâche et expriment même le désir de connaître le visage de cet homme qui a jusque là travaillé dans le silence et n'a pas voulu profiter d'une popularité injustifiée. »

Gogol indique même l'artiste auquel il voudrait voir confier son portrait et profite de l'occasion pour le recommander à ses concitoyens.

Examinons un peu ces Morceaux choisis ' d* une correspondance adressée a des amis plus ou moins imaginaires. Le ton de ce recueil est assurément singulier, si l'on considère que Tauteur de ces lettres est âgé d'environ trente-sept ans et que, même en tenant compte des chefs-d'œuvre littéraires qu'il a déjà publiés, il pi*end, dans une foule dé circonstances, un ton d'autorité que rien ne justifie ni dans £ron passé, ni dans sa situation sociale.

Le mystique et le pédagogue alternent dans ce volume de fai^on très piquante.

Gomme notre Pascal, comme naguère François Coppée qui chantait La bonne souffrance^ Gogol, cet étemel malade, éprouve le besoin d'exalter les bienfaits de la maladie.

« Ah! comme elle nous est nécessaire! Parmi les nombreux profits que j'en ai retirés, je n'en signalerai qu'un. Maintenant, je suis bien meilleur qu'auparavant. La santé m'avait fait faire mille sottises. Donc, recevez avec humilité toute maladie qui vous viendra, croyant d'avance qu'elle vous est nécessaire. »

Gogol n'est pas seulement un chrétien fervent et résigné. En dépit des influences romaines dont il a subi le charme, il reste avant tout un membre dévot et enthousiaste de l'Eglise grecque orthodoxe, dont il pratique et commente même la liturgie.

« L'Eglise russe, c'est notre plus précieux trésor ;

elle n'a pas besoin d'être défendue. La meilleure propagande, c'est notre vie.

Laissons le missionnaire catholique se frapper la poitrine, étendre les bras, arracher par réloquence de ses sanglots et de ses paroles des pleurs bientôt séchés. La prédication de l'Eglise orthodoxe doit se présenter devant le peuple, de telle sorte que le seul aspect de son humilité, le seul son de sa voix émouvante fasse dire à tout l'auditoire : « Ne prononce pas une parole ; nous entendons bien sans que tu parles, la vérité de ton Eglise. »

Grogol a une conception personnelle de l'histoire et de la destinée de la Russie. Il y voit partout l'action directe de la Providence. Par un mysticisme analogue à celui que Mickiewicz, croyant servir la Pologne, avait naguère prêché dans une salle du Collège de France *, il prétend trouver, chez certains poètes de sa nation, l'esprit prophé^ tique :

« Pourquoi ni la France, ni l'Angleterre, ni l'Allemagne ne sont-elles touchées de ce souffle comme la Russie ? C'est parce que la Russie, plus, que tous les autres Etats, sent la main de Dieu dans tous les événements qui s'accomplissent en elle et a le pressentiment d'un autre règne (il veut

* Voir met études sur Mickiewicz [Ruââeâ ^tl Slaveê^ 3* série).

dire le règne de Dieu, celui dont il est questiom dans le Pater), C'est pour cela que le ton de nospoètes est biblique. Et ce fait ne peut se produirechez les poètes des autres nations, quel qu'ait étéleur amour pour leur patrie, et avec quelque chaleur qu'ils aient su exprimer cet amour. »

Il n'y a point à discuter de pareilles assertions.. Evidemment Gogol ne connaît ni Malherbe, ni Racine, ni Jean-Baptiste Rousseau, ni Hugo, nii Lamartine, ni les lyriques anglais, allemands oui polonais. Il est fort peu au courant des littératures étrangères et il les juge du haut de son ignorance.

Il ne comprend pas la Russie sans la monarchie absolue, et il jette un regard de pitié sur les pays, qui ne connaissent pas ce bienfait.

« Un Etat sans souverain absolu, c'est un automate. C'est beaucoup s'il arrive à être ce que sont devenus les Etats-Unis. Or, qu'est-ce que les- Etats-Unis ? Un corps mort. L'homme y est tellemet évaporé qu'il ne vaut pas même un œuf vide.

Un Etat sans un monarque absolu, c'est la même chose qu'un orchestre sans chef. Si bons que soient les musiciens, ils ne feront rien sans un bâton qui les dirige. »

Il continuait par les lignes suivantes, que le censeur de 1846 crut devoir supprimer :

« Il semble que le chef d'orchestre ne fait rien,.

ne joue d'aucun instrument, qu'il se contente d'agiter légèrement un bâton en regardant tout son personnel. Et cependant c'est lui qui est le grand maître de l'harmonie. »

Evidemment le censeur de Nicolas P' ne pouvait admettre que le chef de l'Etat russe eût l'air de « ne rien faire ».

Voici maintenant des considérations singulières sur les rapports du pouvoir absolu et de la littérature :

« Nos poètes ont compris la haute mission du monarque. Ils sentent qu'il doit être tout amour. Il est l'image de Dieu, comme le reconnaît tout notre pays. Tout contribue à exciter chez notre souverain un amour supérieur, un amour divin pour ses peuples. . . Un peuple ne peut-être complè^ment sain que lorsque le monarque comprend qu'il doit être l'image de celui qui est l'amour.

« Gomment voulez-vous que le lyrisme de nos poètes, qui ont appris du Nouveau-Testament la vraie définition du tsar, et qui en même temps onl vu de si près la volonté de Dieu dans tous lés évé nements, comment voulez-vous que ce lyrisme en fasse pas échec à la Bible ? Il y a quelque chose de vigoureux chez nos poètes, qui ne se rencontre pas chez les poètes des autres nations ».

Je suis plus près de m'entendre avec Gogol, lorsqu'il exalte certaines vertus du peuple russe.

notamment la charité envers les criminels, la façon dont il traite les déportés qui s'en vont en Sibérie :

« Les uns apportent de la nourriture, les autres de l'argent, les autres une parole chrétienne et consolatrice. Nul n'a de haine pour le coupable. On n'a pas non plus cette tendance donquichottesque à faire ^e lui un héros, à collectionner des fac-similé de son écriture, ses portraits; on ne le dévisage pas comme on fait dans l'Europe civilisée. Chez nous, on trouve quelque chose de meilleur : non pas le désir de le justifier, ou de l'arracher aux mains de la loi, mais celui de relever son âme déchue, de le consoler comme un frère console son frère, ainsi que le Christ nous l'a ordonné. »

Au moment où Gogol écrivait ses lignes, paraissaient les premières œuvres de Dostoïevsky; le grand consolateur des « humiliés et des offensés ».

Comme un trait sublime du caractère russe, Gogol rappelle, d'après un poème de Pouchkine, une fantaisie originale de Pierre le Grand qui. Dieu sait, ne fut pas toujours un héros d'humanité. Après s'être réconcilié avec un de ses sujets, Pierre avait eu l'idée de donner une grande fête pour célébrer cette réconciliation. Gogol est transporté d'enthousiasme au souvenir de cette fantaisie plutôt bizarre, et il s'écrie :

« Savoir, non seulement pardonner à son sujet, mais encore célébrer, ce pardon comme un triom-^

phe, c'est là vraiment un trait divin. Ce n'est que dans le ciel qu'on agit ainsi. Pouchkine s'y connaissait bien. Pouvait-il en être autrement? La noblesse de l'âme est la marque de presque tous les grands écrivains. »

Gogol exagère quelque peu, et l'on pourrait lui appliquer à lui-même ce qu'il dit un peu plus* loin des slavophiles russes de son temps» autrement dit des conservateurs réactionnaires.

« Chacun d'entre eux s'imagine qu'il a découvert l'Amérique et, du moindre grain qu'il trouve, il fait un navet. »

Il y a beaucoup de ces navets dans les Morcecuuc choisis,

Gogol met la Russie au-dessus de tous les pays du monde et, pour un peu, il ferait du patriotisme une vertu théologale :

« Celui qui n'aime pas la Russie n'aime pas ses frères, celui qui n'aime pas ses frères ne brûlera pas de l'amour divin. Celui qui ne brûle pas de cet amour ne sera pas sauvé. »

Cette Russie qu'il aime tant, Gogol se déclare d'ailleurs incapable d'y vivre, et il imagine tous les prétextes possibles pour prolonger ou renouveler ses séjours à l'étranger.

Ce qui me choque particulièrement dans les sermons laïques de Gogol, c'est l'impudence naïve avec laquelle ce romancier de trente-cinq ans s'érige

en directeur de conscience, en docteur inspiré. Dans une Lettre adressée à la femme d'un gouverneur y il prend absolument le ton qu'aurait pris un Bossuet ou un Fénelon vis-à-vis de quelque illustre pénitente. Il y a évidemment des choses excellentes dans ce qu'il dit, mais, je le répète, le ton est déplaisant.

Il prescrit, il ordonne à sa correspondante de lui faire un rapport détaillé sur tout ce qu'elle aura vu et observé. On croirait vraiment lire une circulaire ministérielle adressée à des préfets.

Gogol n'est pas partisan de la séparation des Eglises et de l'Etat, et il n'y a pas lieu de s'en étonner. Il recommande, comme Dostolevsky, la pitié pour les criminels et il invite sa correspondante à s'entendre avec l'évêque pour la réforme des âmes dévoyées. Il lui donne des instructions sur la manière de se conduire avec les membres du clergé. Il l'érigé en mère de l'Eglise.

Il est volontiers de ces moralistes auxquels s'applique la légendaire formule : « Faites ce que je dis et ne faites pas ce que je fais. » Dans l'homélie qu'il adresse à un propriétaire rural, il l'engage à ne pas se contenter de gourmander ses paysans, mais à leur donner l'exemple en mettant lui-même la main à l'ouvrage, à manier la hache ou la faux. Gela vaudra bien mieux pour lui que tous les Marienbad, les exercices médicaux et les promenades indolentes.

Ainsi faisait naguère Tolstoï dans son domaine d'Iasnaîa Poliana. Gogol avait un bien assez vaste en Ukraine ; mais il ne se sentait aucun goût pour la vie rurale, et c'est de Marienbad, Rome, Naples, Nice ou Osteiide, qu'il prêchait la vie des champs et Tamour de la terre russe.

Gogol ne se préoccupe pas seulement des exemples que le propriétaire rural doit donner à ses paysans. Il se préoccupe aussi du rôle spirituel qu'il devra jouer vis-à-vis d'eux, d'accord avec le curé du village. Il est très possible que le pope soit incapable de prêcher et, dans ce cas-là, il vaut mieux qu'il s'abstienne. Pour suppléer à son insuffisance, le propriétaire devra lire les œuvres dés Pères de l'Eglise et en particulier de Saint-Jean Ghrysostome,qui écrivait pour des païens convertis, fort grossiers et semblables en plus d'un point au paysan russe. Il les relira ensuite en compagnie du curé ; ils étudieront ensemble les morceaux qui paraîtront le mieux s'adapter au rustique auditoire. Si ce mode de prédication échoue, il reste la ressource de la confession. N'oublions pas qu'au temps de Gogol elle était obligatoire, pour tous les orthodoxes, au moins une fois par an.

« Chez le propriétaire X..., raconte Gogol, le prêtre ne sait pas prêcher, mais il se dédommage à la confession, et il secoue si bien ses pénitents qu'ils sortent de l'église comme d'un bain de va-

peur. X,,. lui envoya une fois, tout exprès, trente ouvriers de sa fabrique, des ivrognes, des filous de tout acabit, et il les attendit sur le parvis pour voir quelljB figure ils feraient à la sortie. Ils sortirent tous rouges comme des écrevisses. Le pope ne les gardait pas longtemps ; il en confessait quatre pu cinq à la fois et, après cela, de l'aveu même de X..., ils restèrent pendant deux mois sans se montrer au cabaret. »

Une lettre est consacrée à cette question : Que doit être une femme pour son mari dans la vie moyenne en Tétat actuel de la Russie ? Il est assez plaisant de voir traiter ce sujet par un homme qui mourut célibataire endurci et dans la vie duquel la femme n'a joué qu'un rôle insignifiant. Mais Gogol est né prédicant ; il use et abuse du droit de morigéner sa correspondante réelle ou imaginaire. Ses exigences dépassent même la doctrine de TÉglise. Elle ne réserve aux bonnes œuvres que la dîme. Gogol veut que sa catéchumène leur consacre le septième de son revenu.

Il n'admet pas un instant qu'on hésite à suivre ses directions : « Commencez dès maintenant à exécuter mes prescriptions. » Et il ne permet même pas à sa pénitente de conférer avec son mari.

Il se pique de savoir quels sont parmi ses correspondants réels ou imaginaires, ceux qui se sont Inspirés de Dieu et ceux qui ne le sont pas. A un ami intime il écrit :

« Je ne vois pas dans tes projets la participation divine. Je ne vois pas dans les termes de ta lettre que Dieu t'ait assisté au moment où tu récrivais. Non tu ne fais pas de bien, quoique tu veuilles en faire, et tes œuvres n'apportent pas le fruit que tu espères, i

Une des lettres a pour objet la fête de Pâques. C'est là un beau sujet de sermon.

Mais on se demande en quoi et par qui Gogol a été qualifié pour ce prêche laïque. Il a même écrit un traité spécial sur la liturgie de l'Église russe. Il se croyait un parfait chrétien; mais je crois bien qu'il lui manquait l'une des plus grandes vertus chrétiennes, l'humilité.

S'il négligeait ses œuvres de littérature profane pour la propagande morale et religieuse, en revanche il attachait une importance absolument exagérée à ses œuvres édifiantes.

Dans sa correspondance, il revient sans cesse sur ce recueil de Morceaux choisis qui lui semble destiné à renouveler la face du monde. De Francfort où il vit confortablement installé loin de cette Russie qu'il aime tant, mais où il est incapable de résider, 11 adresse lettres sur lettres à son ami Pletnev * qu'il charge de surveiller la première édition . Si Pletnev rencontre la moindre difficulté

I Pletnev (Pierre- Alexandroyitch), 1792-1861, critique dis-» ting^é, directeur de la Revue Le Contemporain,

avec la censure, qu'il soumette les épreuves à Tempereur lui-même : « Mon livre est un livre de foi et d'utilité, et je pense que Tempereur laissera tout passer. » Il se trompait en cela. Nicolas avait bien d'autres soucis en tête, et la censure, comme nous l'avons dit, imposa des suppressions.

Dès que le livre aura paru» Crogol veut que des exemplaires soient présentés i tous les membres de la famille impériale, même aux enfants. Il est convaincu que les riches achèteront son ouvrage, non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour le distribuer aux pauvres. Il supplie ses amis de lui envoyer leurs opinions en y joignant les observations de leurs amis, et surtout les critiques, s'il s'en produit. Il explique à sa mère qu'elle tirera le plus grand profit de ce recueil, surtout si elle le relit très souvent. Il prie son ami le professeur Schevyrev de vouloir bien rechercher, pour lui en remettre un exemplaire, le prêtre auquel il s'est confessé pour la dernière fois en Russie. Il ne se rappelle pas le nom de ce directeur éphémère de sa conscience, mais il tient à lui faire tenir le volume comme une suite de sa confession. Il engage le poète lazykov à relire plusieurs fois le volume d'un bout à l'autre et, après chaque lecture, à lui adresser une lettre afin qu'il puisse connaître sa premièrcy sa seconde et sa troisième impression : « Cela est indispensable pour toi et pour moi. »

C'était vraiment supposer beaucoup de patience au correspondant et je doute qu'il ait exaucé. une prière aussi indiscrète. En ce qui me concerne» j'ai lu deux ou trois fois les Ames mortes et les Nouvelles^ Taras Boulba, quatre ou cinq fois Le Revisory mais relire les Morceaux choisis^ je recule devant cette épreuve.

L'ouvrage n'eut pas le succès que l'auteur avait rêvé. C'était évidemment, disait Gogol, la faute de la censure qui avait supprimé les plus beaux morceaux.

Peu de personnes auront je crois le courage de lire en entier la correspondance privée de Gogol. Par moment le mysticisme y touche aux confins de la folie. Gogol se considère comme inspiré de Dieu lui-même.

« Le don précieux d'entendre l'âme de l'homme m'a été donné depuis longtemps par le Seigneur. » (Lettre du 5 janvier 1847.)

Dans une lettre écrite au mois de février suivant, il proteste contre les insinuations de ses amis qui le soupçonnent d'avoir subi l'influence romaine et d'incliner vers le catholicisme, et il formule cette déclaration assez inattendue :

« Je me suis rencontré avec le Christ plutôt par la voie protestante que par la voie catholique. Je me suis rencontré avec le Christ pour avoir d'abord admiré sa sagesse humaine et son incomparable

connaissance de l'âme, et c'est ensuite que je me suis incliné devant sa divinité. Il n'y a point chez inoi d'exaltation, mais plutôt une évaluation mathé-^ luatique. J'aligne des chiffres, sans m'échauffer, sans me hâter, et les totaux se produisent d'euxmêmes. Chez moi rien de fondé sur la théorie parce que je ne lis rien en dehors des documents statistiques sur la Russie et de mon livre intérieur. »

Il exagère. Il lisait beaucoup, mais surtout des oeuvres théologiques. A un ami frappé par un deuil cruel, il envoie pour le consoler, un morceau de saint Jean Ghrysostome et un autre de TertulUen, sur la résurrection des corps, et il ajoute :

« Le Seigneur est miséricordieux. Mais n'est-ce pas lui qui m'a inspiré de travailler pour lui et de le servir? Qui peut inspirer ce désir sinon luimême ? Ou bien ne dois-je rien faire pour lui, quand toutes les créatures le glorifient ? On m'a fait un crime d'en parler trop souvent. On me dit que je n'en ai pas le droit, que je suis infecté d'amourpropre et d'orgueil inouï. Qu'importe si avec tous ces défauts, il vient un moment où l'on parle de Dieu ? Non, les raisonneurs ne me troubleront pas en prétendant que je ne suis pas digne, que ce n'est pas mon affaire, que je n'ai pas le droit. Nous avons tous ce droit. Tous nous devons nous instruire les uns les autres et nous édifier, comme le

déclarent le Christ et les Apôtres. Et parce que nous ne savons pas nous exprimer comme il convient, il nous échappe parfois des mots présomptueux... Prions et tout sera bien. Invitez à prier pour moi, afin que Dieu éloigne de moi Tesprit de tromperie, d'orgueil et tous les défauts dont on m'accuse, afin que mon Ange gardien ne s'éloigne pas de moi. »

L'âme de Gogol est un mélange bizarre d'élans enthousiastes et de scrupules timorés. Ainsi après avoir médité pendant de longues années le pèlerinage de Jérusalem, il hésite au dernier moment :

« Pourquoi est-ce que je yais maintenant à Jérusalem. Autrefois, j'étais du moins dans l'erreur sur mon propre compte. Je m'imaginais que j'étais — ne fût-ce qu'un peu — meilleur que je ne suis, que mes prières auraient quelque valeur auprès du Seigneur, si elles sont seulement accompagnées de celles de mes compatriotes. Maintenant je me demande : ma visite et mon adoration ne sont-elles pas une profanation du sanctuaire ? Si mon voyage était agréable à Dieu, un désir plus ardent brûlerait ma poitrine. Tout m'attirerait là-bas, et je ne songerais pas aux difficultés du voyage. Or, je me sens indifférent et dur, et la pensée des difficultés me préoccupe. »

Pour sortir de ses perplexités, Gogol invoque le secours de son directeur spirituel. Il lui envoie

cent roubles, dont la moitié devra être distribuée aux pauvres qui prieront pour le donateur. L'autre partie devra être employée à dire des messes et à payer le port des lettres que le pénitent attend de son directeur.

Parfois il adresse à sa mère de véritables homélies en style apocalyptique. Elle lui demande dans combien de temps il sera rentré en Russie. Il répond :

« Tout dépend de la volonté de Dieu ; s'il plaît à Dieu, le temps de mon absence sera abrégé ou il se prolongera de dix années entières. En tout cas, je vous conseille de prier pour demander que tout soit fait, non suivant nos désirs, mais suivant sa sainte volonté. »

Et il ajoute d'un ton de prédicant :

« Ne négligez pas cette lettre. Relisez-la plusieurs fois avec attention. Que celui qui Ta lue une fois ne s'imagine pas qu'il en a compris tout à fait le sens. Qu'il la lise et relise. Ce qu'il y aurait de mieux, c'est que chacun d'entre vous (sa mère et ses sœurs) la lise au moment de faire ses dévotions, quelques heures avant de se confesser, alors que nos yeux sont le mieux éclairés. »

. Si Gogol se croyait appelé à remplir vis-à-vis de sa famille et même de tous ses compatriotes une mission spirituelle, pourquoi n'a-t-il pas franchement dit adieu au monde et revêtu la robe de moine

dans quelque couvent, au lieu de promener ses rê* veries orgueilleuses et son indolence sur les rives du Rhin, dans les villes thermales de la Bohême» sur les plages de la Belgique ou de T Italie ?

Dans une lettre adressée à son glorieux confrère ^ le poète Joukovsky (Naples, janvier 1848), Gogol raconte que dans sa jeunesse il était souvent gai, qu'il se rendait insupportable à ses camarades par des plaisanteries déplacées. Mais ce n'étaientque de^ accès momentanés. En général, il était plutôt mélancolique et enclin à la méditation. Il entre dans de longues considérations sur son talent et son caractère, et il termine par ce post-scriptum peu modeste.

« Si tu trouves que cette lettre n'est pas sans mérite, garde-la. On pourra la mettre en tête d'une seconde édition de la Correspondance avec quelques amis. »

Ainsi, dans ces dernières lignes, l'homme de lettres reparaît à côté du mystique.

Cette vanité naïve me rappelle une jolie boutade de mon regretté ami, l'académicien Gebhart. C'était à propos de la correspondance de deux illustres contemporains, Renan et Berthelot, qui venait de paraître dans une Revue :

— Ah ça ! s'écriait Gebhart, ils s'écrivaient donc devant une glace !

Gogol, non seulement écrit à ses amis devant

une glace, mais encore il les assassine de ses obsessions. C'est ainsi qu'il écrit à son directeur spirituel :

' « Prier n'est pas facile. Comment prier si Dieu ne le veut pas ? Je vois en moi tant de mal, un tel abîme d'égoïsme, une telle incapacité de sacrifier le terrestre au céleste ! Autrefois, je m'imaginais que j'avais élevé mon âme, que j'étais bien meil-^ leur qu'auparavant, à ces moments d'attendrissement suscités par la lecture des Livres Saints. 11 me semblait alors que j'étais digne des grâces divines, que ces douces sensations attestaient la proximité de Dieu. Et maintenant je m'étonne de mon orgueil, je m'étonne que Dieu ne m'ai pas frappé et effacé de la surface de la Terre. »

Un peu plus tard, dans une lettre adressée au même, il se plaint de ne savoir plus prier.

' « Il me semble parfois que je prie de toute mon âme ; mais la prière ne dure qu'une ou deux minutes. Puis mes pensées s'égarent, s'envolent. Dieu sait où. Quand je veux m'arrêter sur ma pensée, il en survient une seconde; je m'arrête sur cette seconde. Il en survient une troisième. Et cependant, à une époque où tant de misères menacent l'homme de tous les côtés, il n'y a qu'à prier et à transmuer tout son être en larmes et en prières. Je sens tout cela et je n'agis pas, et cependant la terreur règne de plus en plus autour de moi et je

sens uniquement la nécessité de répéter : « Seigneur ne m'induits pas en tentation, mais délivremoi du malin. »

Gogol se soucie peu de violer le deuxième commandement, qui interdit de prendre en vain le nom de Dieu. Il apprend que Joukovsky vient de terminer une traduction envers de V Odyssée, et il s'écrie :

- « Oh ! ceci est une bénédiction divine, un miracle divin. Si, au milieu des troubles qui agitent l'humanité, Dieu envoie à quelqu'un d'entre nous la force nécessaire pour acquitter sa dette ici-bas, c'est un signe certain de la grâce divine. Il ne peut être ici-bas de plus grand bonheur. Oh ! puisse-t-il t'aider, toi son fidèle serviteur, à tout lui rapporter çans avoir rien enfoui dans le sol ! ni

Cette grâce divine ne descendit pas sur lui et ne lui donna point la force d'achever ou de publier les Ames mortes, et il ne justifia point le jeu de mots singulier qu'il adressait dans des notes testamentaires à ceux qui devaient lui survivre : . <« Qui veut passer ailleurs que par la voie de Dtkeai est un voleur et un brigand. »

. 11 fut ce voleur; il nous a dépouillés du bien qu'il nous devait, et ses œuvres spirituelles ne sont pas une compensation suilîsante pour le chef-d'œuvre qu'il ne nous a point donné.

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