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Gogol avaît d'abord rêvé d'écrire une histoire universelle. Mais il n'avait pas tardé à constater combien il était mal préparé à cette tâche colossale. Il s'était réduit à l'histoire de son pays natal, de la Petite-Russie, autrement dit de l'Ukraine, particulièrement à celle des Cosaques qui comporte tant de merveilleuses aventures, tant d'épisodes pittoresques. Il avait même rédigé une circulaire assez naïve par laquelle il priait tous ceux qui possédaient des documents inédits de vouloir bien les lui envoyer en original ou en copie. Il n'était guère capable de dépouiller des chroniques ou de mettre à profit des diplômes ou des chartes. Ce qui l'intéressait le plus, ce qu'il comprenait le mieux, c'était les épopées de la Petite-Russie, les doumy chantées naguère par des aèdes aveugles, les bandouristes ^ En 1874, à
i Ainsi nommés du nom de la handoura^ sur laquelle ils accompagnaient leurs mélopées.
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Kiev, j*ai encore eu roccasion d'entendre Tun des plus célèbres, peut-être le dernier d'entre eux, Ostap Veresaï.
Au mois d'avril 1834, Gogol publiait, dans la Reçue du ministère de l'Instruction publique de Saint-Pétersbourg, une étude sur les chansons de la Petite-Russie et il la présentait comme un fragment du travail historique qu'il méditait. Il s'exa* gère quelque peu l'importance de ces poèmes au point de vue historique.
« Le chant, dit-il, c'est tout pour la Petite-Russie : la poésie, l'histoire, le tombeau des ancêtres* Celui qui n'a pas pénétré profondément les doumy, celui-là ne sait rien du passé de cette partie de la Russie. L'historien ne doit pas y chercher la date ou le lieu de la bataille, ni une relation fidèle. A ce point de vue-là, peu de chants peuvent lui être utiles. Mais s'il veut connaître la vraie manière de vivre, les éléments du caractère, tous les replis et les nuances du sentiment, les agitations, les souffrances, les joies de la nation ; s'il veut interroger l'esprit du temps passé, le caractère de la masse et des individus, alors il sera pleinement satisfait; l'histoire de la nation se développera devant lui claire et grandiose.
« L'armée cosaque s'avance en ordre et en silence ; la fumée et les balles jaillissent des fusils ; l'hydromel et le vin circulent à la ronde. Puis voici le ter-
rible supplice de l'hetinan, qui fait dresser les cheveux, la yengeance des Cosaques, le tableau du Cosaque tué les bras dressés en Tair dans Therbe, les cheveux épars, les cris des aigles qui sous le ciel se disputent à qui le premier arrachera lés. yeux du Cosaque, tout cela vit dans les chants^ revêtu de couleurs éclatantes. »
Tout cela c'est du pittoresque, c'est de la poésie, mais ce n'est pas seulement avec cela qu'on fait de l'histoire.
Gogol ne tarda pas à s'en apercevoir. Les légendes des Cosaques étaient d'ailleurs pour le roman historique, une mine féconde à exploiter.
Qu'était-ce exactement que ces Cosaques ou Kozaks dont nous avons surtout appris le nom à la suite dés guerres de Napoléon et de l'invasion qui. eja fut le dernier épisode ?
Kozak est un mot turc qui veut dire un homme légèrement armé, un partisan. C'est, en russe, en polonais et en petit-russe, un mot étranger comme chez nous le mot zouave» Ce nom se rencontre pour^ la première fois dans les chroniques russes au 3ÇV* siècle. Les premiers Cosaques furent des réfugiés de la Grande-Russie moscovite qui, pour échapper aux impôts ou au service militaire, s'enfuyaient vers la frontière incertaine du Sud-Ouest, vers les régions flottantes tour à tour disputées par les Russes, les Tatares, les Polonais, l'Oukcalna.^
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: ' h* Oukraïna, ce inot,.dotit nous avons fait en français l'Ukraine, veut dire le pays frontière. Là,' ils trouvaient de larges espaces, de la terre noire fertile en bonnes récoltes, de gras pâturages et une race de chevaux excellents. Ils; s'organisaient militairement pour vivre de pillage aux dépens des voisins tar« tares, russes ou polonais. Ils se groupaient en cercles et élisaient des chefs dpp'elés iatamans ^ Ils restaient fidèles à la foi orthodoite, c'eàt-à-dire à. la religion nationale de la Russie; dont ils éta^ient e.n somme l'avant-garde plus oU 'moins inconsciente et indisciplinée.. Le gouvernement moscovite ne pouvait songer à les réduire à une* obéissance absolue, mais il pouvait profiter de leur organisation, les employer à coloniser les steppes, à lui Servir d'éclaireurs contre les Tatàres, les Turcs et les Polonais. Il les prit sous sa protection, les invita à construire des places fortes. Ils s'établirent sur' le Don, puis,' peu à peu, faisant reculer "les Tatares devant eux, sur le cours inférieur du Dnieper et même du Volga. Pillards, farouches et sans scrupules, ils devinrent la terreur des populations voisines.
. Certains groupes tombèrent dans la sphère d'action polonaise et les rois de Pologne se servirent de leur cavalerie comme les tSars de Moscou. Vers le
1 Le mot attaman est tout simplement une déformation dé l'allemaiid hauptmann (capitaine).
milieu du xvi^ siècle, au-dessous des cataractes du Dnieper, appelées en ruase porogi (les seuils), dans des îles couvertes de roseaux, se forma le groupe des Cosaques Zaporogues. Après avoir été contre les Turcs et les Tatares les auxiliaires des Polonais, ils se révoltèrent contre eux quand ils se crurent menacés dans le libre exercice de leur foi orthodoxe. Un de leurs chefs, Nalivaïko, fut exécuté à Varsovie en 1594. Dans la seconde moitié du XVII* siècle, ils firent définitivement retour à la Russie à laquelle ils ont, comme on sait, fourni d'excellentes troupes de cavalerie.
Gogol était un bon patriote et un fervent orthodoxe. Ce qui rintéressait surtout, c'était les luttes des Cosaques contre les Polonais, pour la défense de leurs franchises et de leur foi. Il avait d'abord songé à prendre pour héros d'un récit épique, rhetman Cosaque Ostranitsa qui combattit les Polonais dans la première moitié du dix-septième siècle, et, d'après une tradition plus ou moins romanesque finit par être pris, grâce à une trahison, et fut emmené à Varsovie où il aurait péri sur l'échafaud.
Taras Boulba est une variante de cet épisode.
La première édition de Taras Boulba parut en 1835. L'auteur a remanié depuis son œuvre.
L'épisode qu'il a inventé se passe dans la seconde moitié du seizième siècle. Il se rattache à la lutte
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des Cosaques russes contre les Polonais, des Cosaques orthodoxes contre le catholicisme ou Tunion avec Rome qui n'en était qu'une forme déguisée.
Les deux fils du Cosaque Taras, Ostap* et André Boulba reviennent chez leur père après avoir fini leurs études au séminaire de Kiev. Le vieux Cosaque auquel son oisiveté commence à peser les emmène à la Sietch* pour faire leur éducation militaire. Mais André emporte dans son cœur l'image d'une jeune Polonaise entrevue en passant et pour laquelle il a conçu une irrésistible passion. Le conteur nous fait assister à la vie pittoresque de la Sietch, à l'élection d'un ataman, à des scènes truculentes de désordre et d'ivresse. La paix a été conclue avec le Sultan et les Cosaques se rongent les poings dans leur oisiveté. On ne peut plus guerroyer contre les bousourmanes (musulmans), mais on peut toujours se faire la main contre les Liakhi, autrement dit les Polonais, les Latins, les ennemis de la foi orthodoxe. Après un Conseil de guerre tumultueux, les Cosaques décident une expédition contre les Polonais et vont assiéger la ville de Doubno alors occupée par l'ennemi. Ils
1 Eustache.
3 Sietch ou en petit-russe Sitch désigne Tendroit où ron a abattu les arbres ou les roseaux pour établir un camp. La racine est la même que celle du latin aecare.
établissent leur camp devant Doubno. Une nuit, André est réveillé par une femme tatare ; c'est la servante delà jeune Polonaise dont ils*est naguère épris à Kiev et dont le père" est gouverneur de la forteresse assiégée. Elle a reconnu le jeune homme du haut des remparts. La ville est réduite à la plus extrême famine, et la Polonaise envoie demander à André du pain pour son père et pour elle. André suit la messagère, entre avec elle dans la cifé assiégée et se met au service des Polonais.
Des combats homéi'iques se livrent autour de Doubno, André se -trouve vis-à-vis de son père qui le tue sans remords.
Les Polonais reçoivent des^ renforts ; Ostap est fait prisonnier par eux et emmené à Varsovie, tandis que son père grièvement blessé est obligé de retourner à la Sietch. Sitôt guéri, il se met à la recherche d'Ostap et, en compagnie d'un Juif il se rend sous un déguisement à Varsovie ; il loge au ghetto- parmi les Juifs, se faufile dans la foule et arrive juste à point pour assister au supplice d'Ostap. • Ostap subit avec héroïsme les plus cruelles tortures. A un certain moment un cri lui échappe :
— Père où es-tu ! Entends-tu tout cela ?
— Oui, j'entends, réplique une voix au milieu dé la foule.
Profitant de Témption générale, celui qui a pro-
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nonce les paroles fatidiques disparaît. Boulba regagne le camp des Cosaques, passe les dernières années de sa vie à essayer de venger son fils et finit par être pris et brûlé vif par les Polonais.
Le point de départ du récit n'est pas nouveau. C'est l'amour des représentants de deux races ou de deux familles hostiles, c'est le sujet du Cid, c'est celui de Roméo et Juliette et Gogol, s'il n'avait pas lu Corneille, connaissait à coup sûr le drame de Shakespeare. Peut-être avait-il lu aussi les Natchez de Chateaubriand, où l'on voit les Hurons en lutte contre les Natchez, comme les Cosaques contre les Polonais. On a même relevé des rapprochements plus ou moins vraisemblables entre le récit de Gogol et celui de Chateaubriand; on a comparé la fuite du jeune André en compagnie de la femme tartare à celle de Ghactas et d'Atala. Il y a peut-être là une rencontre tout à fait forfuite. La trame du roman est terriblement mélodramatique. Ce qui en fait le charme, ce sont surtout les descriptions de la vie cosaque, telle que Gogol la connaissait ou l'imaginait d'après les récits imprimés, les traditions de famille et les doumy ou chansons populaires. La plume s'embarrasse parfois dans les replis onduleux de la période, mais quand il s'agit de descriptions pu de dialogues, le style est d'un pittoresque et d'un relief inimitable. Il rappelle les meilleures pages de Chateaubriand ou de Mérimée.
Le début est merveilleux.
« Eh! tourne toi un peu, mon fils. Comme tu es drôle ? Qu'est-ce que c*est que ces soutanes de curés ? Est-ce comme ça qu'on vous habille tous à l'Académie ?
C'est en ces termes que le vieux Boulba salua ses deux fils qui venaient de finir leurs études à l'École de Kiev et qui revenaient chez leur père.
Ils descendaient à peine de cheval. C'étaient deux vigoureux gaillards qui regardaient encore un peu en dessous comme des séminaristes fraîchement rendus à la liberté.
Sur leurs visages vigoureux et sains pointait à peine un léger duvet que le rasoir n'avait pas encore effleuré. Ils étaient tout effarés de cet accueil paternel et restaient immobiles, les yeux fixés sur le sol.
— Attendez ! attendez ! laissez-moi vous contempler à mon aise, continua Boulba, en les faisant pirouetter. Quelles longues soutanes ! Quelles soutanes ! Des soutanes comme ça on n'en a encore jamais vu dans le monde. Essayez donc de courir l'un ou l'autre. Nous allons bien voir si vous n'allez pas vous embarrasser dans les pans et rouler à terre.
— Ne ris pas, ne ris pas, père, s'écria à la fin l'aîné.
— Voyez-vous I Quelle superbe ! Et pourquoi ne pas rire ?
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— C'est comme ça ; tu as beau être mon père, si tu continues à rire, par Dieu, je te rosserai.
— En Yoilà un fils I Et comment rosser ton père ? demanda Boulba ahuri, tout en reculant de quelques pas
— Oui, mon père. Quand on m'insulte, je ne connais personne.
— Et comment veux-tu te battre avec moi ? Serait-ce par hasard à coups de poings ?
— A tout ce que tu voudras.
— Soit, à coups de poings, dit Boulba en retroussant ses manches . Nous allons voir ce que tu vaux à ce jeu-là.
Et le père et le fils en guise de bienvenue, après une longue séparation, se mirent à s'allonger des coups, sur les flancs, sur le ventre, sur la poitrine.
La mère arrive et sépare les combattants. Boulba les introduit dans sa maison et les abreuve d'eaude-vie.
— A votre santé, mes fistons. Dieu veuille qu'à la guerre vous soyez toujours vainqueurs, que vous battiez les musulmans, que vous battiez les Turcs et les Tatares. Eh ! bien, tends ton verre. Elle est bonne n'est-ce pas l'eau-dc-vie ? A propos, comment dit-on eau-de-vie en latin ! C'étaient des nigauds que ces Latins ; ils ne savaient même pas l'existence de l'eau-de-vie. Comment diable appe-
lait-on celui qui a écrit des vers latins ? Je ne suis pas très fort en littérature. N'est-ce pas Horace ? J'imagine que Tarchimandrite ne vous donnait pas même à flairer de Teau-de-vie. Avouez-le, mes fistons, on vous rossait proprement de branches de bouleau ou de cerisier fraîchement cueilli, sur le dos et sur tout votre corps de Cosaque, peut-être même quand, vous êtes devenus plus raisonnables avec le fouet, et cela non pas seulement le samedi^ mais les mercredis et les jeudis. » ■ . ^ .
Après avoir désaltéré et hébergé ses fils, Boulba leur annonce qu'ils partiront en expédition. Toute la cosaquerie s'étale dans la cour sur des peaux de mouton et tout le monde se met à ronfler, sauf la mère des deux séminaristes qui veille et pleure en les regardant dormir.
Le lendemain, Boulba emmène ses fils à la sietch. André emporte dans son cœur l'image de la belle polonaise, la fille du palatin de Kovno, qu'il n'a entrevu que deux fois et qui s'est plu à l'agacer, à l'enflammer par ses coquetteries. Le voyage des Cosaques à travers la steppe est pour Gogol le prétexte d'une de ces merveilleuses descriptions où il excelle. J'en ai cité plus haut quelques fragments (voir p. 6 et suivantes).
Tout à coup les voyageurs découvrent le Dnieper, descendent dans un bac et arrivent dans l'île de Khortitsa, où se trouvait alors la gtietcb .
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«. A leur entrée, ils furent assourdis par cinquante marteaux de forgerons, s'abattant dans vingt-cinq forges ensevelies dans la terre et couvertes de gazon. De vigoureux corroyeurs assis dans la rue sous des auvents, pétrissaient de leurs mains énergiques des peaux de bœufs ; des colporteurs étalaient sous des barraques des monceaux de' silex, des briquets et de la poudre. Un Arménien exhibait de riches étoffes, un Tatare faisait tourner à la broche des rouleaux de mouton, entourés de pâte. Un Juif, la tête baissée, tirait de l'eau-de-vie d'un tonneau. Mais le premier Zaporogue qu'ils rencontrèrent ce fut un grand diable qui dormait au beau milieu de la route, bras et jambes étendues. Boulba ne put s'empêcher de s'arrêter et de le regarder avec complaisance » .
Ce qui fait le grand charme de Taras Boulba, ce sont les paysages, les descriptions, les tableaux de genre. Admirable matière pour un illustrateur de génie ! Je ne puis prolonger indéfiniment les citations. La traduction de Viardot, malgré quelques infidélités, donne en somme une idée fort agréable de l'œuvre. Peu importe l'intrigue du roman qui en somme est fort attachante et dont les dernières pages sont d'une grandeur épique. Taras Boulba est un chef-d'œuvre classique au meilleur sens du mot.
Le genre créé si brillamment en Angleterre par
Walter Scott a eu en Russie de nombreux imitateurs vers 1830. Il suffît de rappeler Zagoskine, SMieur de lourii Miloslavsky et du Tombeau d'Oleg, LajetchnikoT, auteur de La Maison de Glace, Le dernier Novice ou la Conquête de la Courlande, Le Musulman, Polevoï, auquel on doit Le Sermon au tombeau du Seigneur. Aucun de ces romans, qui ont eu leurs jours de popularité et qui ont été traduits en diverses langues, ne peut se comparer à Taras Boulba. Les seules œuvres russes qu'on peut en rapprocher sont celles de Pouchkine : La Fille du Capitaine et Le Nègre de Pierre le Grand.
A propos de Taras Boulba, se pose une question que nous devons ici examiner. M. Ernest Dupuy, dans son attrayante étude sur Gogol S établit un rapprochement ingénieux entre le Matteo Falcone de Mérimée et le Taras Boulba de Gogol, tous deux meurtriers volontaires d*un fils coupable de trahison, et il s'exprime ainsi :
« Le dévouement de Mattéo Falcone n'est-il pas une invention dérobée à Gogol? Dans les deux cas, le père se fait le justicier de la trahison commise par son fils ; les détails de cette exécution, les paroles qui l'accompagnent, l'impression de froideur calculée du récit, destinée à augmenter Thorreur du fait, toutes ces ressemblances semblent constituer
' Les Grands Maîtres de la Littérature russe au XIX^ siècle* Paris, Lecène et Oudin, 1885, p. 47.