‹ Nicolas GogolChapitre 8 sur 30 · TARAS «OU L BAS · texte numérisé non relu

TARAS «OU L BAS

un larcin littéraire dont Mérimée aurait mieux fait de ne pas dissimuler la trace ; et l'on est presque en droit de lui prêter cette intention lorsqu'on voit son parti-pris de dénigrement au sujet de Taras Boulba. »

« M. Gogol, écrivait Mérimée dans la Revue des Deux-Mondes^ en 1851, a fait de ses Zaporogues des portraits d'un coloris brillant qui plaît par son étrangeté même ; mais il est trop évident, parfois, qu'il ne les a pas copiés d'après nature. En outre, ces peintures de mœurs s'encadrent dans une fable si triviale et si romanesque, qu'on regrette fort de les voir si mal placées ; la plus prosaïque légende vaudrait mieux que ces scènes de mélodrame où s'accumulent les incidents les plus lugubres : famine, supplices, etc.

« Au résumé, on sent que l'auteur se trouve sur un mauvais terrain : son allure est embarrassée et son style toujours ironique rend encore plus pénible la lecture de ces récits lamentables. »

En somme, Mérimée n'a rien compris à Taras Boulba, C'est, j'imagine, parce qu'il ne connaissait guère l'histoire de la Petite-Russie et que la langue du récit forcé de provincial et d'idiotisme cosaque lui était peu accessible. En tout cas, il n'a pas eu — et il en avait le droit — l'idée d'établir un rapprochement entre son Matteo Falcone et le récit du conteur russe. Il n'a pas songé à crier au plagiat;

car s'il y a un plagiaire, ce serait Gogol et non pas Mérimée.

Comparons un peu les deux récits.

Le fils de Matteo Falcone, Fortunato, est un enfant de dix ans. Un bandit corse, Gianetto Sampieri, poursuivi par les voltigeurs de l'armée régulière et déjà blessé, rencontre l'enfant et le supplie de le cacher dans une meule de foin. L'enfant lui offre la cachette demandée. Les voltigeurs arrivent. Fortunato fait l'innocent et se refuse à rien révéler. Mais l'adjudant qui commande le détachement lui promet une montre d'argent s'il se décide à parler. L'enfant se laisse séduire et le bandit est emmené prisonnier. Matteo Falcone revient et apprend la trahison de son fils. Il saisit la montre qu'il brise en mille pièces.

Matteo demande à sa femme :

— Cet enfant est-il de moi ?

— Oui, répond la mère.

— Eh bien ! cet enfant est le premier de sa race qui ait fait une trahison.

Il emmène le jeune traître dans le maquis, l'invite à faire ses prières et le tue d'un coup de fusil.

Voyons maintenant le récit de Taras Boulba.

Les Polonais ont fait une sortie * ; parmi eux se trouve André qui, frappant à droite et à gauche, s'est ouvert un passage à travers les Cosaques.

1 Voir p. 164 de la traduction Viardot.

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Boulba Ta reconnu. Il invite ses camarades à l'attirer dans le bois. Ils obéissent. André se précipite à leur poursuite. Tout à coup il se trouve en présence de son père. A sa vue, toute son ardeur tombe ; il s'arrête interdit :

— Eh bien ! qu'allons-nous faire ? dit Taras en le regardant fixement dans lés yeux.

André ne répond pas et reste les yeux fixés à terre.

— Eh bien! fils, tes Polonais t'ont-ils rendu beaucoup dé services ?

André ne répond rien.

— Ainsi, tu as vendu ta foi ! vendu les tiens ! Descends de cheval.

Humblement^ comme un petit enfant, André descendit de cheval et resta debout, ni mort, ni vif, devant Taras.

— Arrête-toi et ne bouge pas. Je t'ai engendré et je te tuerai, dit Taras.

Il recula d'un pas et descendit son mousquet de son épaule. André était pâle comme un linge. On voyait ses lèvres se remuer et prononcer un nom. Mais ce n'était ni le nom de sa patrie, ni celui de sa mère ou de ses frères. C'était celui de la belle Polonaise. Taras fit feu.

Gomme un épi de blé coupé par la faucille, comme un jeune agneau qui sent sous son cœur le fer meurtrier, André inclina la tête et tomba sur l'herbe sans avoir proféré un seul mot

Comme on le voit dii premier coup, les deux récits diffèrent absolument. Quant à l'idée première, l'histoire du père meurtrier de son fils, elle se rencontre dans l'histoire avant Gogol et avant Mérimée. Tous deux avaient évidemment lu dans l'histoire romaine l'épisode de Bri^tus faisant supplicier son fils coupable d'avoir voulu restaurer la royauté. Mérimée et Gogol connaissaient également le duel épique des Horaces et des Guriaces et le mot célèbre du frère meurtrier de. sa sœur : « Va rejoindre ton fiancé, toi qui oubU^ et tes frères morts et celui qui te reste et ta patrie. Périsse aussi toute Romaine qui osera pleurer la mort d'un ennemi. » Et celui du vieil Horace protestant que la mort de sa fille était juste, qu'autrement il aurait lui-même, en vertu de l'autorité paternelle, sévi le premier contre son fils *.

Je me suis diverti, je dois l'avouer, à un exercice de comparaison littéraire, m'imaginant qu'il pouvait avoir quelque intérêt pour le lecteur. Maintenant, }e n'ai plus qu'un mot à ajouter, c'est que ce débat était absolument inutile et que les dates suffisent à le trancher au profit de Mérimée. Matteo Falcone a paru, pour la première fois, dans la Revue de Paris y au mois de mai 1829. J'ai tenu en main le numéro. Or, en 1829, Gogol,, âgé de vingt

1 Tite-Live, I, 24-26.

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ans, n'avait encore publié que son mauvais poème, Hana Kuchelgarten. La première édition de Taras Boulba n'a paru qu'en 1835. Gogol a-t-il eu sous les yeux la Revue de Paris? Je me permets d'en douter. En ce temps-là, notre littérature l'intéressait médiocrement.

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