LES NOUVELLES RÉALISTES
Les récits fantastiques ne sont plus guère à la mode. Ceux de Gogol se rattachent, en somme, aux modes littéraires du romantisme. N'était le charme du style et le pittoresque du décor, j'imagine que la plupart d'entre eux seraient aujourd'hui tombés dans l'oubli. Ce qui vivra toujours, c'est ce qui touche aux réalités de notre vie humaine, ce qui intéresse notre cœur, ce qui émeut notre sensibilité. Parmi les nouvelles de Gogol qui se rattachent à cet ordre de production, il en est deux pour lesquelles j'ai, je l'avoue, une tendresse particulière, et je suis à peu près sûr de la faire partager au lecteur. La première est le récit intitulé : deux propriétaires du temps jadis ^ ou, comme traduit ingénieusement Viardot, Un ménage d'autrefois^ qui est une œuvre de jeunesse ; la seconde est Le
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Manteau, un chef-d'œuvre dont la pensée première vint à l'auteur en 1834, mais qu'il porta longtemps dans son cerveau et qui ne fut publié qu'en 1842.
L'idée du Ménage d'autrefois lui était venue lors de son premier voyage au pays natal, après quelques années de séjour à Saint-Pétersbourg. Il avait été frappé de la simplicité, de la pureté de mœurs de certains de ses parents, et c'est sous cette impression qu'il écrivit ce récit exquis auquel on pourrait appliquer le mot célèbre de La Bruyère : « On est ravi, lorsqu'au lieu d'un auteur on trouve un homme. »
« J'aime beaucoup, dit Gogol, la vie modeste et solitaire de ces propriétaires qui vivent dans des hameaux isolés et qu'on se plaît dans la Petite-Russie à appeler les gens d'autrefois. Ils ressemblent à ces vieille;» maisonnettes pittoresques qui doivent leur charme à leur simplicité, au contraste qu'elles offrent avec une telle construction moderne toute reluisante, dont les murs n'ont pas été lavés par la pluie, dont les toits n'ont pas été recouverts d'une mousse verte, dont le perron n'est pas écaillé et ne laisse pas voir les briques rouges... Je vois d'ici la petite maison basse avec sa galerie que soutiennent de petits piliers en bois noircis et qui fait le tour de toute la maison, afin que par un temps d'orage ou de grêle, on puisse fermer les volets sans se mouiller. Derrière la maison, des
merisiers en fleurs, des rangées entières de petits arbres fruitiers, noyés dans la pourpe des cerises et dans la mer bleuâtre des prunes couvertes d*un duvet plombé ; un large érable, à l'ombre duquel un tapis est étalé pour le sommeil ; devant la maison une cour spacieuse, verdoyante d'une herbe courte et fraîche, foulée par les pas de ceux qui vont du hangar à la cuisine et de la cuisine au logis des maîtres : une oie au long col buvant de l'eau avec ses oisillons délicats cpmme leur duvet ; une palissade où pendent des enfilades de poires et de pommes sèches et des tapis mis à l'air, un chariot de melons près du hangar, un bœuf dételé, paresseusement étendu à côté, tout cela a pour moi un charme inexprimable, peut-être parce que je ne le vois plus et que toute chose nous devient chère par la séparation... »
C'est ce que dit Mickiewicz en beaux vers au début de son poème Messire Thadée « Lithuanien o ma patrie, tu es comme la santé. Combien il faut t'apprécier, celui-là seul le sait qui t'a perdue. »
Le tableau de Gogol est exquis, il faut bien avouer cependant qu'il n'est pas très exact; le melon ne mûrit pas au moment pu le merisier est en fleur et l'on ne commence pas à conserver des poires et des pommes au temps des cerises. Gogol a groupé ici diverses impressions dans un ensemble synthétique auquel un vrai rural trouverait plus d'un détail à rectifier.
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. Ce qui le préoccupe surtout ici, ce n'est pas l'exactitude du détail, c'est Tidée d'établir un cadre charmant autour des deux bons vieux dont il va nous tracer les portraits. Son prétendu réalisme est ici terriblement idéaliste.
Athanase Ivanovitch a soixante ans, Pulchérie Ivanovna en a cinquante-cinq. Ils n'ont jamais eu d'enfants. Ils ont concentré l'un sur l'autre toute leur affection. Leur mariage a été un mariage d'amour. Athanase Ivanovitch a enlevé, il y a trente ans, celle qui est devenue sa femme et depuis ee temps là ils ont vécu comme Philémon et Baucis auxquels Gogol n'oublie pas de les comparer.
Glotho prenait plaisir à filer cette trame.
Il ne nous dessine pas leur portrait physique ; il nous laisse plutôt deviner le^ir portrait moral et, sans que nous sachions trop pourquoi ni comment, il nous inspire pour l'aimable couple la plus respectueuse sympathie. En revanche, il se plaît à nous décrire longuement le moindre recoin de la maison et l'humoriste qu'il y a chez lui reparaît dans certains détails tout à fait inattendus; par exemple dans le célèbre couplet sur la chanson des portes.
«... Ce qu'il avait de plus remarquable dans la maison, c'était la chanson des portes. Dès le inatin, elle retentissait par toute la maison. Je ne
puis pas vous dire pourquoi elles chantaient. Etaitce parce que les gonds étaient rouilles ? Le mécanicien qui les avait faites y avait-il mis quelques secrets ? Mais ce qu'il y a de remarquable^ c'est que chaque porte avait une voix à elle. La porte qui menait à la chambre à coucher avait une voix très fine de soprano ; celle de la salle à manger une voix rauque de basse ; mais celle de l'antichambre exhalait un son étrange, fêlé, en même temps lamentable, de sorte qu'en prêtant l'oreille on distinguait très nettement ces paroles : Batiouchki ia ziabnou (mes amis, je gèle). Je sais qu'il y a beaucoup dé personnes qui n'aiment pas ce bruit ; mais moi je l'aime beaucoup et s'il m'arrive parfois d'entendre ici le grincement d'une porte, tout à coup la campagne me revient à l'esprit : une petite chambre basse, éclairée d'une chandelle plantée dans un vieux chandelier ; le souper est déjà sur la table, une sombre nuit de mai plonge par la fenêtre ouverte sur la table dressée ; le rossignol égayé de ses roulades le verger, la maison et la lointaine rivière, les branches s'agitent et bruissent. . . Ah Seigneur I quelle longue file de souvenirs se présente alors à mon imagination... »
Gogol raconte lentement, avec complaisance, les
* La répétition du mot remarquable se trouve dans Torigainai. En g^énéral les prosateurs russes sont beaucoup moins scrupuleux que nous en matière de répétition.
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occupations de ces braves gens qui ne font rien et il trouve le moyen de nous intéresser à cette oisiveté rurale dont nous retrouverons plus tard dans la littérature russe un tableau non moins séduisant dans TOblomov de Gonteharov^
Dans la vie du pan^ petit-russien la cuisine ne joue pas un rôle moins considérable que dans celle du barine moscovite et les menus des deux conteurs — pour peu que nous aimions la cuisine russe — nous font venir l'eau à la bouche.
Dans cette vie si paisible et au fond si monotone, l'arrivée d'un hôte est toujours la bienvenue. On le fête, on lé retient et c'est une nouvelle occasion de déguster les chefs-d'œuvre de la cuisine, les conserves,,les liqueurs domestiques.
Il n'est ménage si uni que la mort ne finisse par séparer. Pulchérie Ivanovna tombe malade ; elle sent qu'elle va mourir. Elle recommande son pauvre mari à la sollicitude de l'intendante lavdokha (Eudoxie) :
— Ecoute bien, lavdokha, quand je serai morte, veille sur ton maître, prends soin de lui comme de ton œil, comme de ton propre enfant. Veille à ce qu'on lui serve les plats qu'il aime, à ce que son linge et ses vêtements soient toujours pro-
* Gontcharov a malheureusement été oublié par M. de Vogué dan« le roman russe.
. * Seigneur.
près. Quand il viendra des visites, habille-le toujours proprement; sinon il lui arriverait de se montrer dans sa vieille robe de chambre. Car il oublie souvent quand c'est jour de fête. Ne le quitte pas des yeux, lavdokha, je prierai pour toi là-haut et Dieu te récompensera. N'oublie pas, lavdokha; tu es déjà vieille, tu n*as plus longtemps à vivre ; ne charge pas ton âme de péchés. Si tu ne prends pas soin de lui il n'y aura pas pour toi de bonheur en ce monde. Je prierai moi-même Dieu de ne pas te donner une bonne fin. Tu seras toimême malheureuse, tes enfants seront malheureux et il n'y aura pas de bénédiction de Dieu sur ta famille. »
Elle meurt, son mari écrasé de douleur . languit pendant quelques années et tombe en enfance.
Un jour qu'il se promenait dans son jardin il entendit une voix qui l'appelait : Athanase Ivanovitch ! Il se retourna et ne vit personne. Mais il se pénétra de l'idée que sa compagne le réclamait. Il se mit à maigrir, à fondre comme un cierge, et s'éteignit le jour où il n'y eut plus rien pour alimenter la flamme de sa pauvre vie.
Telle est la trame de ce récit d'où il semble que Gogol ait voulu bannir toute littérature et qui constitue un chef-d'œuvre inimitable.
C'est aussi un chef-d'œuvre que Ze Manteau^hïen qu'il ne comprenne qu'une trentaine de pages.
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Gogol Ta longuement médité. Il a eu l'idée première en 1834 ; il ne Ta terminé et mis au jour qu'en 1842*.
Nous connaissons fort bien la genèse de l'œuvre. Voici quelle en fut l'idée première.
Un petit employé dé bureau fort pauvre et grand chasseur, à force de privations et de travaux supplémentaires à réussi à économiser deux cents rou* blés pour s'acheter un fusil Lepage. Il s'en va à la chasse au marais ; l'arme lui est brusquement arrachée par un puissant roseau et disparaît dans l'eau bourbeuse. L'employé désespéré de cette catastrophe rentre chez lui et se met au lit avec la fièvre. Ses camarades émus de pitié organisent une souscription pour lui acheter un nouveau fusil dont la possession le rend à la santé.
Dans les remaniements successifs de l'œuvre le fusil est devenu un manteau.
Dans une administration, que Gogol se garde bien par prudence de préciser, servait un petit employé appelé Akakii Akakievitch Bachmatchkine. C'est probablement à dessein que Gogol lui a donné ce nom d' Akakii qui veut dire sans malice. Akakii est né fonctionnaire. Tous les directeurs, tous les chefs de service qui se sont succédé dans
^ La traduction du Manteau a paru dans le volume de Xarier Marnier, intitulé Au bord de la Neva (Paris Calmann Levy). Une autre traduction a été mise en yente dans la collection à dix centimes, publiée par M. Simon.
son administration l'ont toujours vu à la même place, appliqué au même travail, avec le même titre. Il travaille con amore, en artiste ; il éprouve une joie enfantine à calligraphier des papiers. Le souci de ses écritures le poursuit jusque dans la rue, si bien qu'il passe juste sous les fenêtres dont on jette les épluchures et qu'il se trouve tout à coup en tête à tête avec un muffle de cheval.
En rentrant chez lui il avale à la hâte un maigre dîner et se met à copier les documents qu'il a rapportés du bureau. S'il n'en a point, il fait de la calligraphie pour son agrément.
Ayant peu de besoins, il vit heureux avec quatre cents roubles d'appointements. Mais un beau jour l'hiver arrive. Akakii constate qu'il gèle dans la rue. L'étoffe de son manteau est devenue transparente et la doublure même est déchirée. Force est de porter le malencontreux manteau chez le tailleur. Le tailleur déploie le manteau, le tâte, J'examine dans tous les sens et déclare qu'il a fini son temps, qu'il faut en commander un nouveau.
« A ces mots, un nuage passa sur les yeux d'Akakii. Il lui semblait que tout tournait dans la chambre du tailleur... Un nouveau manteau, répéta-t-il comme dans un rêve, mais c'est que je n'ai pas d'argent pour cela.
— Oui un nouveau, dit avec un flegme barbare, le tailleur Petrovitch.
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— Et combien cela coûterait-il ?
— Environ cent cinquante roubles ?
Akakii supplie en vain le tailleur de réparer l'ancien. L'artisan reste inflexible. « Akakii s'en va par les rues, comme perdu dans un rêve.
Quelle affaire ! se disait-il en lui-même. Je ne croyais pas que nous en arriverions là... et après un silence il reprit : Ainsi voilà ! Ainsi voilà où BOUS en sommes. Vraiment je ne supposais pas qu'il en serait ainsi... Après un plus long silence il reprit : Ainsi voilà.. ! voilà une chose inattendue ! Cela ne pourrait... Quelle a£faire ! »
Et au lieu de s'en aller chez lui, il prit sans s'en apercevoir le côté opposé. Un ramoneur le heurte en passant et lui noircit l'épaule, une hotte de plâtre tombe sur lui du haut d'une maison en construction. Mais tout à coup il se cogne à un agent de police qui était en train de savourer sur sa main hâlée une prise de tabac et qui lui dit :
— Pourquoi te jeter sur la gueule des gens ?
N'as-tu pas le trottoir ?
Cette circonstance l'obligea à s'observer et à reprendre le chemin de la maison...
Le dimanche suivant il retourne chez le maudit tailleur dans l'espérance de l'attendrir. Vains efforts ! Le tailleur persiste à vouloir faire un manteau neuf. Mais il réduit ses prétentions à quatrevingts roubles.
Akakii se décide au sacrifice: Il possède en tout quarante roubles d'économies. Comment doubler cette somme ? Akakii calcule qu'il peut restreindre certaines dépenses quotidiennes, se priver dé thé le soir, — terrible privation pour un Russe — aller travailler le soir dans la chambre de son hôtesse pour ne pas user d'huile dans la sienne, éviter les mauvais pavés dans la rue pour ménager ses chaussures et diminuer ses frais de blanchissage.
Il en arrive à concentrer toutes ses idées, toute, sa vie sur l'acquisition du précieux manteau. Pétersbourg en ce temps-là n'avait point de grands magasins de confections ou comme on dit là-bas, d'habits prêts.
Le directeur de son administration lui alloue une gratification plus forte que d'habitude. Il a enfin réuni les quatre-vingts roubles !
Il va avec son tailleur acheter l'étoffe et la doublure. Petrovitch travaille pendant quinze jours au précieux manteau. Akakii le met pour aller à son bureau et jouit de l'admiration et des compliments de ses collègues. L'un d'entre eux décide même qu'il donnera un thé le soir même pour fêter l'inauguration du vêtement. Akakii ne peut refuser de s'y rendre et pour la première fois de sa vie il se résigne à aller dans le monde. Il boit même du Champagne et vers minuit il entreprend de retourner chez lui, la tête un peu lourde et les
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jambes incertaines. Les rues sont désertes ; il fait un froid de loup ; tout à coup le promeneur nocturne est attaqué par des rôdeurs — les apaches n'étaient pas encore inventés — qui lui enlèvent brusquement son manteau. L'un d'entre eux lui envoie un coup de pied qui le fait rouler dans la neige.
Il rentre chez lui effaré, grelottant. La propriétaire l'engage à se rendre chez le commissaire du quartier pour déposer sa plainte. Il y court à dix heures; le fonctionnaire dormait encore; il revient à onze heures ; le commissaire était sorti. Enfin il met la main sur lui . Mais d'accusateur il se trouve brusquement transformé en accusé : Pour quelle raison était-il si tard dans la rue ? Ne sortait-il pas de quelque mauvais lieu ?
Pour la première fois de sa vie ce jour-là, le ponctuel Akakii n'alla point à son bureau !
Le lendemain, il y reparaît, défait, lamentable, couvert de sa vieille capote qu'il a heureusement conservée. On l'engage à recourir non pas au commissaire qui l'a si mal reçu, mais à un gros personnage qui porte le titre de général. Gogol qui a si plaisamment caricaturé les fonctionnaires de province dans le Revisor, ne nous présente pas le général pétersbourgeois sous un aspect plus sympathique. Le général a pour devise ; Sévérité, sévérité, sévérité. Tous ses subordonnés trem-
blent devant lui. Il reçoit le pauvre Akakiî avec la dernière brutalité.
— Eh ! quoi, monsieur, ne connaissez-vous pas la marche à suivre. Vous auriez dû d'abord présenter une supplique à la chancellerie. Elle aurait été remise au chef de bureau, qui l'aurait transmise au chef de division, puis au secrétaire qui me l'aurait mise sous les yeux.
— Là-dessus le général s'emporte :
Savez-vous à qui vous parlez ? Comprenez-vous
qui est devant vous ? Le comprenez-vous? Je vous le demande.
Akakii sort épouvanté. Dans la rue sévit une tempête de neige. Il prend froid et se met au lit en rentrant chez lui. Une fièvre violente se déclare. Dans son délire, Akakii revoit toujours le manteau et les misérables qui le lui ont volé et le général qui Ta reçu de façon si brutale .
« Enfin il rendit son âme à Dieu. On ne mît les scellés ni sur sa chambre, ni sur ses effets, d'abord parce qu'il n'avait pas d'héritier et ensuite parce que tout son héritage consistait en un paquet de plumes d'oie, une main de papier blanc, trois paires de bas, quelques boutons de pantalon et la capote que nous connaissons. A qui tout cela échut-il ? Je ne sais.
« On emporta Akakii et on l'enterra. Et Pétersbourg continua de vivre sans Akakii Akakievitch,
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comme s'il n'avait jamais existé. Ainsi disparut, s'évanouit un être qui n'avait jamais eu ni protecteurs ni amis, auquel personne ne s'était intéressé, pas même le naturaliste qui ne néglige pas l'occasion de piquer une vulgaire mouche sur une épingle et de l'examiner au microscope. Cet être avait supporté humblement les plaisanteries de bureau ; il avait cheminé vers la tombe sans aucune aventure extraordinaire. Vers la fin de sa vie un manteau avait pour un instant illuminé sa route, égayé pour une minute sa pauvre existence... Et puis un épouvantable malheur avait fondu sur lui, un de ces malheurs comme il en fond aussi sur les puissants de ce monde. Quelques jours après sa mort, l'administration envoya chez lui un garçon de bureau pour l'inviter à reprendre son service immédiatement. Le chef le réclamait, le garçon de bureau rapporta cette réponse :
Il ne reviendra plus. Voilà quarante jours qu'on l'a enterré.
C'est ainsi qu'on apprit à l'administration la mort d'Akakii Akakievitch. Le lendemain même à sa place était assis un nouvel employé; il était beaucoup plus haut de taille et au lieu d'écrire en belle ronde il écrivait en anglaise expédiée ».
Le récit devait finir ici et Gogol aurait pu laisser au lecteur le soin d'en tirer lui-même la morale.. Mais Gogol aime le merveilleux et il a tenu à en.
introduire même dans l'histoire du pauvre petit employé.
Quelques jours après sa mort un récit étrange circule dans la capitale ; toutes les nuits, aux environs du pont Kalinka apparaît un revenant; il a l'aspect d'un employé, il réclame un manteau volé, et sans égard pour les noms ou les titres, il enlève aux passants les manteaux — si précieux qu'ils soient — qui lui tombent sous la main. Un ancien collègue d'Akakîi l'a parfaitement reconnu. Toute la police est mise sur pied ; mais elle ne réussit point à s'emparer du revenant qui continue ses déprédations nocturnes.
Cependant, le général a appris la mort d'Akakii. Il sent qu'il n'y a pas été étranger et il en a quelques remords. Il cherche à s'étourdir par les plaisirs. Un soir, tandis qu'il se rendait à pied chez sa maîtresse, au milieu d'une tempête de neige, il sent une main qui le saisit au collet. Il se retourne ; il reconnaît Akakii :
« Enfin te voilà; j'ai besoin de ton manteau. Tu ne t'es pas soucié du mien, tu m'as même dit des choses dures. Donne-moi le tien. »
Le général se dépouille de son manteau et tout tremblant retourne chez lui.
Nous nous imaginons qu'il va se mettre au lit et mourir à son tour des suites de cet incident Gogol n'a pas voulu être aussi sévère. La leçon a