‹ Nicolas LeblancChapitre 12 sur 50 · LELIÈVRE, GILLET · texte numérisé non relu

LELIÈVRE, GILLET

Malgré sa bonne volonté, Leblanc, jusqu'à son retour, ne peut continuer ses communications; dans tous ses rapports avec l’agence des mines, il se montre géologue et minéralogiste distingué.

Ce n’est que deux ans après, lorsque les échantillons qu'il avait expédiés de l’Avevron et qui avaient été égarés, furent retrouvés, que, sur une invitation de l’agence des mines du 26 floréal an VI, Leblanc reprend et résume, dans un long rapport, toutes ses observations et les résultats de ses études.

La cause de ce retard, il nous l'indique dans une.

42 NICOLAS LEBLANC 4 note écrite de sa main en tête de ce rapport : « Ce. rapport ou plutôt ce précis était disposé dès le commencement de frimaire; ce sont des expériences |

essentielles et qui exigent toujours un certain temps

et qui, d’ailleurs, ont été dérangées, interrompues | par mille circonstances, toutes plus malheureuses |

les unes que les autres, qui l’ont retardé. » La vérité en effet est que Leblanc était revenu de

sa mission dans un état de détresse complète et.

qu’il n'avait pas alors à sa disposition de laboratoire pour les analyses et expériences nécessaires à la confection de son mémoire. |

Leblanc envoie donc à l’agence des mines son mémoire sur les mines d’alun et de couperose situées dans le département de l'Aveyron, près de la commune de Saint-Georges, à 4 myriamètres environ de la ville de Milhau,

Dans ce mémoire, malheureusement d’une trop

grande étendue pour qu’il nous soit possible de le.

transcrire en entier, Leblanc, après une description de l’aspect de la montagne connue sous le nom du Larzac, et du plateau qui la couronne, d’une étendue de plus de 20 myriamètres de circonférence, en décrit l’aspect géologique et pittoresque, indique sa position dominant la ville de Milhau au nord et la rivière du Tarn, du même côté, sur une étendue d'environ 2 myriamètres.

« Les côtes de cette montagne, dit-il, décrivent ensuite, vers l’ouest, une portion de cercle dans l'étendue de laquelle se trouve placé Saint-Georges.

« De très grands ravins ont découpé toutes les

côtes du Larzac, de manière que chaque portion présente à l'œil du voyageur, qui en est encore QE à autant de montagnes séparées.

« Du côté de Saint-Georges, dans une portion cireulaire qui parcourt, de l’ouest au sud, les parties du Larzac séparées par des ravins profonds et par là devenues plus remarquables, sont les noms de montagnes du Causines, Roc-Longue, Menacle, Binet, Roc-Rue, Lavincas, etc. Au pied de ces montagnes, dans la commune de Saint-Georges même, passe un petit cours d’eau qui porte le nom de rivière de Cernon. L'élévation de ces montagnes, ou plutôt du Larzac est de plus de cent toises au-dessus du niveau du Cernon, et, presque partout, les côtes de la montagne sont en talus très rapide, et plusieurs sont coupées à pic; les rochers dépouillés qui se rencontrent sur ces surfaces, principalement dans les intersections formées par les ravins, appartiennent à des lits de roche calcaire, de grès, de schiste argileux, etc. Il parait que c’est sur les parties de la montagne appelées Lavincas et Roc-Rue que l’on a reconnu la première fois le minerai d’alun dont nous nous occupons.

« Il se trouve placé entre des bancs de roche calcaire, aux trois quarts au moins de la hauteur de la montagne. C'est un schiste argileux mêlé de beaucoup de pyrites martiales dont l’efflorescence, très avancée vers des excavations dont nous parlerons dans un instant, montre souvent de grandes quantités de minerai rempli de stillations soyeuses, connues sous le nom d’alun de plume; plusieurs galeries présentent une épaisseur de deux ou trois pieds d’un

minerai dont la grande richesse se reconnaît à l’œil |

simple. Aïnsi que peut en juger l’agence des mines par les échantillons que je lui fais passer. »

Nicolas Leblanc poursuit en constatant la présence de divers filons de houille d'assez bonne qualité et

très utile pour l'extraction de l’alun. Il observe même |

que les galeries établies précédemment, restes d’anciennes exploitations, ont été percées dans le voisinage de gisements abondants de charbon. Il continue dans ce mémoire à signaler les inclinaisons des couches de houille, jointes à celles du minerai, qui permettront plus tard de faire, de suite, des fouilles fructueuses sur les montagnes de Lavincas et de Roc-Rue qui, dit-il, « sont en état de fournir pendant de longues années à une très grande exploitation. »

Il insiste aussi sur la richesse de la mine de Saint- Georges, qu’il qualifie de « première espèce et qui contient l’alun tout formé et n’a besoin que d’être lessivé », et sur l'intérêt qu'il y aurait à ne pas distraire, dans une concession à accorder, celle de l’alun de celle du charbon, si nécessaire à cette fabrication et à la conservation même du minerai,

Leblanc s'étend ensuite sur les moyens à employer pour remettre en état les anciennes exploitations de la mine de Saint-Georges, sur les traitements secondaires d’autres minerais mélangés à l’alun, « qui diminueraient les frais de revient et pourraient permettre à des fabriques de travailler avec succès. »

Et même, à propos de la présence abondante de la couperose verte (sulfate de fer), intimement unie à l’alun, Leblanc donne un moyen pratique de séparer

facilement ces deux sels. C'est sur ces expériences qu’il termine en ces termes son très étendu et très

savant rapport :

« La couche de minerai, dans laquelle j'ai pris les échantillons que ;j’envoie à l’agenee, appartient à la vérité aux parties les plus riches en alun de plume, mais plusieurs endroits, où cette cristallisation paraît peu ou point du tout, se trouvent souvent aussi d'une grande richesse.

« Il faut observer que la quantité de sulfate de fer ne se trouve pas partout dans les mêmes proportions et que, lorsqu'il est abondant, la séparation de l’alun est plus difficile, et j'ai trouvé que la couperose en retenait toujours de grandes quantités, comme il est aisé de s’en convaincre, même à l'œil simple, par la seule conformation des cristaux de ce même sulfate que je remets à l'agence; si, dans le courant de l’opération, on manque les circonstances favorables à la séparation, alors elle devient presque impossible; 1l s'établit une véritable surcomposition; ce jeu des mélanges et des affinités est bien digne de la curiosité du chimiste et du physicien; et si les circonstances me favorisaient, je ferais mon possible pour débrouiller ce chaos, auquel j'ai déjà travaillé plusieurs fois. Je suis parvenu à obtenir l’alun de plume à volonté pendant la cristallisation. On me pardonnera cette digression; c'est aux gens de l'art que je

l'adresse.

« Signé : LEBLANC. »

Comme complément à ce qu’il dit plus haut, nous

eroyons devoir placer ici, bien qu’il appartienne à « une époque plus éloignée, un mémoire de Leblanc | sur la manière de fabriquer l’alun industriellement: Non seulement il s'applique à trouver un moyen de | préparer l’alun à Paris et à Cuissy, mais il en produit, | une certaine quantité. Il soumet des échantillons à, la Société d'encouragement pour être appréciés. Il pense aussi à l'emploi qu’on pourrait en faire en.

teinture.

Dans ses papiers nous trouvons une lettre de M. Roard, directeur des teintures des Gobelins, en date du 19 thermidor an XIII. « Chargé de examen de ces produits, le comité prend les idées du citoyen Leblanc en considération et accepte sa proposition de lui fournir une quantité suffisante d’alun pour être essayé dans la teinture. » Ce mémoire nous paraît curieux, en ce qu'il donne une idée assez exacte de l'avancement de la chimie et de la science du chimiste :

« La nature, dans les minerais de couperose et … d’alun, offre ce dernier dans un état imparfait, c’està-dire qu'il n’est composé que d’acide sulfurique et de terre argileuse appelée alumine. La proportion de 25 d'acide et 18 d’alumine suffisent, avec l'addition de 13 de potasse, pour confectionner un quintal d’alun parfait; mais cette combinaison de la potasse ne s'opère pas par une vole aussi simple que la théorie semble le présenter; d’abord cette proportion, dont nous venons de parler, qui doit être combinée avec 44 d’eau pour acquérir la propriété de

SA VIE — SES TRAVAUX 41 cristalliser, n’est pas tellement disposée qu’il suffise de présenter à un sulfate d’alumine simple la quantité de potasse proportionnelle à sa masse. C’est en faisant distraction d’une partie de la base du sulfate d’alumine simple que la potasse agit et, convertie | en sulfate de potasse, elle se combine avec le sul- | fate d’alumine non décomposé.

« Il en résulte, d’après mes expériences :

« 1° Que la proportion de 95 d'acide et 18 de terre n’est pas celle qui se trouve dans le sulfate d’alumine simple ; 2° que l’affusion de la potasse avant de pouvoir se combiner utilement, c’est-à-dire, pour la con- | fection de l’alun parfait, décompose autant de sulfate d’alumine simple qu’elle en procure dans l’état de perfection; il y a donc perte de moitié en sulfate d’alumine simple, par ce procédé : c’est-à-dire, que là où l’on aurait pu obtenir un quintal d’alun parfait, on n'obtient que la moitié du quintal. Il s'ensuit que tout procédé qui présenterait la potasse munie du principe qu'elle dérobe avant d'agir dans la con- fection de l’alun, procurerait le quintal entier, au lieu de 50 livres auxquelles on a été réduit dans le pre- mier cas. Il y a plusieurs procédés pour parvenir à cette économie.

« Il en est qui sont importants par de nouveaux bénéfices qui peuvent être rigoureusement démontrés.

« On suppose une quantité de sulfate d’alumine simple, capable de subvenir à la confection de 4 000 livres d’alun parfait ; on aurait dépensé, par l'opération ordinaire, 65 livres de potasse, et l’on n'aurait obtenu que 500 livres d’alun, tandis que, par le procédé que

je proposerai, on aurait dépensé 130 livres de potasse |

et le produit serait de 1 000 livres d’alun; ensuite, dans | ce dernier cas, on aurait un troisième produit qui est d'une consommation assurée, et qui donnerait, au |

plus bas prix, 80 francs dont plus de moitié serait un pur bénéfice. On peut ajouter pour le minerai de! Cuissy, qui se trouve à peu près dans un état de satu- |

». se présente dans le cas du premier procédé, est un grand obstacle par les embarras multipliés, perte de

* ration, que l’abondance du précipité d’alumine, qui.

substance, perte de temps, etc., qu'il occasionne, ainsk.

qu'on s’en est déjà assuré.

« Toutes ces observations doivent être spécialement appliquées à ce même minerai de Cuissy.

Les modifications, dont les moyens que je propose pourraient être susceptibles, relativement aux minerais qui peuvent différer de celui-ci et même entre eux, seront toujours relatives aux diverses proportions des parties qui les composent, et l’on n’a pas entendu entrer ici dans tous ces détails.

« Signé : LEBLANC. »

Au moment de son départ pour le Tarn et l’Aveyron, Leblanc fut chargé, nous dit-il, par une délibération de la commission temporaire des arts, adjointe au comité d'instruction publique, en date du 419 prairial de l’an IIL, de visiter, dans le cours de ses voyages, les dépôts scientifiques et littéraires, d’aviser aux moyens de conservation des objets d'art et de science, d'accélérer les catalogues, etc., en conférant avec les administrations et agents nationaux, et d’en

« SA VIE — SES TRAVAUX |. 49 rendre compte”à son retour. « J'ai cru, écrit-il, qu'il était de mon devoir de vous donner mes observations, quoique l’organisation du gouvernement ait, depuis, pris de nouvelles mesures ; gêné par plusieurs circonstances malheureuses, il ne m'a pas été possible de faire tout ce que mon zèle me dictait. Quoi qu’il en soit, ce que les circonstances ont pu me fournir, je vais l’exposer. »

Aussi Leblanc envoie-t-il plusieurs rapports offi- : ciels au ministre et à la commission temporaire, sur la ville et la cathédrale d’Alby, sur les mesures à prendre pour la conservation de divers monuments historiques et objets d’arts, sur les bibliothèques du

Tarn et des départements voisins, sur la ville de

Montauban, et les trente mille volumes de sa bibliothèque.

À propos de ces bibliothèques, provenant toutes de couvents, il fait remarquer de quelle utilité il serait

de les faire servir à l'instruction des masses en les mettant à la disposition du public.

Il conclut judicieusement que les conservateurs, malgré leur bonne volonté, ne peuvent suffire à lorganisation de tous les livres et manuscrits. La cause en est que, n'étant pas rétribués et leur concours étant purement honorifique, ils sont obligés de re-

chercher dans d’autres occupations des moyens

d'existence et ne peuvent se consacrer à une orga-

nisation qui réclame un prompt remède.

Leblanc était, en effet, membre de beaucoup de sociétés savantes, qui réunissaient un grand nombre

d'hommes d'élite dans toutes les branches des arts, | 4

des sciences, des lettres, etc. Dans cette période si féconde en hommes de talent et en découvertes, beaucoup de ces sociétés savantes, quoique privées, sup= pléèrent à celles qui venaient d’être supprimées, et facilitaient aux hommes de talent le moyen de se grouper et de centraliser leurs forces et leurs intelli= gences dans un intérêt de progrès commun.

Il est l’un des fondateurs de la Société de santé « qui, dit-il, s’est établie à Paris depuis quelque temps et qui réunit les meilleurs praticiens qui com: posaient précédemment la Faculté de médecine, la Société royale de médecine, etc. : les Desessarts, Portal, Foureroy, Laporte, Audry, Touret, Pelletan, Chaussier, Allan, etc., et plusieurs pharmaciens célèbres. »

Il est aussi de la Société académique des sciences,: et, parmi les candidats qu’il présente, se trouve l’abbé Grégoire, avec lequel il est lié d’amitié, et dont il apprécie la valeureténumère les mérites en ces termes:

« Nous vous rappelons cette persévérance avec laquelle il combattit cet esprit dévastateur, ce honteux vandalisme qui, plus d’une fois, menaça la France d’une ruine entière et très prochaine.

« Plus grand, plus fort au milieu des dangers que les orages révolutionnaires ont tant multipliés, ce. législateur ardent défendit les sciences, les arts, nos monuments et ces principes éternels de justice et

d'humanité.

« Son coopérateur quelquefois, j'ai éprouvé cette satisfaction bien grande, qui venait de la présence d’un homme instruit, doux, tolérant et je rends

grâce à la Société académique des sciences de m'avoir commis pour l’entretenir d'un candidat, pour lequel j'ai toujours été pénétré d'estime et de vénération. »

Le Lycée des arts était une de ces sociétés qui comptait le plus grand nombre de ces hommes distingués, et qui, quoique libre, avait toute l’importance d’une académie; aussi tous les membres tenaient-ils à honneur d’y faire de sérieuses communications, d'y lire des mémoires sur leurs études, leurs résultats, leurs recherches. Leblanc y faisait de fréquents rapports, et ce fut souvent à cette Société, dont il faisait partie comme membre du directoire avec voix délibérative (31 mai 1793), et qui lui avait décerné en prix une médaille, cette même année 1793 (9 juin), — ce fut à cette Société, disons-nous, qu’il fit part d’abord d’un grand nombre de ses travaux, et que notamment il envoya le rapport le plus complet de son exploration du Tarn et de l'Aveyron.

Ce document , quoique d’une grande étendue, nous le donnons tout entier; il résume toute la mission de Leblanc ou, pour mieux dire, toutes les missions de Leblanc; il fera mieux connaître que nous n’aurions pu le faire par des extraits, les rapports partiels que nous avons cités plus haut.

Notice sur quelques observations communiquées par le citoyen Leblanc, au Lycée des arts, dans la séance du Directoire, le sept fructidor de l'an IV.

« Citoyens,

« Requis par le gouvernement, pour aller diriger,

dans les départements du Tarn et de l'Aveyron, des

exploitations de mines, d’alun et couperose; et, en même temps, invité par l'agence des mines à exercer des explorations dans le courant de mes voyages, je prévins le Lycée, et sa sollicitude pour la propagation des connaissances utiles le détermina à prendre une délibération, qu’il était bien dans mon intention d'employer d’une manière conforme aux vues qui l'avaient dictée.

« Si j'ai passé la plus grande partie du temps de ma mission à parcourir des montagnes, gravir des rochers, suivre des ravins, dans des lieux enfin où tout est encore brut, j'ai eu le bonheur au moins, dans quelques occasions, de fréquenter des lieux où les sciences et les arts ont des amis; et, quoique des circonstances trop malheureuses m'’aient souvent réduit à l’inaction, quoique je ne puisse vous entretenir que d’un bien petit nombre d'objets, vous serez dédommagés lorsque je vous parlerai de quelques artistes, qui unissent tous leurs efforts et leurs vœux aux nôtres, pour l'accroissement et la conservation des arts.

« Occupé d’abord à vérifier sur les parties limitrophes des deux départements cités, des parties de montagnes et de rochers sur lesquelles on avait eru remarquer de grandes richesses en alun, je reconnus, dans une très grande étendue, un schiste abondant, plus ou moins pyriteux et dans lequel la terre magnésienne se trouve toujours dans de grandes proportions; il existe beaucoup d’efflorescences aux surfaces de rochers, principalement le long d’une petite rivière appelée le Rance, dans le district de

Saint-Affrique, département de l'Aveyron. Le rocher de Saint-Félix surtout, près-la commune de Saint- Sernin, présente abondamment des efflorescences, et le sulfate de magnésie qu'elles fournissent est en même temps le plus pur que j'ai trouvé dans ces contrées. Je suis obligé de dire que ces efflorescences qui, dans certains temps de chaleurs et de sécheresses, paraissent quelquefois sur de grandes surfaces, en ont imposé à quelques minéralogistes, dont les recherches se sont bornées aux observations chimiques.

« J'ai, dans un rapport envoyé à l'agence des mines, dans le temps, communiqué à cet égard des observations que je crois devoir rapporter ici :

« La matière effleurie se présente sur les surfaces des rochers, sous différents aspects; quelquefois elle est d’une extrème blancheur et dans un état pulvérulent, en sorte qu’un souffle suffit pour l'emporter; elle présente alors au toucher la finesse et la légèreté de la farine fleur, c’est le sulfate de magnésie, et je n'ai jamais trouvé que l’efflorescence de l’alun ou de la couperose présentät le même phénomène; la matière de ces derniers sulfates reste toujours plus ou moins dure; je l’ai trouvée, sur la surface des rochers, tou- Jours concrète et très adhérente aux parties du schiste où son exsudation s'était faite.

« Dans la partie du nord-est de ce même département, près la commune de Requista, un ruisseau, nommé le Viaure, coule à travers des rochers très volumineux et entièrement composés de gneiss, dans les excavations desquels j'ai trouvé des matières effleuries qui m'ont fourni l’alun le plus pur. Au

| FEENR 54 NICOLAS LEBLANC \ moins n’y ai-je aperçu aucun autre sulfate que celui d’alumine; j'ai adressé à l’agence des parties de ce schiste dans l'état brut et dans l’état effleuri. Parmi tous ces terrains et rochers alumineux très fréquents dans les montagnes du Rouergue et qui se retrouvent également dans quelques parties des Cévennes, la mine la mieux connue et la plus importante est celle du Larzac, dont l’exploitation a été entreprise du côté de Saint-Georges près Milhau.

« Cette mine sur laquelle j'avais commencé un rapport, dont on vous a donné communication, est d’une grande richesse et capable de fournir à une grande exploitation. Le minerai s’y rencontre fréquemment dans des épaisseurs considérables et entièrement effleuri. À la vérité l’alun y est souillé par le sulfate de fer, ce qui exige des connaissances, et, dans la manipulation, des soins sans lesquels on n'obtiendrait jamais qu'un alun bien imparfait ou même point d’alun du tout.

« Dans un département voisin, la Lozère, près Saint- Albin, on exploite maintenant aussi une mine d’alun, qui paraît être d’une très bonne espèce; nous devons donc espérer que ce genre d’industrie s’établira chez nous et que nous saurons nous délivrer du tribut que que nous n'avons cessé de payer à l’étranger, pour des matières qui se trouvent abondamment répandues sur notre sol.

… «de ferai encore quelques observations sur les mines d’alun, leur importance l'exige, et le Lycée ne me saura pas mauvais gré de cette digression, puisqu'elle a pour objet l’une des parties les plus importantes

de notre industrie commerciale et manufacturière. » « Tout le monde sait que généralement les mines d’alun résultent des pyrites martiales qui, en raison des quantités de terre argileuse qu’elles contiennent en elles-mêmes, ou dans le schiste qui les renferme, fournissent plus ou moins de sulfate d’alumine. Lorsque ces pyrites n’ont éprouvé aucune délitescence, c’est alors une mine d’alun ou de couperose de la première espèce, et l’on ne peut, sans le secours d’une calcination artificielle ou spontanée, en extraire aucuns vitriols; si, au contraire, ces pyrites ou schistes sont effleuris, c’est la mine de la seconde espèce, et la lotion peut immédiatement en extraire tous les sulfates; mais l'opération qui les sépare n'est point arrivée à un degré de perfection tel que l'on puisse obtenir aucun de ces différents sulfates dans un véritable état de pureté. L’alun, qui nous occupe essentiellement ici, se trouve presque toujours surcomposé par le sulfate de fer, et cet inconvénient est grand pour plusieurs opérations dans les arts où cette substance est indispensable.

« Les phénomènes qui se passent pendant l’opération que l’on emploie pour la séparation de l’alun dans

. ces sortes de cas, m'ont porté à penser que, dans les

filets soyeux, qui se forment par une stillation lente à travers les interstices du schiste et qui constituent ce que l’on nomme alun de plume, les sulfates de fer et d'alumine n’y sont pas absolument combinés ; et, à la faveur des instruments d'optique, j'ai souvent distingué dans ces filets des cristallisations de sulfate de fer à côté de celles d’alun, et, si l’on fait attention

à l’impossibilité, où l’on a été jusqu'ici, de séparer ces deux sulfates lorsque l'opération a été manquée une première fois ou que les cristaux d’alun se sont trouvés colorés, on verra que l’inquination, ce que j'appelle surcomposition, s'opère réellement dans le travail de l'atelier.

« J'ai beaucoup d’autres faits sur cette question importante, par exemple la production artificielle de l’alun de plume, ce qui indique les conditions dans lesquelles se trouvent ces matières lorsque la nature travaille à leur efflorescence, et la séparation exacte de ces deux vitriols dans cette même opération; mais je suis déjà au delà des bornes que j'ai dû me prescrire dans cette notice et je vais passer à d'autres objets.

« Les richesses minérales du pays, connu précédemment sous le nom de montagnes du Rouergue, ne se bornent pas aux schistes alumineux, on y trouve encore le cuivre, le plomb, le fer, l'antimoine, le manganèse, la houille, etc., et des marques bien certaines de plusieurs exploitations sur lesquelles l'histoire ne nous a rien transmis ; la chronique vulgaire assure qu'elles ont été faites par les étrangers anglais ou romains.

« Quelques fouilles y ont fait découvrir des instruments et d'autres objets d’art antiques, que la détresse ne m'a pas permis de consulter, ni de recueillir.

« Enfin, chargé par la commission temporaire des arts de visiter les dépôts scientifiques et littéraires, lorsque les affaires de ma mission le permettraient,

j'ai pu voir quelques monuments des arts, rencontrer des artistes et adoucir les impressions qu’une vie sauvage et malheureuse avait depuis longtemps portées sur moi. C’est la ville d’Alby qui m'a principalement fourni ces dernières occasions, et je rapporterai ici littéralement ce que j'en ai dit dans mon rapport au Conseil de conservation des objets d'art et de science dans l’une de ses dernières séances. Alby, ville située sous un beau ciel, au milieu d’une plaine riante et fertile, renfermant une population de plus de dix mille âmes, possède des monuments, et le zèle, le patriotisme d’un grand nombre de ses habitants, soutient et fait fructifier aujourd’hui les institutions bienfaisantes, nécessaires à l'instruction publique et à la génération des mœurs républicaines. Aux circonstances heureuses d'une masse de bons citoyens, amis de l’ordre et bons républicains, se joint celle d’un bon choix dans les professeurs qui,

aux écoles centrales, dirigent l'instruction de la jeunesse. Ces professeurs, la plupart sortis des écoles célèbres de Sorrèze, n’ont rien épargné, et j'en at

été le témoin, pour animer leurs élèves et tous les citoyens qui ont un si grand intérêt à réparer le temps pendant lequel l'instruction a été comme abandonnée,

« L’inauguration des écoles, les fêtes de la Victoire, de la Jeunesse, celle des Epoux, célébrées avec dé-

| cence et majesté, ont été autant d'occasions, où le zèle des corps constitués des agents de l'instruction publiqué et de tous les bons citoyens s'est manifesté,

et où se produit cet enthousiasme salutaire qui, dans

le cœur de l’homme de bien, est toujours la suite d’une

satisfaction nouvelle et le précurseur d’un nouvel efforl pour l'intérêt de la chose publique.

Alby présente dans la ci-devant église Sainte-Cécile un des plus beaux monuments anciens. La vastitude du vaisseau, la solidité et l'exactitude de la construction, la hardiesse de ses voûtes, la précision des nervures, la fraîcheur des peintures, le fini des beaux dessins arabesques, sont autant d'objets qui, en fixant l'œil de l’observateur, attestent le talent de nos pères et le bon goût des artistes de ce temps-là. Ce pays n’a pas été plus exempt que beaucoup d’autres, des fureurs du vandalisme ; plusieurs objets précieux ont été détruits, mutilés par ces ennemis du bonheur public. Ce que l’on appelle chœur de l’église est entouré d’une balustrade en pierre, dont les sculptures, dans la découpure des ornements multipliés qui chargent cette architecture déliée, étonnent et font douter que le ciseau ait jamais pu suffire à tant de détails et en surmonter toutes les difficultés; cette partie, facile à détruire par son extrême délicatesse et sa fragilité, fut assaillie par un peuple nombreux et égaré, lorsqu'un artiste éclairé, courageux, se précipitant au milieu de la foule, parla du monument comme d’une propriété des arts à laquelle étaient attachées la gloire de la nation et la prospérité publique. Le grand nombre fut touché de ces observations, les coups * furent suspendus et la décision d’une espèce de jury, adroitement proposée, sauva le monument. »

Cette mission dans le Tarn et l'Aveyron a été loin d’être profitable pour Leblanc, et, de retour à Paris,

| il s’y trouve dans la situation la plus précaire; sa | femme et ses quatre enfants sont pour lui une cause constante de chagrins et d’inquiétudes ; il est revenu sans avoir rien recu de ses honoraires; le concessionnaire Morlhon lui doit 5 000 livres, qui ne lui | seront jamais payées.

Malgré ses angoisses, Leblanc travaille toujours, | mais il est aisé de voir que ses travaux et ses recher- ches se portent toujours vers la chimie industrielle. Les mémoires qu'il lit aux diverses sociétés sa- | vantes dont il est membre, au Lycée des arts, à la société académique des sciences, etc.; ceux qu'il adresse au ministre, tout indique bien la préoccupation de trouver, dans l’industrie des produits chimi- | ques, des moyens d'existence pour lui et les siens. Dénué de toutes ressources, sa détresse perce discrè- | tement dans toutes ses lettres et tous ses mémoires. | Il ne récrimine pourtant pas bien vivement, le | pauvre travailleur méconnu, le pauvre inventeur | spolié. C’est à peine s’il ose de temps en temps ré- | clamer la priorité pour quelques travaux qui servi- | ront à enrichir plus tard quelques industriels peu | scrupuleux.

Nous allons bientôt retrouver Leblanc occupé de | revendications et de sollicitations qu'il ne cesse | d'adresser pour obtenir la restitution de sa manufacture ; toutefois, avant de reprendre cette partie de notre récit, nous allons encore mentionner divers travaux qui, bien qu’appartenant à diverses époques, se trouveront mieux réunis ici.

Bien que l'invention de la soude artificielle soit de nos jours le plus grand titre de gloire de Leblanc, ses | travaux sont importants encore dans plusieurs par- | ties de la science. Nous trouvons, entre autres, un |

travail sur le nickel.

Aujourd'hui que la production de ce métal est | abondante et d’une application universelle, il est cu- | rieux de montrer les idées de Leblanc sur le nickel, et le résultat de ses expériences dans un mémoire lu au Lycée des arts en 1798.

Vers 1786, Leblanc, lorsqu'il étudiait la chimie sous Darcet, s'était occupé, après son maître, de la séparation du nickel, que Cronstedt avait découvert en 1751 dans un arseniure de nickel.

Ce problème préoccupait beaucoup les chimistes, Vauquelin entre autres; Leblanc avait déjà fait à maintes reprises des expériences sur ce sujet, et, vers. 1798, il rédige un mémoire contenant ses observations; il le fait à ce moment, parce que, dit-il, « divers évènements ayant interrompu mon travail, je n'ai pu encore le porter à l’état de perfection que je m'étais proposé; mais comme j'ai cru remarquer quelques effets nouveaux et que je suis d’ailleurs prévenu qu'on pourrait abuser de ma confiance et s'approprier mes travaux, je me hâte de les communiquer au Lycée, et c'est d’ailleurs lui faire un hommage que je lui dois. »

On cherchait alors à isoler le nickel de l’arsenic, du fer, du cuivre, du cobalt, contenus dans un arséniure connu sous le nom de Kupfer Nickel. |

On doutait même encore que le nickel fût un métal

simple. Darcet, par des calcmations successives, était déjà parvenu à débarrasser ce minerai de tout le fer qu'il renfermait ; mais le régule qu'il obtenait contenait toujours des quantités considérables d’arsenic. « J'ai fait dissoudre, dit-il, dans l'acide sulfurique le régule du nickel, tel qu'on le connaît ordinairement, et j'ai constaté qu'il était très attirable à l'aimant; il contenait beaucoup d’arsenice en même temps et séparément; j'ai fait dissoudre celui qui avait été purifié par des fontes et des calcinations répétées. J’appellerai celui-ci régule du citoyen Darcet. Soumis à des fontes nouvelles, ce dernier régule était toujours insensible à l’action de l’aimant !. Il | étudie ensuite les dissolutions salines qu'il à obte- | nues. Ce sont des sulfates de nickel et de cuivre, de | sulfure d’arsenic; et par des dissolutions et des cris- | tallisations successives, il cherche à les séparer. | Néanmoins les sulfates de nickel qu'il a obtenus et | dont il-étudie au long les diverses formes cristallines contenant toujours beaucoup d’arsenic, il les torréfie à nouveau, et, dit-il : « Après les avoir précipités de | leur dissolvant, le précipité, poussé à une chaleur | assez forte, prit feu et brûla à la manière des pyro- | phores. Après cette espèce d'incinération, je le trai- | tai avec la poudre de charbon (procédé analogue à | celui qui est en usage aujourd’hui), et il me donna | de nouveau beaucoup de vapeurs arsénicales. Je | fis la réduction et le régule présenta à sa surface

! 4. Leblanc fait probablement cet essai d’aimantation sur | des fontes non refroidies, car on sait que le nickel perd la propriété magnétique vers 250,

une couleur jaune, plusieurs endroits de la cassure! avaient une couleur gris de fer. Ce régule était un | peu malléable et très attiré par l’aimant; il avait! d’ailleurs les autres propriétés du nickel. Je fis en-\ core des opérations par la voie des précipitations | fractionnées avec les alcalis : elles présentent des | phénomènes très curieux que je présenterai plus | tard. » & |

À cette époque, où l'existence du nickel comme | métal, corps simple, était, comme nous l’avons dit” plus haut, très controversée parmi les savants,

Leblanc revient à plusieurs reprises sur cette idée. que, en continuant et en perfectionnant ce genre. d'expériences, interrompues à son grand chagrin, « on pourrait peut-être conserver une existence au nickel comme métal de son genre. »

Dans les conclusions de ce mémoire, nous trouvons une observation sur une expérience devenue“ classique et dont la découverte pourrait bien ètre, due à Leblanc, à la manière dont il en parle :

« Il me reste à parler, dit-il, du procédé qui m’a toujours réussi pour découvrir bien sûrement le cui-« vre par l’immersion de lames de fer dans la dissolu=« tion. Il suffit, après les avoir laissées séjourner quelques moments, de les agiter dans de l’eau pure; de quelque manière que le phénomène s'opère, il résulte de cette lotion, que le cuivre réduit s’attache au fer et que toutes les parties qui ne sont pas du cuivre et qui s'opposaient à son apparition, restant solubles, en sont séparées et le laissent absolument à découvert. »

| n’ont-elles pas été sans exercer une influence sur sa | préparation industrielle, sur son utilité et les moyens | de l'obtenir en grand.

| Dans les papiers de Leblanc nous avons trouvé quantité de notes tendant à la production en grand, | aux lavages, à la purification des salpètres. Toujours | préoccupé des questions qui pouvaient être utiles à son pays, Leblanc, comme régisseur des poudres et | salpêtres, avait été amené naturellement à s’occuper | de l'extension à donner à la fabrication d’un produit | si nécessaire à cette époque de guerre générale. Il | avait même envoyé à l’Institut (30 pluviôse an XIIT) | un mémoire sur une purification plus économique | des salpêtres, en remplaçant, dans le traitement des plätras, la potasse par le sulfate qu’on pourrait obte- | nir en grand et à bon compte dans les sous-produits | de son procédé de fabrication de la soude artificielle. | Il ne paraît pas que, malgré sa bonne volonté, | Leblanc ait été encouragé dans cette voie; et les avantages mêmes qu'on aurait pu en retirer n’ont | jamais provoqué la pensée de l'aider à joindre cette | fabrication à sa manufacture, à y appliquer en grand | ses idées sur la production économique des salpêtres. Parmi les autres travaux scientifiques de Lcblane, et ceux-là ne sont pas les moins importants, nous | avons constaté qu'il s'était occupé de la fabrication | en grand des oxydes de mercure, « qu’on vendait | avant lui au poids de l'or »; c’est la phrase que nous

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trouvons dans un rapport adressé, sur ds traveux de Leblanc, par Vauquelin, Guyton-Morveau et Mollard à la Société d'encouragement, le 11 prairial an XI, et cité plus Join en partie. Son procédé, dont il n’a, croyons-nous, tiré aucun profit et dont on se sert encore aujourd’hui, consistait à obtenir l’oxyde rouge. de mercure en calcinant le nitrate de mercure. Le

précipité perse S ’obtenait auparavant par un moye dispendieux et peu pratique, en chauffant à l'air libre le mercure qui se recouvrait de petites écailles cris . tallines d’un beau rouge.

Leblanc travaillait assez habilement le verre et, pour conserver un échantillon de son oxyde, il confectionna lui-même un flacon en cristal que nous avons encore entre les mains. Ce flacon est formé de deux couches de verre superposées, l’une opaque, l’autre transparente, celle-ci placée extérieurement : entre les deux, se trouve une couche d'oxyde de mercure en poudre du plus beau rouge, avec lequel les couleurs d'aujourd'hui sont loin de pouvoir rivaliser.

Leblanc, nous l’avons déjà dit, dans toutes ses recherches, visait surtout le côté pratique, industriel, de la chimie. C'était déjà pour son temps un vulgarisateur éclairé; c'était aussi un philanthrope toujours poussé, dans ses travaux et ses découvertes, par le désir de concourir au bien-être de ses concitoyens, au développement du commerce et de l’industrie nationale, au progrès de l’agriculture. C’est certaine ment à ces idées qu'il obéit dans ses remarquablé travaux sur le sel ammoniac, sur ses procédés d'extrags tion de ce sel, des eaux vannes, des. voiries et +6)

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