‹ Nicolas LeblancChapitre 28 sur 50 · PS · texte numérisé non relu

PS

SA VIE — SES TRAVAUX 199 ‘dues aux sieurs Leblanc, Dizé et Shée, en argent, sauf les déductions ci-après expliquées, savoir :

Put RER

« Celle pour la privation de leurs appointe- ? ments pendant six ans et neuf mois..... 15 000 fr. 00 « Celle pour la mise de fonds au terme de | Pacte de société, les fonds ayant été versés par M. d'Orléans dans le courant de 1791, et prenant la proportion moyenne de la “= dépréciation et évaluant les 100 francs à > francs, forme le capital de........ . HAT 00E. ”: Q0 é‘ ele pour la divulgation du secret et la non-jouissance du brevet d'invention pendant douze années, savoir :

«En papier, à compter du 25 septembre 1194 jusqu’à la fin de messidor an IV, c’est-àdire pendant deux ans et six mois: ré- - duction faite d'après le tableau de dépréciation annexé au présent........ Doi: 111 49 @En argent, à compter du 30 messidor an IV » jusqu'au 27 septembre 1806, c'est-à-dire . pendant neuf ans et six MOÏS...s..e°°.. 99 000 00

4 « Total des indemnités dues..... 280 711 fr. 49

« Déduction en faveur du gouvernement ayant les droits de M. d'Orléans :

« 4 Pour ce qui reste dû au gouvernement pour le parfait remboursement de la mise devfonds..42...... APCE .…. 149 183 00 « 20 Les intérêts de ladite somme à compter | du 17 floréal an VIII au 17 brumaire AVR 00... 5... os ou o 17420 00 « 39 Pour les 9/20 appartenant au ‘gouvernement comme ci-dessus dans les 04 815 franes, prix des terrains, bâtiments M Huston D... D... espece 24 6662 T0 « 40 Et enfin pour les 9/20 appartenant au gouvernement dans l’indemnité fixée pour l& non-jouissance du brevet d'invention. 42 899 85

SR cg LL.)

: TOLALS, : + nooscseus. 164 1697. 60

& Total des indemnités restantes, dues en numéraire et toutes Adoctions faites

aux sieurs Leblanc, Dizé et Shée..,.. 116 607 fr. 89

130 NICOLAS LEBLANC « Nous, arbitres sus-nommés, qualifiés et domiciliés, avons ainsi estimé et fixé à la somme de cent seize … mille six cent sept francs quatre-vingl-neuf centimes, en numéraire et toutes déductions faites, les indemnités dues aux sieurs Leblanc, Dizé et Shée, et nous avons clos et signé notre présent avis et arbitrage, ledit jour, dix-sept bramaire an quatorze, et l'avons. … rédigé en deux doubles, dont avons envoyé un à M. le Conseiller d'Etat préfet de la Seine, avec les pièces qu'il nous avait transmises par sa lettre du’ 419 frimaire an XIII, et nous avons remis l’autre double à MM. Leblanc, Dizé et hi en la personne de

M. Leblanc, l’un d'eux. pi «( VAUQUELIN, PEL CaronaL- BEAUREPAIRE,

DEYEUX 40 etre de

ÿ | 3 UE . à C'était ne : là que devait aboutir cette sentence arbitrale : à une somme de 164 469 fr. 60 c. attri-

buées à l'Etat, le spoliateur, l’auteur de la ruine de ! cette industrie, qui enrichit la France depuis quatrevingt-dix ans de sommes qui ne se comptent plus que par millions; c'était là cette sentence qui tournait au bénéfice de la nation, cause de tout le mal,

et qui pourra ajouter aux fastes de son histoire le # suicide de Leblanc. Cette sentence, car c’est bien une sentence, attribuait à Leblanc et à ses associés, pour tout dédommagement et indemnité, une somme de 416 607 fr. 89 centimes, qui, partagée entre eux

aux termes de l'association, faisait :

SA VE — SES TRAVAUX 52 413 fr. 80 ne de de: 59 479 40 Pour nn in .. 11 660 29

LA ff

Somme égale.,...,,.......... 116 607 fr. 89

les plus grandes sa, | 8 ient pee 52 473 fr. 80.

ats. Nous: ferons aussi néreuse ne

Leblanc arrive à la dernière période du découragement. — Morne désespoir ; souvenirs de la maison de Seine. — Derniers jours de 1805. — Suicide de Leblanc. — Souvenirs sur Leblanc. — Son caractère ; son esprit philosophique. — Notes et pensées manuscrites. — La famille de Leblanc quitte Saint-Denis. — Misère où elle se trouve. — Supplique à l’impératrice Joséphine (147 août 1806). — Approbation de la liquidation. — Le liquidateur de Fermont. — Refus de payement. — Rejet de la liquidation. — Nouvelles réclamations. — Renvoi au Conseil d'Etat. — M. Boulay de la Meurthe. — Rapport favorable. — Nouvelle opposition du liquidateur de Fermont. — Le règlement des comptes. — La famille de Leblanc sans pain. — Résumé. — L’Académie des sciences en 1856 et en 1883. — L’illustre chimiste M. Dumas. — Une statue à Leblanc. — Watt et Leblanc. — Les résultats de nos jours. — La soude artificielle à l’étranger. — L’Angleterre. — Vénération pour le nom de Leblanc: — Les savants étrangers. — Conclusion.

Pour le moment, nous continuerons jusqu’à la fin

la triste épopée de notre aïeul, Leblanc était donc

revenu à Paris après quelque temps passé à Cuissy,…

quelques jours avant le 9 prairial an XIII, jour de la |

première réunion des arbitres.

Cet arbitrage, on l’a vu plus haut, ne fut terminé que six mois après. Que de tourments, que de dou

leurs, que de perplexités pendant cette dernière période! Leblanc, sombre, anxieux, n'était plus le même; une morne tristesse planait sur cette famille, qui sentait, qui savait que l'avenir allait se décider pour tous.

Bien certainement Leblanc cherchait encore à conjurer le péril; nous trouvons le brouillon d’une lettre de cette époque, mais nous ne pouvons présumer à qui elle était destinée; rien ne l'indique ; il semble même que, dans sa rédaction, Leblanc ait évité de rien mettre qui puisse indiquer ce dont il est question. Elle est écrite sûrement vers la fin de sa vie et

concerne sa fabrique :

« Tu m'avais bien recommandé de ne m’engager avec personne, et ta maladie a seule empêché l’entrevue prochaine que tu t’étais proposé pour le jeudi suivant. Ton retour annoncé pour la fin du mois passé a sans doute éprouvé de nouveaux obstacles, et il est pourtant bien urgent que tu arrives. Ce serait le moyen de conserver à une famille que tu connais et que tu estimes une propriété bien importante, et de traiter des objets qui ne peuvent qu'améliorer la fortune des tiens. De grâce, arrive; et tu seras bientôt convaincu de l'importance des choses qui doivent nous occuper.

« Tu verras qu’elles ne présentent aucun danger pour ceux qui s y intéresseront et qu’elles peuvent au contraire être suivies d’un grand succès. Tu sais d’ailleurs que je ne puis avoir l'intention de rien compromettre, moins encore les intérêts de deux pères de famille unis par une ancienne amitié. »

À qui s’adressait-il? que voulait dire cette lettre? Les souvenirs de famille n’ont rien pu nous en apprendre. | “

Is ont dû être bien longs, les six mois d'attente

anxieuse de cette décision arbitrale; ns si Leblanc

pouvait craindre que ses espérances ne fussent pas.

entièrement réalisées, il devait être bien loin de s’attendre à une aussi monstrueuse iniquité. Le 17 brumaire an XIV (8 novembre 1803), elle arriva enfin : ce fut un coup de foudre, un anéantissement complet.

Nous aurions voulu accompagner de documents autographes le récit de la dernière période de la vie de Leblanc; ces documents nous manquent, et nous

n'y pouvons suppléer que par le souvenir de ce que,

dans notre jeunesse, nous en avons su par notre mère, En 1806, la ville de Saint-Denis était loin d’être

entourée, comme aujourd’hui, de fabriques et d’éta-

blissements industriels; les champs venaient au plus près de la petite ville; la plaine des Vertus (plaine Saint-Denis) était en entier occupée par des cultures

maraichères; la fabrique de Nicolas Leblanc, nom-

mée la maison de Seine, dont M. Payen, le chimiste, fut plus tard le propriétaire, était placée au bord de la Seine, ses clôtures longeant le chemin de halage. Nous y sommes allés souvent dans notre enfance: c'était un lieu de pèlerinage où, maintes fois, nos

larmes ont coulé. Une auberge était contiguë, et,

en 1834 encore elle était tenue par la fille des anciens

propriétaires. Ma mère, qui l'avait connue dans sa

jeunessse, allait souvent la voir, et dans chaque visite j'écoutais avec intérêt leurs causeries et les récits du

temps où Nicolas Leblanc et sa famille habitaient ces lieux, remplis alors pour ma pauvre mère de si tristes souvenirs. |

L'emplacement de la maison de Seine, reconstruite aujourd'hui, se trouvait entre la Seine et le chemin de fer, à peu près à la hauteur où se trouve actuellement la gare d'embarquement; un grand jardin attenait à la maison, et Nicolas Leblanc, lorsqu'il quittait son laboratoire, s’y rendait avec ses enfants. Ces courtes promenades étaient toujours accompagnées de petites lecons d’horticulture et de botanique. Souvent aussi, on se rendait dans la campagne, aux alentours. Stains était principalement un des lieux affectionnés; on cheminait par les prés, Le long des petits ruisseaux, le Crou et le Rouillon, jusqu'aux petits étangs qui se trouvaient près du village.

Nicolas Leblanc, ordinairement très matinal, sortait souvent de bonne heure et se dirigeait vers ces endroits favoris, quelquefois le long de la Seine.

C'était avec une grande joie que la famille, lors du renvoi en possession, s'était réinstallée à Saint-Denis. On espérait un avenir heureux; on avait foi dans le travail; on croyait à la justice, à la reconnaissance nationale. Espérances illusoires encore!

Chaque année de cette dernière période avait vu les difficultés et les embarras s’accroitre de jour en jour : les inquiétudes, les chagrins, la tristesse grandissaient de plus en plus, en raison des lenteurs administratives, de l'indifférence qu’on apportait à prendre une décision à laquelle était attachée l’existence d’un homme qui, dans l'acte de justice qu'il

He À Ra 2 Fe

136 = NICOLAS LEBLANC , Fe réclamait déjà depuis tant d'années. et avec tant | d'instances, ne pensait qu'à sauver sa famille de la |

ruine et de la misère. Leblanc, si bon, si éxpansif | | avec les siens, avait perdu cette bonhomie affectueuse | qui lui était particulière. Plus de promenades, plus | de causeries depuis plus d’une année : absorbé qu'il | était dans ses inquiétudes et ses tourments, il avait | déserté son laboratoire; presque toujours renfermé |

dans son cabinet, écrivant lettres, pétitions, mémoires, il n’était plus l’homme de science, mais le fabricant, l'industriel cherchant toujours à voir dans sa situation quel devait être son lendemain.

Aussi, lorsque, après l’irrévocable décision des .

arbitres du 17 brumaire an XIV (8 novembre 1805), il revenait de Paris, rapportant à sa famille la fatale nouvelle, Leblanc, de grosses larmes dans les yeux, restait accablé, anéanti. C’en était fait, Leblanc avait la mesure de la justice et de l’ingratitude de son pays.

Pauvre grand homme! Stoïque et ferme, il se tait; à partir de ce jour, plus un mot, plus une ligne de réclamation. À quoi cela servirait-il maïntenant? Il a tout épuisé, il voit autour de lui sa famille inquiète, muette et n'osant, ni par des questions, ni par des conversations, chercher à atténuer l’extrême douleur qu'elle sait être dans son cœur, qu’elle ne voit que trop sur son visage. Sa femme, âgée alors de cinquante-cinq ans, est affaiblie par la maladie; sa fille aînée, âgée de vingt-six ans, exemple de dévouement et d'abnégation, supplée sa mère, depuis longtemps déjà, dans le gouvernement de la maison; son

Ne “4 4, Fa 4 +, ü ia Fa An FM de j #

sa VIE — SES. TRAVAUX 133

Sa

fils aîné, : César, âgé re de M buite añs, continue. , | ses études avee son frère Charles, qui, plus jeune que | lui de tre oùs : ans, entrera bientôt à l'École vétérinaire | d’Alfort, our aller ensuite, en 1812, mourir comme aide-ma or dans les steppes glacées de la Russie.

Les derniers jours de cette année 1805 sont bien tristes ; c'est l'hiver, l'hiver dans la nature, l'hiver dans les cœurs ; la maison est isolée; seul un gros chien de montagne, Fidèle, l'ami des enfants, fait la garde, car souvent, la nuit, les malfaiteurs se sont introduits, volant l'été Les fruits et les légumes, l'hiver ce qu'ils pouvaient rencontrer à leur convenance. Leblanc passe presque toutes ses nuits dans son cabinet, et là, sous sa lampe, il écrit; il ne dort plus que quelques heures le matin; il a des armes chargées près de lui; il explique aux siens que l’audace des maraudeurs augmente, que le chien ne cesse de gronder toutes les nuits, qu'il est bon d’être prêt à tout événement. Sa famille est loin de la pensée que le courage de Leblanc est à son terme, et, dans sa profonde affection, elle ne songe qu’à se serrer plus étroitement près de lui, à supporter avec lui les malheurs qui peuvent l’accabler encore.

Un matin, c'était un vendredi, le 16 janvier 1806, un coup de feu retentit dans la maison; surpris d'abord, personne ne pense quelle peut en être la cause; après un moment d'hésitation, c’est vers le cabinet de Leblanc que se précipite la famille, car c'est de ce côté que la détonation s’est fait entendre. En effet, c’est bien là; Leblanc est étendu; un coup de feu a brisé sa tête. Leblanc tient encore le pistolet

avec lequel il a mis fin à sa vie. Les débris sanglants ont été lancés de toutes parts. Leblanc est mort.

Son corps fut inhumé dans le cimetière de Saint- Denis. Trente ans après, en 1836, sa tombe existait encore; à cette époque, les agrandissements de la ville et les projets de fortification amenèrent le déplacement de ce cimetière. IL est regrettable que la tombe de Leblanc n'ait pas été conservée.

Ainsi finissait la vie de cet honnête homme, de ce laborieux ouvrier, fils de ses œuvres, né dans un coin perdu du Berry, orphelin à neuf ans et qui, sans fortune, presque sans appui, s'est fait un grand nom dans la science et est devenu une des gloires de son pays.

C'était un homme bon, doux et simple; il était d’une taille au-dessus de la moyenne, et, sans être maigre, loin d'atteindre l'obésité.

Comme ses contemporains, Leblanc, dès les pre miers temps de la Révolution, avait cessé de porter la perruque poudrée et adopté la coiffure dite à la Titus.

° Il était brun, il avait les cheveux plats et les por tait courts ; son visage était allongé, son front moyen; ses yeux, d’un bleu foncé et pleins de douceur, étaient profondément encaissés dans leur orbite, sous des sourcils noirs d’un arc très droit et bien fournis; le nez droit finement attaché à sa naissance, un peu charnu vers son extrémité; la bouche peu éloignée du nez, de moyenne grandeur, les lèvres moyennes aussi et d’une forme pleine de fermeté, le bas du visage fermement accentué, le menton un peu carré,

les oreilles moyennes et remarquablement belles, le. cou fort et fortement attaché. Tout en lui indiquait la bonté, la droitare et la volonté; son bon regard doux et bienveillant appelait la confiance. Simple dans ses vétements, avec un certain laisser-aller, son extérieur était plein de bonhomie bienveillante qui appelait l'affection. Tel était Leblanc, d’après les souvenirs de notre mère, et aussi d’après les dires de quelques-uns de ses contemporains, entre autres de M. Pajot des Charmes, chimiste, ancien directeur de la manufacture de Saint-Gobain, ami de notre mère et qui, devenu aveugle, se plaisait, malgré son grand àge, à nous raconter dans notre jeunesse ses souvenirs sur Nicolas Leblanc.

Imbu des idées de la philosophie progressiste de son siècle, Leblanc s’est voué aux idées nouvelles, Admirateur des encyclopédistes, on sent aussi que les idées de Rousseau lui sont des plus sympathiques. Il aime le bien et la vérité; il les cherche, il voudrait les voir partout. Les quelques notes philosophiques que nous allons citer feront connaître ses sentiments

élevés, ses aspirations vers l'harmonie universelle. Il

a classé toutes ses pensées philosophiques sous un

seul titre : Mon réve. Nous ne savons quel était le | but de ses notes, ni sous quelle forme Leblanc pen- | sait les réunir; ce ne sont que des réflexions, des fragments séparés. Nous donnons ici les principales, celles où les pensées personnelles de Leblane apparaissent le mieux et font apprécier son caractère élevé. Celle-ci d'abord ne fait-elle pas un peu allusion à sa situation personnelle?

« On n'aime pas les hommes qui ont assez de probité et de vertus pour mépriser la fortune; ces hommes sont en horreur aux partis extrêmes; on ne les trouvera jamais dans les bataillons des sanguinaires, des brouillons, des exacteurs ; on ne les verra jamais non plus parmi ces sangsues du trésor public. C'est un troupeau paisible, qui ne veut aucune arme offensive et qui désire que les passions douces soient

‘le partage de tous les êtres animés. »

Et celle-ci, n’est-elle pas un peu l'impression de Leblanc sur les époques troublées qu'il a traversées?

« Maintenant je fais ce dilemme; ne m'en voulez pas s’il est mal tourné. Si l’homme est bon, il ne doit jamais faire le mal avec le dessein de le faire. Ditesmoi si l’'agioteur n’est pas convaincu que son métier est contraire aux intérêts de la masse entière? Dites-

moi si l'homme tiède n’est pas convaincu que, pour

sa part, il expose la chose publique ? et tant d’autres choses qu'il y aurait à dire! En vérité, nous sommes de pauvres gens. Je sens bien que vous m'objecterez encore que des hommes instruits, ceux qui ont étudié les philosophes de l'antiquité, dont j'ai souvenir d’avoir entendu vanter les noms, des Socrate, des Platon, des Aristide, des Plutarque, des Sénèque, etc. ; que des émules de tous ces grands hommes, dis-je, survivent à ce vandalisme, dont la plupart vivent en paix au milieu de l'abondance; et que ces derniers

sont couverts du mépris que les hommes de bien ne.

peuvent leur refuser; que la perte des Condorcet, des Malesherbes, des Thouret, des Kersaint, de Lavoisier.…..se réparera (ce que je ne crois pas),et qu'enfin

nos maux cesseront; que les beaux jours d’une grande république paraîtront comme l’un des plus grands et des plus brillants phénomènes que l’on ait jamais pu contempler. À toutes ces belles promesses, je réponds d’avance : sachez que je suis patriote. Je he puis penser à cette belle dignité, qui n’appartient qu'à l’homme libre, sans être transporté. Ce bel enthousiasme, si souvent calomnié, s'empare de tout mon être, et partout le bonheur me paraît seintiller et se répandre sur les humains; mais, en sortant de moimême pour examiner ce quise passe ailleurs, je vois cet égoisme monstre qui s’est emparé du plus grand nombre et qui, à peu de têtes pensantes près, semble

avoir tari jusqu'à la source de nos mœurs.

« Quel sera donc maintenant le générateur de l’homme de bien? et comment le petit nombre, qui nous en reste, pourra-t-il se faire entendre?

« Avec vous, je conviendrai que quelques étincelles du génie de ces savants, que la France doit longtemps regretter, luisent dans le cerveau de quelques diseiples ou contemporains qui s’eflorcent d’aviver le flambeau et de rendre aux sciences et aux arts le lustre qu'ils n’auraient jamais dû perdre, puisque sans eux aucune nation ne peut prospérer. Je conviendrai qu’il existe même quelques foyers assez ardents pour échauffer au loin et projeter cette flamme pure et brillante qui développe si puissamment tous les ressorts du génie et enfante les artistes capables d'honorer leur siècle et leur pays. Je conviendrai que l'instruction publique, seul moyen de rendre bons une petite partie des membres d’une grande société,

aura tôt ou tard des bases stables et un exercice plus

assuré; alors il nous sera permis d'espérer que, dans chaque partie des sciences exactes et politiques, un nouveau génie viendra rassembler les matériaux et

. r É il élever un édifice. C'est ce génie d'ordre, de construc- |

tion, qu'il est difficile de rencontrer et qui, dans le

cerveau de Lavoisier, créa la chimie moderne, à

laquelle nous sommes grandement redevables et qui nous prépare encore de nouvelles découvertes et des réformes importantes.

« Vous êtes peut-être étonnés de m'entendre parler ainsi de l'influence des sciences exactes sur les mœurs, le régime et les habitudes sociales d’un pays; mais concevez-vous la possibibilité d'établir de la recti-: tude dans les idées sans le secours de ces mêmes sciences, de s’entendre parmi les hommes qui n'ont point acquis cette rectitude?

«Pour moi, pauvre diable, qui n’ai rien appris que par le commerce ordinaire du monde, et dans une classe malheureusement bornée et surchargée, j'ai cependant compris que la vérité seule, celle qui était suceptible d’une démonstration rigoureuse, était capable de fixer notre conduite et de nous rendre bons. Si les sciences physiques eussent été généralement cultivées, rapprochées de toutes les classes depuis longtemps, vous n’auriez pas aujourd’hui cette multitude d'obstacles que l'ignorance élève partout et surtout ce fanatisme grossier qui fait continuellement ravager et semble s’accroître et nous menace davantage chaque jour. »

Voici encore quelques fragments qui, nous le re-

LA + LC

pe sure e 4 sr 141 at A rt % n 1 \< L7I > Li 4 LR OT rit 4 SA VIE — SES TRAVAUX 143

| grettons, sont sans ordre et sans suite. Leblanc | pensait-il plus tard à les relier entre eux, à en faire | un ensemble, une étude développée sur le vrai, sur le | bien ? On ne peut le dire, car ces fragments sont trop | divisés pour indiquer le but en vue duquel il réunis- | sait ces notes. Si incomplets que soient ces fragments, | nous n'avons pas cru devoir les omettre; ils n’ap- | porteront certainement rien à la valeur scientifique | dé l'œuvre de Leblanc, mais ils donneront une idée

phiques.

| | « N’est-il pas vrai que le langage aimable philoso- | phique, quelquefois fallacieux, ironique, d’autres fois | tendre, amoureux, charitable du chien, du chat, de | l'hirondelle, du renard, du rossignol, de la belette, | du lion, de la tourterelle, enfin de tous ces animaux | qui jadis connaissaient une langue qui les rapprochait | de l’homme ; que ces entretiens, dis-je, ces discours, recueillis par certains philosophes, doués d’une | grande gaieté et d’une imagination pénétrante, sont

(l fl

| | ; encore, dans la main de tout le monde, le tableau

| le plus fidèle de cet assemblage inconcevable de vices |et de vertus?.....»

« Quelle puissance à donc pu imprimer le mouve- |ment à cette matière immensément disséminée dans | un espace infini? quelle volonté a pu l’assujettir à des

vr

sr

irrégularités qui démontrent partout de l’imperfec

tion? Pourquoi ces volcans ces tremblements, ces débordements, ces inondations, ces orages, ces maladies, ces insectes dévastateurs, toutes ces espèces d'animaux enfin qui se déchirent continuellement et

qui deviennent toujours tour à tour la proie du plus” vorace? Pourquoi de la peine presque toujours ets

rarement du plaisir ? L’essence de toute chose serait: elle donc dans cette variété de phénomènes qui sem: ble caractériser une sorte de barbarie dans la nature, et cette nature tantôt savamment décrite, d’autres fois adorée, plus calomniée, déguisée, maltraitée de toutes les manières, quelle est-elle? Si ces questions, qui paraissent inabordables, intéressent réellement l’espèce humaine, pourquoi ne nous en occuperions-

nous pas? Tout en respectant l'autorité des grands.

Et

hommes qui ont essayé à surmonter les difficultés que toutes ces questions présentent, tàchons de less.

examiner sans le secours immédiat de personne : voyons si nos facultés dégagées de toute influence

scolastique pourraient nous conduire à quelques.

résultats.

« Si je ne craignais pas que quelques mauvais rail-

leurs n’en fissent mauvais usage, ie ferais d’abord ?

l’aveu que l'influence de l’école ne peut dévier mon raisonnement, attendu que je n’en ai jamais fréquenté

aucune. Je ne sais, de ma langue et de toutes les

autres parties de ce que l’on appelle humanités, que ce qu'il est permis d'en apprendre au milieu du.

public, dans un espace de soixante-deux ans.

« Mais, comme il m'est arrivé déjà de me faire im-

D da ur RER D

(4 SA VIE — SES TRAVAUX 145 primer tout vif, j'aurais quasi la hardiesse de proposer mes réflexions sur un objet que tout le monde appelle sérieux et qui, je le confesse, m’en impose beaucoup. Il est difficile de prendre un parti, lorsqu'il s’en présente plusieurs au milieu desquels il faut choisir ; heureusement, dans mon enfance, j'ai fréquenté la messe, les sermons, les conférences, et il me souvient que deux capucins bien barbus se disputaient en chaire, d’une manière bien édifiante, pour savoir si le pénitent devait commencer, dans sa confession, par les gros péchés, ou bien par les plus petits. Cèlui des conféreurs qui était du dernier avis, donna pour raison que l’on aplanissait par là le chemin, et qu'une fois le sentier battu, il devenait plus aisé de faire passer les gros péchés; tout le monde fut de son avis, et, Dieu me pardonne, je pense encore de même. »

«Je vais donc examiner d’abord ce que c’est que la nature, et il serait heureux de pouvoir en dire quelque chose de passablement raisonnable: j'ai oui dire que des personnes pensaient, ou avaient pensé, que la nature était l'assemblage bien ou mal fait de tout ce qui existe réellement; que les chocs multipliés de tous ces corps qui se promènent dans l’espace, dirigés ou non dirigés par une main intelligente, étaient des événements dont cette même nature ne s’occupait jamais; que ses moyens étaient immensément grands et qu'enfin un bouleversement universel ne serait rien pour elle; qu'elle saurait bien tirer de tous ces débris une organisation nou-

velle et tout aussi merveilleuse que celle que nous Lg 10

LA ur

croyo ns connaître; que d'autres personnes ont pré=. tendu que cela ne suffisait pas; qu'une propriété, et peut-être un sentiment dans la nature elle-même, conduisait toutes ces opérations; que c'était bien là véritablement le mobile de tout ce qui se passe. Je m'empare bien vite de cette dernière proposition, et j'essaye de raisonner en repoussant toute idée qui pourrait me porter à admettre toute autre cause que celle-là ; et, pour ne pas m'écarter de mon système, je parcours d’abord les entrailles de ce petit globe que nous habitons et où, suivant le langage reçu, tout est mort; de cette manière encore, je passerai du petit au gros.

« J’observe des parties qui paraissent homogènes, nertes; elles semblent gisées depuis des siècles et dans un véritable état d’immobilité; plus loin, ce sont des cavernes, dont les surfaces, remplies d’aspérités brillantes et régulières, me font connaître qu’il existe un travail qu'aucun artiste ne pourrait imiter et qui dépend de stillations qui se font à travers les masses qui auparavant m'avaient paru dans l’inertie. Je me vois forcé d'admettre une convenance entre les parties, principes de ces corps; une propriété qui les adapte, qui les joint ensemble d’une manière exacte et un mouvement intestin qui les met en jeu. Là, les perturbations ont interrompu l’ordre par des obstacles qui me font accuser la nature, après lavoir admirée; plus loin, ce sont des débris qui appartiennent à des objets d’une antiquité qui effraye l’imagination, et qui me porte à penser que, en admettant une création, il faudrait en reculer l’époque au delà

de toutes les bornes imaginables. Je trouve des couches le plus souvent horizontales ; et l’on m'avertit que certains naturalistes les ont tout bonnement attribuées aux dépôts qui se sont faits successivement et avec plus ou moins de calme, dans les bas-fonds des eaux; que cette vérité palpable est fortement contestée par des hommes fortement savants; que Voltaire même a beaucoup mieux aimé faire manger des huîtres anx soldats de la plus haute antiquité que d’admettre une chose démontrée par le fait; mais ne nous étonnons pas : Buffon, à son tour, à prétendu que Jean-Jacques était un frondeur.

« Je trouve Gonc que ces couches sont de différente nature ; je trouve quelquefois aussi, dans leur disposition, des choses qui s’expliquent facilement par la seule différence du poids respectif des parties qui les composent. Je rencontre ensuite des objets bien plus embarrassants : des couches de minerai, des filons de diverses substances métalliques; et je ne puis expliquer d’une manière assez plausible comment toutes ces choses se sont opérées. Tout en me promenant ainsi dans le sein de la terre, sein qui me paraît alimenter des enfants de bien des espèces différentes, je rencontre encore des débris de plusieurs choses qui ont été englouties et qui nécessairement avaient été auparavant à sa surface. Je reconnais aussi des désordres épouvantables occasionnés par des incendies dont j'ai souvent entendu parler comme d’une chose que l’on peut expliquer très aisément. Au sommet d’une montagne, je trouve une excavation que l’on appelle cratère ou bien bouche d’un volcan; et,

en examinant un peu plus, je trouve des courants de lave et des débris qui ne me permettent plus de douter de l’existence d’un incendie dont on ne peut connaître rigoureusement l’époque.

« Oh! quel embarras vient se présenter encore, et comment sy prendre pour résoudre la difficulté? Ne voilà-t-il pas qu'au-dessous de ce premier volcan, dont on ne peut porter la date à aucune époque connue, il s’en trouve un second qui s’annonce par des signes irrécusables et qu'il faut reporter encore à des temps reculés d’une manière incalculable; que deviendrai-je donc si un troisième s’avise de se manifester dans une situation plus enfoncée que les deux précédents, et avec les caractères d’une plus grande ancienneté ?

« Qui pourra donc me faire comprendre l’immensité des siècles qui se trouvent nécessairement au delà de tout ce que nous venons de dire? Sortons bien vite de cette série de questions trop difficiles ; autrement, je me trouverais peut-être entraîné dans une opinion singulière et qui pourrait déranger le reste de mon voyage; j'aime mieux, dégagé de toutes préventions, promener mes regards à la surface du globe que nous parcourons et consulter les merveilles qui s’y trouvent répandues.

« .…. J'ai déjà bien voulu convenir que l'intérieur du globe présentait des choses intéressantes, et il est bien raisonnable de penser que ce qui occupe sa surface va me procurer de nouveaux sujets d’admiration.

« Ici se présente une considération assez forte, qui

me détermine à parler de l’homme avant tout. Je lui dois la préférence : il me semble que les facultés dont il est doué sont admirables; il pense, il médite, il agit avec des précautions qui m'étonnent; déjà, Je le crois animé par quelque chose de surnaturel, tant est grande la différence de ses moyens comparés à ceux des autres animaux; mais aussi Je remarque bientôt que l’homme civilisé est le seul que je puisse élever ainsi; car l’homme brut, et l’on peut en rencontrer beaucoup, me paraît tellement différent du premier que je le trouve de beaucoup au-dessous de certains animaux connus sous le nom de bêtes et dont les actions sont très régulières et tiennent nécessairement à des mœurs d’une grande pureté. Quelle différence, etc. »

(Ici, Leblanc compare la brutalité de certains humains pour leurs enfants avec la touchante sollicitude et les attentions des animaux pour leurs petits.)

« Je crois que la vérité partout serait un moyen : puissant qui préparerait aux générations futures ces . mœurs douces, ce commerce facile qui tent à une probité que l’on ne peut jamais obtenir sans la rectitude des idées.

« J'aurais peut-être pu calculer jusqu'où peut aller cette vérité; mais, ne pouvant me passer pour ce caleul du secours de formules de géométrie que je ne connais pas, je suis obligé de m'arrêter, et je vais parcourir d’autres règnes, d’autres classes, et, si je puis découvrir quelque chose, je serai satisfait.

« Nous voilà donc convenus à peu près que la vérité,

la douceur, les bons traitements pourraient rendre de grands services aux sociétés; que les individus des différentes espèces qui se trouvent dans l'obligation de commercer ensemble pourraient être plus heureux, et je suis tellement convaincu du bon succès qui résulterait de cette conduite, que plusieurs fois j'ai remarqué que les espèces qui se rapprochent le plus de la nôtre par l'intelligence et le raisonnement, distinguaient parfaitement bien le mensonge et étaient difficilement dupes des supercheries qu’on voulait leur faire...

«.…... Ne pourrait-on pas prouver que, si beaucoup d'animaux qui sont parmi nous, cherchent toujours à nous fuir, c’est aux mauvais traitements qu'il faut attribuer l’état sauvage dans lequel nous les voyons.

« Portons nos remarques plus loin à l'égard des animaux, puisque nous en parlons encore; pourquoi cette multitude d'individus grossiers nous présentet-elle partout certains penchants répréhensibles ou plutôt qui nous paraissent extrêmement disconvenables dans l’ordre de la société? Pourquoi la raison ne peut-elle prévaloir, pour terminer les différends, sans le secours d’une autre autorité qui a souvent l'indispensable inconvénient de ruiner le plaideur avant de lui donner gain de cause? Ou plutôt comment se fait-il que la chicane, les procès soient devenus aussi indispensables, aussi nécessaires, pour ainsi dire, que le sont nos vêtements? Pourquoi commence-t-on souvent les procès par les coups de poing, de bâton, d'épée, de pistolet?

« J'entends quelqu'un qui répond gravement : C’est

parce que les hommes sont ce qu’ils sont, et non pas ce qu'ils devraient être. J’avoue que, toute risible que puisse paraître la solution, elle me fournit cependant matière à raisonner. Si nous ne sommes pas ce que nous devrions être, pourquoi n’irions-nous pas à la recherche des causes de nos imperfections? Les exemples m'ont paru, dans tous les temps, l’un des moyens les plus certains pour arriver à une bonne éducation, et c’est bien elle qui nous fait ce que nous sommes. J'ai remarqué que toutes les familles chez lesquelles l'enfant était allaité par sa mère, élevé par des parents bien unis, qui avaient assez de connaissance et de bonne foi pour porter à l'innocence tous les soins qu’elle réclame, et présenter la vérité avec sagesse à mesure que les organes se développent, conduire l’enfant avec cette amitié qui rend heureuse la famille tout entière et prépare le cœur à recevoir toutes les impressions douces qui font rejaillir ce même bonheur sur d’autres, que ces familles, disje, avaient, comme par hérédité, toutes les qualités qui font les bons citoyens. Cette douceur, qui seule suffirait pour attacher les uns aux autres les hommes de tous les pays, et conséquemment procurer le bonheur universel, fera toujours le bonheur des âmes sensibles et bienveillantes. Hélas ! on m’apprend que ce tableau rempli de charmes n’est qu'une illusion; que chaque nation a eu des sages qui ont fait tous leurs efforts pour conduire les hommes à cette douce fraternité, sans jamais pouvoir rendre aucune institution durable; et que de la famille la mieux famée sortait souvent un homme pervers qui mettait par-

tout le désordre. Je crois difficilement à ces pervers de la nature; mais puisque l’on est dans l’usage de

les admettre et que, suivant la chronique, on va

même jusqu'à trouver dans l’organisation physique le moyen d’expliquer le phénomène, je ne peux donc pas combattre l'opinion directement. . . . .

« L'enfant, pendant tout le temps que la faiblesse de ses organes ne lui permet pas de connaître bien distinctement les objets, qu'aucune impression ne peut être assez durable pour être réfléchie, le cerveau de cet enfant, dis-je, est, ainsi que l’a remarqué un savant physiologiste, une table rase; il est donc absurde de vouloir exciter en lui de la crainte. Elle ne pourrait être durable elle-même qu’autant qu'elle aurait été violente, et alors elle aurait produit une maladie dont les enfants sont très souvent les victimes; c’est une vérité bien connue que toute impression qui excède les forces de nos organes doit être suivie d'accidents graves. Une foule de malheureux innocents périssent tous les jours de cette manière. Ma prétention va plus loin : je n'hésite pas à affirmer qu’il ne faudrait jamais employer aucune sorte de violence, pas même d’humiliation. La raison seule, la vérité doit tout faire, et elle n’est applicable qu'à mesure que le jugement se développe; je suis certain qu'il suffit souvent de maltraiter une seule

fois un enfant pour tout perdre. Les hommes gros- .

siers, par méchanceté et par préjugés, maltraitent les enfants, jusqu’à ce qu'ils puissent leur résister, et

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