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la propriété d’une découverte, et, malgré toutes les difficultés dont la discussion de ce genre de questions est souvent entourée, elle a dü accepter la mission qui lui était donnée, car elle est aussi chargée de veiller à la garde des droits de l’invention et des privilèges de la pensée.
-La Section de Chimie n'ignorait pas que la première manufacture de soude artificielle, créée à la Maison-de-Seine, près de Saint-Denis, l'avait été par une société dont Leblanc et Dizé faisaient partie. Elle savait aussi que Dizé, après la mort de Leblanc, avait publié en 1810 un historique de la découverte de la soude où la part faite à Leblanc n’était pas d'accord avec celle qui lui était accordée par l'opinion publique. Mise en présence des prétentions élevées par deux familles animées d’un égal respect pour les droits et pour la gloire de leurs auteurs, la Section a pensé que lorsqu'il s'agissait d'événements accomplis il y a soixante ans, dont les auteurs et les témoins ont tous disparu, elle devait faire son opinion sur pièces, sans accorder une trop large part à des traditions souveñt altérées ou à des réclamations personnelles qui ne seraient pas appuyées de preuves authentiques; elle a donc voulu sur tous les points remonter aux documents originaux.
La découverte de la soude factice a été provoquée par un concours, comme celle de l’outremer artificiel, comme celle de la filature du lin à la mécanique.
L'ancienne Académie des sciences avait mis au concours, en effet, un prix de deux mille quatre cents francs que le Gouvernement l’avait chargée de
décerner à l’auteur du meilleur travail sur la fabrication de la soude au moyen du sel marin. Il s’agissait de soustraire l’industrie du blanchiment, celle du verre et celle des savons, aux effets fâcheux résultant du renchérissement croissant des potasses, de la hausse des soudes naturelles de l'Espagne et de la rareté des gîtes de natron naturel.
Encore bien que ce prix n’ait point été décerné, on peut affirmer que, en dirigeant les esprits vers l'étude de cette question, la mesure qui le mettait au concours a été le point de départ de la découverte du moyen propre à fournir la soude artificielle, c’est-à-dire d’une des plus importantes inventions des temps modernes.
Le sel marin étant indiqué comme la matière première de la soude, divers procédés furent proposés pour l’en extraire directement, soit par la chaux, soit par l’oxyde de plomb, mais sans résultat pour l’industrie. |
Dès 1777, le Père Malherbe, bénédictin, indiquait de convertir d’abord le sel marin en sulfate de soude. Il agissait sur ce dernier sel et il faisait fondre ensemble du sulfate de soude, du charbon et du fer. Il se forme ainsi un composé particulier de soufre, de sodium et de fer, qui se délite à l'air et qui donne du carbonate de soude, quand on le lessive. M. Kopp a proposé récemment l'emploi sur une grande échelle de ce procédé qui n’avait jamais été exploité, mais qui, au moyen de quelques perfectionnements, le serait, d’après lui, près de Manchester, et fournirait aujourd’hui plusieurs milliers de tonnes de soude par an.
Le procédé du Père Malherbe suppose la conversion préalable du sel marin en sulfate de soude, comme nous l’avons dit. Dans les premiers mois de 1789, de La Métherie proposait à son tour le procédé suivant, qui admet aussi cette conversion préaable : nous le citons textuellement, parce que, d’après Leblanc lui-même, il forme l’un des incidents de la découverte de la soude factice.
€ Il y a, disait-il, une manière de faire cette décomposition du sel marin, qui serait très sûre, mais elle serait peut-être trop chère. Ce serait dans des appareils convenables de verser de l'acide vitriolique sur le sel marin; l’acide marin se dégagerait et passerait dans les ballons, et le résidu serait du vitriol | de natron ou sel de Glauber. On décomposerait ensuite : ce vitriol de natron en le calcmant avec du charbon, L’acide vitriolique se dégagerait sous forme d'acide sulfureux et le natron demeurerait pur. On le dissou- | drait dans l’eau, filtrerait et ferait cristalliser..….. On pourrait ne pas perdre l’acide sulfureux pour le reconvertir en acide vitriolique, Ce serait en chauffant le vitriol et le charbon dans des vaisseaux fermés, par exemple dans des cornues dont le col aboutirait | dans de grandes chambres semblables à celles où l’on brüle le soufre...
« Peut-être l’acide vitriolique ne serait-il pas tout changé en acide sulfureux et qu’une portion le serait en soufre, ce qui formerait un hépar. Cet hépar pourrait à la vérité être décomposé par l’acide acéteux ou tout autre acide végétal, et on obtiendrait un sel acéteux de natron : et comme cet acide se
décompose très facilement par le feu, en chauffant ce sel acéteux, on obtiendrait l’alcali pur; mais ces acides végétaux seraient dispendieux. »
Si de La Métherie eût tenté l'expérience qu'il propose, il aurait reconnu : 1° que le sulfate de soude traité par le charbon ne se change pas en acide sulfureux et en soude pure; 2 que c’est en sulfure qu'il se convertit; 3° que l'emploi de cet acide végétal qu'il recommande comme moyen auxiliaire de purification eût été indispensable, comme moyen principal de traitement, pour la totalité de la soude à obtenir.
Le sulfate de soude traité par le charbon seul se convertit, en effet, en sulfure de sodium, qui, ainsi obtenu, ne peut être converti économiquement en carbonate de soude qu'au moyen de l'acide carbonique. Dizé fait connaître que, dans le cours de leurs études communes, des essais dans ce sens auraient été tentés par Leblanc et par lui au Collège de France, et cela semble très probable en effet. Repris par Pelletan vers 1827 et 1828, ce procédé devint la base de la création d’une usine aux environs de Paris; l’entreprise n’eut pas de succès, Dans
ces derniers temps, M. Valerio l’a soumis à une nou- velle étude, qui n’a pas encore reçu d’application. Jusqu'ici, la formule que nous venons d'examiner n’est donc pas entrée dans la pratique, chose regrettable, puisque le sel marin étant changé en sulfate au moyen de l’acide sulfurique, le sulfate en sulfure au moyen du charbon, le sulfure en carbonate à l'aide de l'acide carbonique, l'hydrogène sulfuré en
gaz sulfureux par la combustion, et le gaz sulfureux en acide sulfurique par les agents ordinaires, le soufre employé à la fabrication de la soude factice ne serait pas perdu, comme c’est le cas aujourd’hui, et se retrouverait en entier au contraire, sauf les déchets inévitables.
Ce procédé diffère beaucoup, comme on voit, de celui qu'avait conçu de La Métherie. Il représente très exactement, du reste, l’ensemble de réactions qu'on aurait pu imaginer théoriquement pour convertir le sel marin en carbonate de soude.
Mais la soude factice devait, comme tant d’autres inventions, prendre naissance à la suite d'essais et d'efforts opiniâtres dont la théorie n'avait pas su devancer les résultats.
Si l’on retire aujourd’hui la soude du sel marin, comme l’indiquait le programme du prix à décerner par l’Académie; si l’on se sert du sel marin converti en sulfate de soude, ainsi que le faisait le Père Malherbe et que le conseillait de La Métherie, on calcine ce sulfate de soude avec de la craie et du charbon, ce qui donne un oxysulfure de calcium insoluble et du carbonate de soude soluble; c’est là le secret du succès de cette industrie ; c’est là qu'est la découverte capitale qui a donné naissance à la soude artificielle.
Supprimez la craie, vous n’obtenez que du sulfure de sodium soluble; ajoutez la craie, le soufre est rendu insoluble par la chaux, et la dissolution obtenue avec le produit ne retient que du carbonate de soude. Voyons à qui appartient l'invention ainsi caractérisée :
Vers 1787, un homme éminent, Nicolas Leblanc, chirurgien de la maison d'Orléans, connu bientôt par des travaux remarquables sur la cristallisation des corps et par d’autres travaux de chimie d’un caractère élevé, préludait déjà aux recherches sur l'extraction de la soude, à l’occasion du programme publié par l’Académie. « J’ai trouvé, dit-il, en général, que les procédés connus étaient incomplets, insuffisants ou bien trop dispendieux. » Il ajoute : « Le citoyen Lamétherie inséra dans le Journal de physique des observations sur la décomposition du sulfate de soude par l’incinération avec le charbon; il ne dou- | tait pas que de nouvelles expériences procurassent . un jour le moyen de décomposer complètement ce sulfate appelé sel de Glauber. Je m'attachai à cette idée, et l’addition du carbonate de chaux remplit parfaitement mon objet. J’en prévins Lamétherie ; c'était à ses observations que je devais ce premier succès, puisqu'elles avaient été l’occasion de mon dernier travail. »
La publication de La Métherie est de 1789.
Leblanc aurait proposé bientôt, en 1789 même, l'exploitation en grand de ses procédés au duc d'Orléans; ce prince aurait voulu avoir à ce sujet l'avis de d’Arcet, professeur au Collège de France, dont le préparateur Dizé, chargé de suivre les épreuves du procédé, se serait ainsi trouvé en rapport avec Leblanc. Ces circonstances sont justifiées et expliquées par les actes suivants, comme on va le voir.
En effet, le 12 février 1790, par-devant Jacques Lutherland, notaire publie à Londres, le duc d’Or-
æ Ft ou
176 NICOLAS LEBLANC +," léans, Nicolas Leblanc, Dizé et Henri Shée, signaïent
lés traités, conventions et associations qui suivent :
« ART. À. — D'autant que lesd. Srs Leblanc et Dizé sont auteurs d’un procédé secret pour la confection de soude, de sel ammoniac et de blanc de plomb, et que la conduite desdits procédés exige une somme considérable d'argent, lesd. S's Leblanc et Dizé ont demandé à Sad. Altesse Sérénissime qu'il leur fournisse la somme de deux cent mille livres tournois pour les mettre en état de poursuivre lesd. procédés avantageusement.
« ART. 7. — Lesd. S's Leblanc et Dizé conviennent et s'engagent envers Sad. A. S., c’est-à-dire le S' Le-
blanc de mettre en dépôt le secret pour faire de la.
soude dont il est auteur, et le S' Dizé le secret pour faire le blanc de plomb dont il est aussi auteur, lesquels procédés, ainsi que celui pour la confection du sel ammoniac, seront donnés par écrit et certifiés par M. d’Arcet, et puis cachetés des cachets de S. À. S. le duc d'Orléans et des S's Leblanc et Dizé, et déposés entre les mains du $" Brichard, N° à Paris, pour n'être ouverts qu’en cas de mort ow abandonnement de fait des auteurs. »
Sile premier article de cette convention confond en un seul le procédé pour la confection de soude, de sel ammoniac et de blanc de plomb, l’article 7, comme on voit, rétablit les choses dans une situation plus logique et plus précise, en expliquant qu’il y a trois procédés distincts : 4° celui pour la soude, dont
* (AS 4 à
+4 SA VIE — SES TRAVAUX 177 Leblanc est Pauteur; 2 celui pour le blanc de plomb, dont Dizé est l’auteur; 30 celui pour le sel ammoniac, qui n’est attribué à personne en particulier : on en verra plus loin le motif.
Votre Commission avait naturellement mis un grand intérêt à retrouver la pièce que nous venons d'analyser, puisqu'elle est le point de départ de l'affaire qui nous occupe. Toutes les recherches faites à Londres dans l’étude du successeur du notaire Lutherland ayant été inutiles, malgré les soins empressés de MM. Hoffmann, Grove et de La Rue, qui ont mis à cette enquête tout le zèle qu’on devait attendre de leur respect pour les désirs de l’Académie, nous avons pensé que les archives de la maison d'Orléans auraient conservé quelque trace de cette transaction, Par les soins de M. Bocher, on y a trouvé, en effet, une copie authentique de l’acte passé à Londres qu’il s’est empressé de mettre à la disposition de l’Académie. Nous venons d’en indiquer les conditions essentielles.
Afin de suivre la marche naturelle du progrès de l'affaire, il fallait ensuite obtenir l'ouverture du paquet cacheté annoncé dans l’acte précédent, lequel a été déposé, le 27 mars 1790, chez le notaire Brichard, où il avait été abandonné par les intéressés et par leurs familles. Un jugement ayant été rendu à cet effet, à la requête de la famille Leblanc, le paquet cacheté a été ouvert, et nous en avons obtenu une copie en forme authentique.
Ce paquet contenait : 10 la description du procédé pour la fabrication de la soude et pour celle du sel
ammoniac, par Leblanc, et un certificat de d’Arcet qui s’y rapporte; 2 la description du procédé pour la fabrication du blanc de plomb par Dizé, et un certificat de d’Arcet qui s’y rapporte également,
Dizé n’y figure donc qu'à titre d’inventeur du procédé pour ce nouveau blanc de plomb. Voici d’ailleurs le texte exact du paquet cacheté :
« PROCÉDÉ de Nicozas LEBLANC pour la conversion du sel marin en soude, et les Notes qui ont rapport à cette opération; le tout rédigé pour être déposé entre les mains de M“ Brichard, notaire à Paris, ainsi qu’il a
été stipulé dans l'article septième de l'acte d’associa-
tion passé à Londres, le douze février mil sept cent
quatre-vingt-dix, en l'étude du sieur James Luther-
land, notaire public.
« On décompose le sel marin par le procédé de Glauber, c’est-à-dire par l'acide vitriolique; il est aisé d'imaginer des appareils suffisants pour opérer sur de grandes masses.
« Il faut pour décomposer entièrement le sel marin presque le même poids d’acide concentré.
« Pour obtenir le meilleur parti possible de l'acide marin, il faut le convertir en sel ammoniac, et pour cela on peut faire passer immédiatement le gaz marin … dans un bain d’alcali volatil, ou bien faire le mélange après l’avoir reçu à part.
« La masse de sel de Glauber qui résulte de cette décomposition doit être ensuite poussée au grand feu pour être entièrement purgée d'acide: ensuite on la pulvérise pour l'opération suivante