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CHAPITRE XIII

Ce fut le cœur gros et plein d’une foule de trisles pressentiments insurmontable que, le matin du jour désigné pour son débat cbei mtdame Mantalini, Catherine Nickleby quitta la Cité.

A cette heure matinale, les rues fourmillent de jeunes tilles, pâles et chétives, dont l'occupation, comme relie «lu ver, est de produire l'étoffe brillante «pii revêt les oisifs insouciants; elles se dirigent vers le thrâtre de leur travail journalier, et dans leur marche précipitée, saisissent comme à la dérobée la seule bouffée d'air bienfaisant et l’unique rayon de soleil qui réjouisse leur monotone existence durant cette longue suite d'heures dont se compose un jour de travail. En s'approchant du quartier riche, Catherine vil plusieurs personnes de cette classe courant h leur pénible occupation; et leur sir maladif, leur démarche mal assurée, ne loi prouvèrent que trop bien que ses f ressentiment* n’élairnt pas complètement déraisonnables.

Elle arriva chex madame Mautaliui quelques minutes avant l'heure marquée, et frappa timidement k la porte, qui lui fut ouverte par un laquais.

— .Madame Mantilini est-elle chez elle? balbutia Catherine. — Elle n'y est pas souvent à celte heure, mademoiselle, répondit l'homme d’un ton qui rendait le — mademoiselle — un peu plus offensrmt que

r — ms chère. — Fuis-je la voir? demanda Catherine. — Eh!" mou. Uiea , non! répondit le laquais en honorant la visiteuse d’un long regard accompagné d'un sourire. — C'est aile qui m’a demandée; je viens... je viens... pour avoir de l’emploi. — Oh I alors il faut tirer ta sonnette de l'atelier, dit le laquais m désignant du doigt un bouton situé près de la porte; attendez, j’oubliais ; n’étçs-so is pas miss Nickleby? — C'est moi-même. — .Montes donc; madame .Mantalini désire vous voir; par ici; prenrx garde k cc qui est sur le parquet.

Il désignait par ces mots une litière hétérogène de pâtisseries, de lampes, de plateaux. de verres, de banquettes, épar* dans la chambre, débris de la soirée de la veille; il introduisit Catherine dans une pièce «pii communiquait par une porte k deux battants avec l'appartement oü elle avait vu pour la première fois la maîtresse «te l’établissement.

*— Si vous voulez attendre une minute, dit-il, je vais l'avertir de suite.

Après avoir fait cette promesse avec beaucoup d'affabilité, il se retira et laissa Catherine toute seule.

La chambre n’avait rien de bien divertissant; son principal ornement était un portrait en buste de M. Mantalini, que l'artiste avait représenté se grattant la tête d'un air d'nisance, et étalant avec avantage un brillant, don de madame Mantalini avant son mariage. Cependant on entendait de* vois dans la chambre voisine, et comme In cloison était mince et la conversation brocante , Catherine reconnut facilement que les interlocuteurs étaient M. et madame .Mantalini.

— Mon âme, dit le mari, qni déjeunait paisiblement, si vous êtes jalouse , vous serez horriblement misérable. — ic le suis! reprit mad* tue Mantalini , qui boudait évidemment. — Ne vous mettez pas de mauvaise humeur, dit M. Mantalini en cauant un ceuf ; vous avez une petite figure enchanteresse, et si vous êtes de mauvaise humeur, vous gâterez votre vidage et vous le rendrez sombre comme un fantôme. — Ce n’est pas ainsi que voui me ramènerez, dit madame d’uu ton maussade. — Je sous ramènerai de 1a manière qui vous conviendra. — C'est très-facile de parler, dit madame. — Ce n'est pas si facile quand on mange un diable d’oeuf, répondit M. Mantalini, car le jaune tombe sur le gilet, et le jaune d'eruf ne fait bien que sur un gilet jjiine. — - Vous avez plaisuulé avec elle toute la soirée, dit madame Manialini, qui désirait ramener la conversation à son point de départ. — Non, non , ma vie. — Si fait, si fait; j'ai eu le» veut sur vous toute la Soirée! — Quel bonheur! ces jolis petits yeut brillant» m'ont regardé toute la soirée! s’écria Mantalini dans une espèce de ravisse- *nent extatique. — Et je répète, reprit madame, que voit» ne devez parler qu'avec votre épouse ; et je ne souffrirai pas qu'il en soit autrement , Mantalini, dus-é-je m'empoisonner! — Vous ne vous empoisonnerez pu, vous ne vous etposerez pas i» d'horribles tortures, dit Mantalini, qui, k en juger par le son de sa voit, semblât a»Oir dérangé su chaise et s'être rapproché de ta femme. Von* ne prendrez P»« de poison , parce qt e vous av« z pour mari un bel homme qui aurait pu épouser deux comtesses et une douairière... — Deux comtesse» ! interrompit madame ; trous m'avez dit une autrefois! — - Deux !

* »*cria Mantalini : deux vraie» comltssés avec dès fortunes colossales, le diable m’emporte! — Kl pourquoi ne l’avez-vou* pas fait? dit madame avec enjouement. — Pourquoi? n’ai-je pas vu k une matinée musicale la plus charmante sirène qui soit dan» l’univers entier, et puisque cette sirène est ma fetmne, toute» le* comtesse* et les douairières d'Angleterre ne peuvrnt-eHes pas aller k tous les.».

M. Mantalini n’vchrva pas, mats il donna k sa femme un gros buiser, que celle-ci lui rendit.

~ Ht quel est l'état de la caisse, bijou de mon existence? dit ensuite Mantalini, Combien possédons-nous? — Rien peu, en vérité. —

Il fiut augmenter ce peu , il faut faire escompter qut Iques billi-t* au | 7^ 1,1 Nickleby pour nous aider k soutenir la guerre; que diable! — I vous i»Vn avez pa* besoin présentement. — Mon âme et ma vie, K'pril le mari, il y a un cheval à vendre, et ce aérait un crime de manquer cette ©cession. (>n le donnera pour rien, délices de mes 1 *ou». — p 0 , Jr rien! s’écria madame; j'en suis enchantée. — Absolu- I bient pour rien ! on le laissera pour ccnt guinée*. Il a la crinière, ' encolure , les jambe» et 1» queue de U beauté la plus diabolique, Je I

le monterai au parc devant la voiture des comtesses repoussées; la vieille diablesse de douairière s’évanouira de douleur et de rage, les deux autres diront : Il est marié, il a disposé de loi; c’est diabolique, il est perdu pour nous. Elles se délesteront l'une l'antre, et souhaiteront de vous voir morte et enterrée.

La prudence de madame Mantalini, si elle en avait, n’était pas k l'épreuve de ces peintures triomphales; après avoir remué ses clefs, «die dit qu'elle allait voir ce que contenait son bureau, et, se levant dans cette intrntion, elle ouvrit un des battants de la porte, et entra dans la salle où Catherine était asaise.

— Mon Dieu! mon enfant! s'écria madame Mantalini en reculant de surprise, comment vous Irouvex-vous ici? — Mon enfant! s'écria Mantalini en se précipitant dans U salle ; ohl diable! comment vous |iortez-vous? — - Voici quelques iustants que je vous attends, madame dit Catherine; le domestique a sans doute oublié de vous faire savoir quej'élai* ici. — Il faut vraiment gronder cet homme, dit madame en se tournant vers son mari; il est d’une négligence...-— Je lui aplatirai le nez pour avoir laissé seule une aussi jolie créature. — Mantalini, s’écria madame, voua vous oubliez. — Je ne vous oublie pas, mon âme, et je ne vous oublierai jamais, et cela m’est impossible, dît Mantalini en baisant la main de sa femme et lançant k la dérobée un coup d’œil k miss Nickleby, qui se détourna dédaigneusement.

Apaisée par ce compliment, la maîtresse de maison tira dé son bureau des papiers et les tendit k M. Mantalini , qui les reçut avec une joie bien vive. Elle pria ensuite Catherine de la suivre, et, après plusieurs tentatives de la part de M. Mantalini pour attirer l’attention de la jeune hile, cites partirent, laissant le mari étendu tout de son long sur le sofa , les talons en l’air et on journal k la main.

Madame Mantalini mena Catherine dans une vaste pièce sur le derrière, où il y avait une foule de jeunes biles occupées k coudre tailler, rassembler les pièces d'étoffe, et k différents autres travaux qni ne sont connu* que de» experts, dans l’art des modistes et des couturières; la salle était tranquille et silencieuse , et éclairée par un vitrage.

Madame Mantalini appela miss Knags, et une petite femme, courte, empressée, habillée avec prétention, pleine d'importance, sa présenta aussitôt. Toutes les jeune» personnes susprndirent leurs opération* . et se communiquèrent 4 voix basse plusieurs observations critiques sur miss Nickleby. son teint, ses traits, son costume, avec la décence et le bon ton qu’eût pu déployer la meilleure société dans un bal du grand monde.

— Miss Knags, dit madame Mantalini, voici la jeune personne dont je vous ai parlé.

Miss Knags adressa k madame Mantalini un sourire respectueux, qu’elle sut rendre gracieux en dirigeant 1rs yeux vers Catherine.

— Je crois que pour le moment, dit madame Mantalini, il vaut mieux que miss Nickleby von» accompagne au magasin, et fasse essayer les robe» aux pratiques, autrement elle serait peu utile, et son extérieur... — Ira parfaitement avec le mien, dit miss Knags, et sans doute vous vous en êtes aperçue; car vous avez tant de goût que vraiment, comme je le répète souvent aux ouvrières, je ne sais comment, où et quand vous avez pu acquérir tout ce que vous savez... hem h., miss Nickleby et moi faisons la paire, madame Mantalini; seulement je crois que je suis uti peu plus brune, et... bem !... je crois que mon pied est un peu plu» petit. Miss Nickleby, j’en suis sûre, ne s'offensera pas de cette observation, quand elle saura que notre famille a été toujours célèbre pour la petitesse de se* pieds, depuis que... hem!... depuis que notre famille a «les pieds, ma foi!

Miss Knags avait coutume d’introduire dans le courant de ta harangue un bem perçant, clair ei retentissant, dont le sens et la portée étalent' diversement interprétés par se» connaissances; les unes disaient que OTiss Knags visait k l’emphase, et qu'elle glissait le monosyllabe lorsque le balancier de son cerveau était en train de battre une invention nouvelle; d’autres que, lorsqù’elle cherchait un mol, elle émettait son hem pour gagner du temp» et empêcher ses interlocuteur* de l'interrompre. Tl faut encore remarquer que tniss Knags avait des prétentions k la jeunesse, quoiqu’elle fût sortie de nourrice depuis bien longtemps, et qu'elle étsit faible d’esprit et vaine, et de ces personnes dans lesquelles il ne faut pas avoir une confiance illimitée.

— Vous instruirez nms Nickleby des heures de travail, etc., dit madame Mantalini; je vous la laisse; vous n’oublierez pas mes ordre», mis* Knags?

Bien entendu que miss Knogi répondit qu'oublier les ordres de madame MunUlini était chose moralement impossible; eette dame souhai'a un bonjour général k la compagnie, et s'en alla.

— Charmante créature, n’est-ce pas , miss Nickleby? dit miss Knags en »c frottant les inains. — Je l'ai très-peu vue , «lit Catherine : je la « onnars k peine. — Avez-vous vu M. Mantalini ? demanda miss Kuags. — Oui, je l’ai vn deux fois. — N’est-cc pas un charmant homme ? — Il ne m’a pas paru tel , répondit Catherine. — Vraiment , ma chère ! s'écria mis* Knags en levant les mains-, mais, Dieo du ciel I vous n'avez donc pas de goût ? une si belle taille , des favoris si noirs, des dent*, de* cheveux, des... bem !... Eh bien ! vous m'étonnez! — Je puis avoir grand tort, «1 if Catherine en ôtant son chapeau ; m is comme

mon opinion est pen importante pour lui ou pour qui que ee aoit , je ne regrette pas de l'avoir exprimée, et je n'en changerai pas vile, je crois.

Après un moment de silence, durant lequel les jeunes perso unes examinèrent attentivement la tournure de Catherine, l'une d’elle offrit de U débarrasser «le son châle, et lui demanda si elle ne trouvait pas que le noir allait fort mal.

— Oui, répondit Catherine avec un soupir.

Il y a peu de gens qui n'aient perdu un parent ou un ami, leur seul appui dans la vie , sans ressentir douloureusement l'ii.tluence glaciale du noir vêtement. Catherine l’avait éprouvée, et ne put en ce moment retenir ses larmes.

— Je suis bien fichée de vous avoir blessée par un discours irréfléchi, dit sa compagne. Je n’y songeais |<as ; vous êtes eu deuil de quelque proche parent. — De mon père, répondit Catherine en pleurant? — De quel parent, miss Simmonds ? demanda miss Kuagx à haute et intelligible voix. — De son père , murmura miss Simuionds. — De son père, hem ?... dit miss Knags sans baisser la vois le moius du mande. Ah ! une longue maladie, miss Simmonds? — Silence, je vous prie, je ne tais. — Notre malheur a été subit, dit Catherine, autrement je pourrais à l’heure qu'il est en supporter 1a pensée.

Suivant nn usage invariable lorqu'une nouvelle ouvrière venait à l'atelier, on avait éprouvé un vif désir de savoir ce qu'était Catherine et tout ce qui la concernait ; mais quoiqu'il eût été naturellement augmenté par son émotion, la certitude de la peine que lui causaient les questions suffit {tour réprimer la curiosité, et miss Knags, désespérant de tirer d’elle de nouveaux renseignements, commanda bien :i regret le silence, et ordonna de reprendre les travaux.

Ils se continuèrent jusqu'à uue heure et demie, et l’on servit dans la cuisine un gigot cuit au four, et garni de pommes de terre. Le repas fini, et les demoiselles ayant eu D liberté de se laver les mains , en guise de récréation supplémentaire, l'ouvrage recommença eu silence. Enfin le roulement des voilures et les doubles coups frappés aux (sortes indiquèrent que la journée de la classe riche commençait à son tour.

L’un de ces doubles coups donné à la porte de madame Mantalini annonça l'équipage d'une grande dame ou plutôt d’une dame riche, car il v a parfois une immense différence entre la richesse et la grandeur. Elle venait avec sa Elle examiner une toilette de cour ii laquelle on travaillait depuis longtemps, et Catherine fut dépêchée au magasin , accompagnée de miss Knags, et sur les ordres de madame Manta liai

Le rôle de Catherine était assex humble , et ses fonctions ae bornaient à tenir les diverses prlies du costume en attendant que miss Knags fût prèle à les essayer, et de temps à autre à nouer un cordon et à attacher une agrafe. Elle pouvait donc avec assex de raison se supposer hors de la portée de l'arrogance et de la mauvaise humeur; mais il arriva que la riche dame et sa riche Elle avaient mis ce jourlà leur bonnet de travers, et la pauvre Elle eut sa part de leurs bourrades. Elle était maussade; scs mains étaient froides et sales; elle ne faisait rien de bien ; elles ne concevaient pas que madame Mantalini eût de pareilles gens à son service, et demandèrent à avoir ut»e autre ouvrière la première fois qu'elles viendraient, elc.

Due circonstance aussi ordinaire mériterait à peine d'être remarquée, sms l'effet qu’elle produisit. Catherine versa bien des larmes amères lorsque ces dames furent parties, et se sentit pour la première fois humiliée de ton emploi. Elle s'était attendue, il est vrai, à un travail pénible; mais elle n'avait point regardé comme avilissant de travailler pour gagner sa vie, avant de se trouver en butte à l'insolence et au plus stupide orgueiL l.a philosophie lui eût appris que la dégradation était pour ceux, qui ont la bassesse de s'abandonner à de pareilles passions habituellement et sans sujet; mais elle était trop jeune pour avoir cette consolation, et ses sentiments d'honneur étaient blessés. Si l'on dit parfois que les gens du commun soûl au-dessus de leur position , n'est-ce point parce que les gens qui ne sont point du commun sont au-dessous de la leur?

A neuf heures, Catherine, lasse et découragée, alla joindre. sa mère au coin de la rue, et s'en retourna d’autant plus triste qu’il lui fallait dissimuler scs senlimeuU réels et feindre de partager toutes les illusions de sa mère.

— Mon Dieu ! Catherine, dit madame Nickleby , j’ai pensé tonte la journée aux avantages qu’aurait madame Mantalini à vous prendre pour associée, ce qui peut arriver, comme vous savez. Mantalini et Nickleby, comme ça sonnerait bien ! et si Nicolas a du bonheur, vous pourrex voir s’établir dans la même rue le docteur Nickleby, chef de l'institution de Westminster.

— Cher Nicolas! s'écria Catherine en tirant de son tac la dernière lettre envoyée par son frère du château de Dothcboyt. Dans tous mes malheurs, que je suis heureuse, ma mère, d'apprendre qu'il se porte bien, et de le voir de si bonne humeur dans ses lettres! La peusée de •on bien-être me console de tout ce qui peut nous arriver.

Pauvre Catherine '■ elle ne savait pas combien cette consolation était fragile , et avec quelle rapidité elle allait être désabusée !

L’échec qu’elle avait subi le matin eut du moins pour avantage de lui concilier les bonnes grâces de miss Knags, qui avait craint d'abord

d'être éclipsée. Dès le lendemain , la bonne miss Knags apprit franchement à Catherine Nickleby qu'elle ne conviendrait jamais, mais qu’elle n'avait pas besoin de s’en inquiéter, parce que, en travaillant elle-niètne davantage, elle ( juins Knags) aurait soin de la tenir toujours sur le second plan , et qu'elle (miss Nickleby) n'avait qu'à rester parfaitement tranquille devant la société, cl à éviter de toutes set forces d'attirer l'attention. Cette dernière recommandation s'accordait si bien avec les sentiments et les désirs de la timide jeune tille , qu'elle s'empressa de promettre de suivre implicitement le» avis de l’excellente demoiselle, sans l'interroger ni réfléchir sur les motifs qui les avaient dictés.

— Je vous porte un vif intérêt, nu chère amie, sur ma parole, un intérêt de sœur, absolument; c’est une chose dont je ne saurais me rendre compte, c’est singulier !

Il était sans doute singulier que si miss Knags portait tant d’intérêt a Catherine Nickleby, ce ne fût pas un intérêt de tante ou de grand’mère, car la différence de leurs âges respectifs eût dû naturellement amener cette supposition ; mais miss Knags était habillée comme une jeune personne, et peut-être ses sentiments étaient-ils conformes à sa toilette.

L'amitié de miss Knags en resta à ce haut point durant qnalre grands jours, au grand étonnement des ouvrières, qui n'avaient jamais vu de pareille constance; mais, le cinquième jour, une circonstance imprévue Et descendre subitement le thermomètre de cette ardente affection.

Un vieux lord de grande famille , sur le point d’épouser une jeune persoune doul la famille u’avait rien de saillant, vint au magasin avec sa future et la soeur de celle-ci, pour assister à la cérémonie de l’essai de deux chapeaux commandés la veille. Madame Mantalini annonça cet événement d'une voix de fausset perçante par le porte-voix qui communiquait avec l’atelier, et miss Knags, tenant un chapeau dans chaque main , monta rapidement. Les cli • peaux furent à peiue essayés, que miss Knags et madame Mantalini tombèrent dans des convulsions d'amiratiou.

— Quelle élégance ! dit madame Mantalini. — De ma vie je n'ai rien vu de si ravissant , dit miss Knags.

Le vieux lord ne disait rien , mais il témoignait en ricanant la joie que lui causaient tant les chapeaux et celles qui les portaient que l'idée d’avoir choisi une aussi jolie femme. La future, vive et éveillée, voyant le vieux lord dans celle extase , l’attira derrière une psyché et l’embrassa, pendant que madame Mantalini et 1a soeur regardaient discrètement d'un autre côté.

Mais miss Knags, piquée par la curiosité, s'avança par hasard vers la psyché, et aperçut la future au moment même où elle embrassait le vieux lord. Là- dessus, la jeune personne Et la mine, murmura quelques épithètes injurieuses pour miss Knags, à laquelle elle lança un regard de mépris.

— Madame Mantalini, dit-elle. — Madame. — Faites monter, je vous prie, celte jeune personne que nous avons vue l’autre jonc. — Oui, failcs-la monter, dit U soeur. — Ce que je déteste le plus au monde, madame Mantalini, dit la prétendue du tord en se jetant languissamment sur un sofa, c'est d’être servie par des épouvantails et de vieilles laiderons. Envoyex-tuoi cette jeune créature , je vous prie, toutes les fois que je viendrai. — Allons) dit le vieux lord, l’aimable jeune créature, allons , allons ! — Tout le monde en parle, dit négligemment la fiancée, et mylord, grand admirateur de la beauté, tient absolument à la voir. — Elle est universellement admirée, répondit madame Mantalini. Miss Knags, faites monter miss Nickleby. Vous pouvex vous dispenser de revenir. — Je vous demande pardon , madame Mantalini ; qu'avez-vous dit eu dernier lieu? demanda miss Knags toute tremblante. — Vous pouvez voua dispenser de revenir, répéta la maîtresse d'un ton aigre.

Miss Knags disparut sans dire un mot, et fut bientôt après remplacée par Catherine, qui ôta les nouveaux chapeaux et remit les vieux eu rougissant de voir le vieux lord et lea deux jeunes dames ne cesser de la regarder fixement.

— - Comme vous rougisses, mon enfant! dit la fiancée du iord. — Elle n’est pas aussi au fait qu'elle le sera dans une ou deux semaines, dit madame Mantalini avec un gracieux sourire. — J'ai peur que vous ne lui ayes lancé quelques-unes de vos œillades assassines, mylord , dit 1a prétendue. — Non, non, non, repartit le vieux lord, je vais me marier et changer de vie. Ah ! ah ! ah !

On devait être enchanté d'apprendre que le vieux lord allait changer de vie, car il était évident que celle dont il jouissait ne lui durerait pas longtemps. Un ricanement un peu trop prolongé suffit pour lui donner un accès de toux, qui lui laissa à peiue la force de faire observer que cette jeune Elle était trop jolie pour une modiste.

— * J’espère que vous ne pensez pas que lo bonne mine est paisible dans le commerce, un lord? dit madame Mantalini en minaudant. — En aucune façon, répondit le vieux lord, autrement vous l'auriex quitté depuis longtemps. — Petit scélérat ! dit la vive Eaucée rn frappant le noble pair de sou parasol. Comment osez-vous tenir de semblables propos?

Cette question adressée avec enjouement fut accompagnée de {dusieun autres coups de parasol. Enfin le vient lord attrapa L’iuatru-

meut de supplice et refusa de le rendre , ce qoi força l’autre dame à venir au secours de sa saur, et il s’ensuivit uo petit divertissement

très inréabte.

— Vous sures sois de faire faire ces levers changements, madame Manlalini, dit la fiancée : allons , mylord, il faut absolument que vous passiez le premier; je ne vous laisserais pas une demi-seconde avec cette jolie fille. Jane, ma ebère , emmetiet-le, pour que nous •oyons sûres de loi.

Le vieux lord partit infiniment flatté du soupçon, lança en passant une œillade grotesque à Catherine, reçut un autre coup de parasol pour sa scélératesse, descendit en cherchant l'escalier, et son corps agile fut hissé dans la voitnre par deut robustes laquais.

Catherine, qui était restée (tendant toute cette scène les yeux modestement attachés au parquet, s’achemina avec joie vers l’atelier.

L’état du peist royaume avait grandement changé durant sa courte absence. Miss knags n’était plus installée sur son siège accoutumé, conservant le maintien noble et digne du représentant de madame Manlalini.

Elle reposait sur un coffre , baignée de pleurs, entourée de trois ou quatre jeunes ouvrières, et la présence de plusieurs flacons de vinaigre, de corne de cerf et autres cordiaux, aurait suffi, même sans Je dérangement de &a coiffure anglaise, pour prouver qu’elle venait de s'évanouir.

— Mon Dieu! s'écria Catherine, qu’y a-t-il donc?

Gette question provoqua de la part de miss knags de violents symptômes de rechute, et les ouvrières, lançant à Catherine des regards de colère , redoublèrent le* doses de vinaigre et de corne de cerf, et dirent que c’était une honte.

— Qu'est-ce qui c*t une bonté? qu’ est-il arrivé? dites-le-moi? — Qu'est-il arrivé ! s'écria misa knags en se levant tout d'un coup 1 la grande consternation desjeunes filles assemblées; vous devries rougir, vilaine créature ! — Bon Dieu ! dit C jtberine presque paralysée par la violence avec laquelle l’adjectif sortit d’entre le* dents serrées de miss knags; est-ce que je vous ai offensée? — Vous, m’offenser I repartit miss Knags. vous! une enfant, une petite morveuse, une fille de rien ! ha ! ha ! c’est trop fort !

Comme misa knags prononça ces mots en riant , il est évident qu'ils avaient quelque chose d'excessivement drôle. Toutes les ouvrières imitèrent leur directrice, partirent d’un éclat de rire et se firent de petits signes de tète, comme pour se dire que 1a plaisanterie était délicieuse.

r— La voici, poursuivit miss knags, quittant son coffre et présentant Catherine en grande cérémonie et avec de profonde* révérences à la compagnie enchantée, la voici! tout le monde parle d’elle. C’est la belle, mesdames, la beauté, la... Etre sans pudeur, va I

A celte crise, mus Knags fut incapable de réprimer un vertueux frémissement, qui se communiqua immédiatement aux ouvrières ; puis elle se mit li rire , puis à pleurer , et reprit en sanglotant de la manière la plus touchante :

— Pendant quiuxe ans , j’ai été l’honneur et l’ornement de l’atelier et. du magasin. Dieu merci! ajouta-t-elle en frappant du pied avec une remarquable énergie, je n’avaia pas encore été exposée aux artitioes, aux vils artifices d'une créature qui vous déshonore toutes par sa conduite. Je ressens vivement cet outrage, quoiqu’il excite mou

‘dégoût.

ici miss knags se retrouva mal, et les jeunes filles, redoublant d'attention, lui dirent qu'elle devait être au-dessus d’une pareille injure; que , pour leur part , elles n’y répondraient que par le méprit.

A l’appui de leurs condoléances, elles déclarèrent se sentir ellesmêmes si courroucées, qu’elles étaient capables d’une infinité d’excès.

— Ai-je vécu jusqu’à ce jour pour être appelée épouvantail! s'écria miss knags tombant dans des convulsions subites et faisant des efforts pour s'égratigner. — Modérrs-vous . nous vous en prions. — Ai-je mérité d'être appelée vieille laideron ? ajouta miss knags en se débattant entre les main» des ouvrières. — M'y penses plus, ma chère, répoudit le chœur. Je la déteste, je l'abhorre, qu’on ne m'en reparle plus ! que personne de nos amies ne lui reparle plus ; c’est une jmnudenie, une déhonlée, une artificieuse !

Après avoir dénoncé en ces termes l'objet de sa rage, miss knags poussa un cri, trois hoquets, plusieurs soupirs, ferma les yeux, frissonna , revint à elle , rajusta sa coiffure , et déclara qu'elle était parfaitement remise.

L* pauvre Catherine avait d'abord regardé ces simagrées avec un véritable égarement. KUe avait pâli et rougi tour à tour, et avait ! fssayé plusieurs fois de parler; mais comme les vrais motifs de cet incident se développaient à ses yeux, elle- se retira à l’écart sans daigner répondre. Quoiqu'elle eût regagné fièrement si place et qu’elle tournât le dos au groupe de petits satellites qui s’agitaient autour de leur planète, elle laissa couler en secret des larmes dont l’amertume eût réjoui misa knags si elle les avait vues tomber.

CHAPITRB XIV.

Le soir, lorsque Catherine, comme de coutume, rejoignit sa mère su coin de la rue, elle fut assez étonuée de la trouver causant avec ,

M. Ralph .Nu kltby ; mais sa surprise fut bientôt redoublée non moins r le sujet de leur conversation que par les manières radoucies de . Nickleby lui-même.

— Ab I ma chère , dit-il , nous parlions de vous à l’instant. J'allais vous prendre à râtelier; mais votre mère et moi-avons causé d’affaires de famille, elle temps s’est écoulé rapidement... — C’est vrai . interrompit madame Nickleby sam remarquer le ton ironique de Ralph, Catherine, ma chère, vous dinerex avec votre onde demain à six heures et demie.

Charmée d'être la première à communiquer cette nouvelle extraordinaire, madame Nickleby sourit à plusieurs reprises ponr en faire sentir toute l'importance à Catherine, et passa brusquement et sans transition à l’examen de la toilette.

— Attendez. Votre fourreau de «oie noire sera de mise, avec cette jolie petite écharpe, et un bandeau dans vos chevetn, et ane paire de lias de soie noire. Mon Dieu ! s’écria-t-elle en passant non moins brusquement à un autre sujet, si j’avais encore ces malheureuses améthystes I Vous vous rappelé» comme elles étincelaient ! [Mais votre papa, voire pauvre cher papa!... Ah ! on n’a jamais imposé de

E lus cruel tacrifice que celui de ces bijoux ! — (Jubliex-ies, dit alpb avec un sourire, qui, comme tout antre signe d’émotion, sem- ' blait plutôt se cacher sous son épiderme que se jouer ouvertement sur son visage : pour revenir au point d'où nous noos écartons, je réunis chez moi quelques... quelques... messieurs avec lesquels je suis en relation d’affaires; voire mère m'a promis que vous feriez les honneurs; je ne suis pas accoutumé à recevoir; mai* il y va de mon intérêt, et ce» folles réceptions entrent parfois pour beaucoup dans les affaires. Consentez-vous à m'obliger? — Si elle y consent ! s’écria madame Nickleby. — Excuses, interrompit Ralph en lui faisant si- [ g ne de se taire. Je parle à ma nièce. — J’y suis tonte disposée certai- : nrmcnl, mon onde; mai* j’ai peur que vous me tronvies maussade et embarrassée. — Oh ! non ; venez quand vous voudrez dans une voiture de louage, je la payerai. Bonsoir, et... que... que Dieu vous ! bénisse !

| On eût dit que cette bénédiction tenait à la gorge de M. Ralph Nickleby, comme si elle n’eût pas été habituée an trajet et qu’elle | n’eût pas su lecbcmin; mais elle finit par sortir, et Ralph donna une | poignée de main à ses parentes, et les quitta brusquement, i — Que votre oncle a les traits rudes et prononcés ! dit madame j Nickleby. Il ne ressemble pas le moins du monde à son pauvre frère.

1 — Maman I dit Catherine d’un ton de reproche . pouvez-vous établir cette comparaison? — Ma foi non, reprit madame Nickleby; il ne lui ressemble en rien; du reste, il a l’air d’un honnête homme.

La digne femme fil cette observation avec beaucoup d’emphase, comme si elle eût été le fruit de recherches profondes, et défait elle méritait d’être mise au nombre des découvertes extraordinaires du dixneuvième siècle. Catherine leva les yeux et les baissa aussitôt.

— Qu’avet-vous? lui demanda madame Nickleby après un moment de silence. — Je réfléchis. — Vous réfléchisse» ! vous en aveu sujet. Votre oncle raffole de vous , c’est clair; et s’il ne vous en revient pas quelque bonne fortune extraordinaire, je serai un peu surprise, voilà tout.

Là-de»us madame Nickleby raconta diverses anecdotes de jeunes personnes dans les sac* desquelles leurs originaux d’oncles avaient glissé des billets de lianque, et d’autres jeune* personnes qui avaient par hasard rencontré chex leurs oncles d'aimables cavaliers d’une immense fortune, et les avaient épousés après quelques jours de cour assidue. Catherine écouta d'abord machinalement, puis avec plaisir, et sentit par degrés s’éveiller dans son cœur quelque reflet de l’ardeur de sa mère. Elle commença à présumer que son avenir pourrait être brillant, et que de meilleurs jours allaient naître pour elle. Telle est l'espérance, présent du ciel aux mortels engagés dans la lutte; comme une sublime essence descendue d’en haut , elle pénètre toutes choses, bonnes ou mauvaises; elle est aussi universelle que la mort, et plus contagieuse que la maladie.

l.e lendemain , Catherine fut habillée de U tête aux pieds une grande benre et demie avant qu'il fût nécessaire de songer à sa toilette. Le moment de partir arrivé, le marchand de lait alla chercher une voiture sur la place voisine, et Catherine, après bien des adieux à sa mère et bien des compliments à mademoiselle la Creevy, qui devait venir prendre le tbé, s’assit commodément dans la voiture, si toutefois personne s’est jamais assis commodément dans une voiture de louage. La voiture, le cocher et les chevaux coururent, se disputèrent, fouettèrent .jurèrent , et trébuchèrent ensemble, jusqu’à leur arrivée à Golden square.

Le cocher donna nn effroyable double coup à la porte, qui fut ouverte avant qu'il eut frappé , comme s'il y avait eu derrière un homme avec la main attachée au loquet.

Catherine, qui s'attendait à Voir simplement Newman N’oggs en linge blanc , fut un peu étonnée de trouver là un homme en brillante livrée, et deux ou trois autre* dans le vestibule. C’était cependant bien la maison, car le nom était sur la porte; elle accepta le brasgalotiué qu’on lui tendait, entra dans la maison, et fut introduite dans une pièce ou on la laissa seule.

Si elle avait été surprise de l'apparition du laquais , elle fut stupé-

NICOLAS lYICKLEUY.

SA

fiile de la richesse et de la splendeur de l'ameublement. Le» tapi» les plue moelleux et les plus élégants, les plus beaux tableaux, le-* glaces le» plu* précieuses, les ornements les plus riches éblouissaient par leur beauté, et l'cml embarrasse f»r leur profusion ne savait sur loquet s'arrêter. L'escalier mime regorgeait de meubles somptueux, comme si la maison eût été remplie de trésors qui , avec un léger supplément, auraient été jusqu’au milieu de la rue.

Kl le entendit une suite de brujauls doubles coups à la porte de la rue, et après chaque coup, de nouvelles voix dan» le salon. Les son» de celle de M. Halph N ickleby furent d'abord faciles à distinguer; mais ils se perdirent par degrés dans le brouhaha confus de la conversation.

Enfin la porte s’ouvrit, et Ralph lui-même, dépouille de set bottes et paré d’une pure de bas de soie et d'escarpins, montra sa physionomie de renard.

— Je n'ai pu vous voir avant ce moment, ma chère, dit-il à voix basse , en désignant du doigt le salou voisin. J'étais occupé a les recevoir. Allons, je vais vous faire entrer. — Üiles-moi. mon oncle, drmauda Catherine un peu embarrassée, comme le sont des gens plus habitués au monde quand il s’agit de paraître dans une salle remplie d'étrangers, et qu'ils n'ont pat eu le temps de s'y préparer. Y a-trll de» darnes? — Non; je n’en connais aucune. — Faut-il entrer de suite? demanda Catherine en faisant un pas rétrograde. — Comme il vous plaira, dit Ralph en haussant les épaules. Tout le inonde est arrivé et Von va dinrr.

Catherine se laissa entraîner.

Sept ou huit messieurs se tenaient autour du feu, et faisaient tant de bruit qu’ils ne s'aperçurent pas de l'arrivée de l’oncle et de la ■ièèe. iM. Halph Nickleby toucha 1 un d'eux par la manche, et dit d'une voix rauqne, emphatique, pour attirer l'attention générale i — Lord Frédéric Yerisopbt, ma nièce misa Nickleby.

Le groupe se dispersa , et lord Yerisophl montra en se retournant un habit d'une coupe élégante au superlatif , une paire de favoris de même qualité, des moustaches, un toupet et un jeune visage.

— Eh! dit-il, quoi... que... diable!

En émettant ccs incohérentes exclamations, il appliqua son lorgnon à sou «cil droit, et contempla miss Nickleby avec une vive surprise. Puis il se retourna vers un autre cavalier, non moins superlatif, un peu plus âgé , ou peu plus fort, un peu plus coloré , et lui murmura très- haut à l'oreille que la demoiselle était diablement jolie.

— Préseutex-moi , Nickleby, dit ce second personnage, qui tournait le dos au feu et avait les deux coudes sur le manteau de U cheminée. — Sir Mulberry lli« k , dit Ralph. — • Aulremeut le plus fameux de U bande, dit lord Frédéric Yerisopbt. — Ne m'oubliez pas, Nickleby, s'écria un homme â figure en lame de couteau, qui était assis sur un fauteuil bas et lisait le journal. — 31. Pyke , dit Ralph.

— Ni moi , .N ickleby , dit un individu à la face rouge et à l’air impertinent, placé à côté de sir Mulberry Hawk. — M. Pluck, dit Ralph.

Puis, se retournant vers un autre qui avait le cou d’une cigogne et les jambes d'un animal quelconque , Ralph le préxeuta , comme étant l'bouorable M. Snohb*. L’individu à cheveux blancs installé prés de la table s’appelait le colouel Chauser. Le colonel s’entretenait avec quelqu’un qui semblait être là pour faire nombre , et ne fut pas présenté du tout.

Deux circonstances frappèrent Catherine et lui firent monter le rouge au visage ; l'une était le mépris évident avec lequel les bûtes traitaient sou oncle, et l'autre l'insolente aisance de leurs manieras envers elle.

Quand Ralph eut achevé la cérémonie de la présentation, il fit **seoir sa nièce, et jeta les yeux autour de lui pour s’assurer de l’imprc»iion qu’avait produite son apparition inattendue.

— C’est une agréable surpris*, Nickleby, dit lord Frédéric Verisopkt, étant de son œil droit son lorgnon qui avait rempli ses fonctions à l’égard de Catherine, et le reportant sur son œil gauche pour regarder Nickleby. — On vous la ménageait, mylord, dit M. Pluck.

— Ce n’est pas une mauvaise idée, reprit Sa Seigneurie, elle mériterait que j'ajoutasse deux et demi pourcent à l’intérêt que je voua fais.

— Nickleby, cria sir Mulberry llawk , prenes la balle au bond, joignez la somme aux vingt-cinq pour cent, et donnez-ni’eo moitié pour mon bon conseil.

Sir Mulberry accompagna ees mots d'un gros rire et d'un juren, ce qui ht rire démesurément MM. Pyke et Pluck.

Cette hilarité u’avait pas encore cessé lorsqu’on annonça que le diner était servi. Sir Mulberry llawk, dans un accès de gaieté, passa adroitement devant lord Frédéric Yerisopbt, qui allait offrir son bras à Catherine , et la conduisit à 1s salle à manger avec un air do familiarité qui souleva dans son sein une indignation qu’elle put à peine réprimer. Ces sentiment* ne furent nullement diminués quand elle se trouva placée au haut bout de la table, ayant sir Mulberry llawk et lord Yerisopbt à ses côtés.

— Ah ! vous ayez trouvé moyen de vous rapprocher de noos, dit sir Mulberry à Sa Seigneurie. — Sans doute, répondit lord Frédéric en fixant le* yeux sur mis* Nickleby. — £h bien , dit air Mulberry, occupct-vou* de votre diner, et non pas de miss N ickleby et de moi, cor nous ne ferons guère attention à la société. — Je vous prie d'in-

tervenir, Nickleby, dit lord Yerisopbt. — l)e quoi s'agit-il, mylord ? demanda Ralph du bout de la table où il était installé entre M.M . Pyke et Pluck. — Ce llawk monopolise votre nièce, dit lord Frédéric. — li a généralement une part de toutes les choses auxquelles voua prétendes , répondit Ralph avec ironie. — C’est vrai, reprit le jenne homme, le diable m’emporte si je sais qui est le maître dans ma maison de lui ou de moi 1 — Je le sais bien, murmura Ralph. — JL: le déshériterai, je ne lui laisserai pas un shilling, dit le jeune noble d’un ton de plaisanterie. — Lorsque vous en serez à votre dernier shilling, répliqua sir Mulberry, je vous laisserai assez vite moi-même. Mais jusque-là je ne vous abandonne point, soyes-en sûr.

Cette saillie, basée sur un fait positif, fut accueillie par un rngts- Sement général, au milieu duquel on distingua le rire de M. Pyke et de M. Pluck, qui étaient évidemment les parasites ordinaires de sir .Mulberry. Il n’etait pas difficile de voir que la majorité de la compagnie riait aux dqtcns de l'infortuné jeune lord, qui, faible « t sans intelligence, semblait le moins vicieux de U société. Sir Mulberry llawk était remarquable par sa manière adroite de ruiner les jeunes gens riches, soit par lui-même, soit par scs créatures; noble et agréable métier dans lequel. il primait incontestablement. Avec toute ia hardiesse d’un génie original, il avait adopté un système entièrement opposé à la méthode ordinaire. Lorsqu'il avait pris de l'ascendant sur ceux qu'il se chargeait de dépouiller, il avait coutume de les tenir «m bride plutôt que de leur laisser leur liberté, et d'exercer sur eux sou savoir-faire ouvertement et sans réserve. Ainsi ils lui servaient doublement dr plastron , et, tout rn les ruinant avec art, il leur portait des bottes bien administrées, pour égayer la société.

Le dîner fut aussi remarquable que la maison par l'éclat et la mtiliijdicité des services, et la société fut remarquable par la manière dont elle y ht honneur. MM. Pyke et Pluck- se signalèrent particulièrement; iis mangèrent de tous les plats et burent de toutes les bouteilles avec une capacité et une persévérance vraiment étonnantes. L’exercice ne diminua pas leurs heureuses dispositions ; car, à l'apparition du dessert, ils tombèrent dessus, comme si aucune sérieuse escarmouche gastronomique n'eût eu lieu depuis le déjeuner.

— Eh bien, dit lord Frédéric en savourant son premier Terre rie porto, si c’est un diner d’escompteurs, le diable m’emporte, i) y aurait du plaisir à faire escompter des billets tous les jours. — On vous ea e comptera, répondit sir .Mulberry llawk. — Qu’en ditrs-vous , N ickleby ? demanda le jeune homme : aurez-vous ioa pratique? — Cela dépend entièrement des circonstances, mylord. — Des circonstances où se trouvera N otre Seigneurie , et des courses de chevaux, interrompit le colonel Cbuuscr.

Le brave colouel regarda MM. Pyke et Pluck, et parut s'attendre à les voir rire de sa plaisanterie; mais ceux-ci, u’élant engagés à rire que par sir Mulberry llawk, demeurèrent, à son grand dépit, aussi graves que deux entrepreneurs des pompes funèbres. Pour ajouter à sa défaite, sir Mulberry, considérant la plaisanterie comme un empiétement sur scs privilèges, regarda fixement le coupable à travers son verre comme s’il eût été étonné de cet excès d’audace , et déclara à haute. voix que c’était prendre une liberté du diable. Puis il vida son verre et contempla l'objrt de ce reproche comme si c’eût été quelque animal extraordinaire qu’on eût fait voir pour la première fois. Rien entendu que MM. Pyke .et Pluck regardèrent l’individu que sir Mulberry llawk regardait; et le pauvre colonel, pour cacher sa confusion,* se vit réduit à la néccsité de tenir son verre de porto devant son oeil droit, et de feindre d'en examiner la couleur avec le plus vif intérêt.

Pendant ce temps, Catherine demeurait aussi silencieuse qu'elle le pouvait, osant à peine lever les yeux de peur de rencontrer les regards admirateurs de lord Frédéric Yerisophl. et, ce qui était encore plus embarrassant, les œillades effrontées de sir .Mulberry. Ce dernier eut 1 obligeance d'attirer sur elle l'attention générale.

— - Voici mi» 1S ickleby , dit-il, qui s'étonue que per»nn« ne lai fasse la cour. — i\sn vraiment, dit précipitamment Catherine, je.;.

Elle s'arrêta, et sentit qu'il valait mieux se taire.

— Je parie cinquante livres avec qui voudra, s'écria sir Mulberry, que miss N ickleby ne me regarde pas en face en niant qu'elle pensât à notre abandon. — ■ Accepte ! s’écria la noble dupe. J'actttrde dix minutes. — C’est fait! répondit sir Mulberry.

L’argent fut étalé des deux côtés, et l'honorable M. Snobbs' fut choisi pour tenir les enjeux et calculer le temps.

— Je vous en prie , dit Catherine toute troublée durant ees préliminaires, je vous en prie, ne faites de moi l'objet d'aucun pari. Mon oncle, je ne puis vraiment pas... — Pourquoi non, ma chère? répondit Hilpb , dont la voix encore plus rude qu’à l’ordinaire annonçait qu'il parlait à contre-cœur. Ce sera fait dans an moment; ce n’est rien, ai ces messieurs insistent.... — J'insiste, dit sir Mulberry, c’est-àdirc je n'insiste pas pour que miss N'ickleby fasse la dénégation; car, si elle 1a fait, je perdrai , mais je serai d’autant plus charmé de voir ses yeux brillants «pie jusqu'* présent les meubles seuls ont été favorisé.» de ses regards. — En effet, dit le noble jeune homme, e'e»t bien mal de votre part, miss N ickleby. — bien cruel , dit M. Pyke. ■*— D’une cruauté inouïe, ajouta M. Pluck. — Je m’inquiète peu de perdre, s’écria sir Mulberry, car no coup d’œil de miss Nickleby viul le double de l’argent. — El plus, dit M. Pyke.

Si

La pauvre fille était »i honteuse qu’elle «avait à peine ce qu’elle fanait; elle avait pria la résolution de rester parfaitement tranquille; mais craignant que son silence ne fût interprété en faveurde U forfanterie de sir Mulberry, elle leva 1rs yeux et le regarda en face; il y avait quelque chose de si insolent, de si répulsif dans le regard qu’elle rencontra, que, sans pouvoir balbutier une syllabe, elle se leva et sortit de la salle à manger. Elle retint ses pleurs avec effort jusqu'à ce qu'elle fut seule s ir l'escalier, et là elle les laissa couler.

— Fameux! dit sir Mulberry llauk en mettant ses enjeux dans sa poche. Voilà une fille d'esprit, et nous boirons à sa santé.

11 est superflu de dire que l'jkt et compagnie répondirent avec ardeur à cette proposition, et qu'ils y tirent raisou. Ou se permit de nombreuses Insinuations relatives à la conquête de sir Mulberry, Ralph, qui avait épié avec des yenx de loup les acteurs de la scène

t récedente, parut respirer plus librement lorsque sa nièce fut partie.

es verres circulèrent, les tètes s’échauffèrent, et lui, renversé sur sa chaise, promena ses yeux de convive eu convive, et sembla vouloir lire au fond de leurs coeurs et s’amuser à en mettre à nu les frivoles pensées.

Cependant Catherine s’ était un peu remise. Elle avait appris par un douiesLique que son onde désirait la voir avant sou départ, et que les convives prendraient le café à table. La certitude de ne plus les voir contribua beaucoup à calmer sou agitation ; elle prit un livre et sc mit à lire.

Elle tressaillait psr intervalles tonque la porte en s'ouvrant laissait parvenir à ses oreilles le bruit de l'orgie, et plusieurs fois elle te leva alarmée , s'imaginant entendre sur l’escalier les pas de quelque membre égaré de la compagnie. Cependant, comme rien ne vint réaliser ses appréhensions, elle essaya de concentrer son attention sur son livre, qui absorba par degrés son intérêt au point qu'elle avait lu plusieurs chapitres sans songer au temps ni au lieu , lorsqu’elle fut soudain épouvantée d’entendre une voix d’homme prononcer son nom h. son oreille.

Le livre lui tomba des msins. A ses côtés, étendu nonchalamment sur une ottomane, était sir Mulberry Hawk, évidemment rendu pire par le via , qui n’améliore jamais les individus d’un naturel pervers.

— (Quelle délicieuse application! dit-il, est-elle réelle, ou n’a-t-elle d’autre but que de développer la grâce de vos cils?

Catherine se mordit les lèvres, regarda avec anxiété du côté de la porte, et ne répondit point.

— Voilà cinq minutes que je les regarde, reprit sir Mulberry ; sur mon âme, ils sont charmants. Pourquoi ai-je détruit en parlant un aussi joli petit tableau? — Faites-moi la grâce de vous taire, monsieur, répondit Catheriue. — Ab ! ne me traites pas ainsi , dit sir Mulberry pliant son chapeau à claque pour appnyer son coude dessus; ne soyez pas cruelle envers votre esclave dévoue, mademoiselle Nickleby. — il est bon que vous sachiez, monsieur, dit Catherine, tremblant malgré elle, mais animée par l'indignation, que votre conduite m'offense et me répugne. S’il vous reste U moindre étincelle de sentiments d'honneur, vous me quitterez à l'instant. - — Pourquoi conservez- vous celte apparence de rigueur excessive, ma douce créature?

Catherine se leva à la bâte, mais sir Mulberry U prit par sa robe et la retint de force.

— LaiMcx-moi, monsieur, s’écria-t-elle le cœur gros de colère, entendez-vous? Asseyez-vous, je veux vous parler. — Lâchez-moi, monsieur. — Pour rien au monde.

En disant ces mois, sir Mulberry essaya de la replacer sur sa chaise; mais comme elle fit un- violent effort pour se dégager, il perdit l’équilibre, et mesura de tout son long le plancher. Catherine s’élancait en avant pour sortir, quand M. llalph NicUeby sc présenta à la porte.

— Qu’y a-t-il ? dit Ralph. — II y a, monsieur, répondit Catherine dans une violente agitation, que sons le toit oit moi, fille sans appui, enfant de votre frère mort , j'aurais dû trouver protection , j’ai été esposée à dea insultes qui vous feraient détourner de moi les yeux. Laissez- moi passer.

Ralph «létourna en effet lez yeux pour éviter ceux de la jeune fille , mais il n'obtempéra pas à son injonction; car il la conduisit à un siège «éloigné, s’approcha de zir Mulberry, qui s’était relevé, et lui montra la. porte.

— Voilà votre chemin! dit Ralph d'une voix étouffée, dont un démon eût été fier. — Qu'entendiz-vons par là? Me conuaissez-vous , insensé? demanda sir Mulberry. — Fort bien, dit Ralph.

L’intrigant ne put soutenir le regard ferme du vieux pécheur, et s’avança eu murmurant vers la porte.

— Voua aviez besoin du lord? dit-il en s’arrêtant brusquement, comme frappé d'une idée nouvelle, en envisageant Ralph de nouveau : j'étais aur votre passage, u’es'-ce pas?

Ralph sourit sans répondre.

-7- Qu» vous 1s amené le premier? Comment auriez-vous pu sans moi l'attirer dans vos filets? — Mes filets sont grands et bien remplis, dit Ralph, Prenez garde qu'ils n’étranglent quelqu’un dans leurs mailles. — Vous veudriex votre chair et votre sang pour de l’argent; vous vous vendriez vous-même, si vous n'aviec déjà conclu uu nurché avec le diable. Oserez-vous me dire que votre jolie nièce n’s

pas été amenée ici en guise d'amorce pour l'enfant ivre qui est làbaut?

Quoique ce dialogue rapide se continuât à voix basse, Ralph regarda involontairement si Catherine n’avait pas changé de place, et n'était pas à portée d'entendre. Sou adversaire s’aperçut de l’avantage qu'il avait obtenu, et poursuivit :

— Oserez-vous me dire qu’il n’en est pas ainsi ; que s'il était venu ici à ma place, vous n'auriez pis été un peu plus sourd, et uu peu plus aveugle, et un peu moins fanfaron que vous ne l'êtes ? Allons, Nicklcby, ri j oudez-tuoi. — Eh bien, zi je l'ai autenée ici, c’est par des considérations d’affaire*. . — Nous y voilà! interrompit sir Mulberry en riant : je vous reconnais. — Par des considérations d'affaires, poursuivit Ralph lentement et avec fermeté, comme un homme qui a pris la résolution de ne s'eipliquer que jusqu’à un certain point; je pensais qu'elle pouvait produire quelque impressiou sur l’imbécile dont vous vous êtes emparé cl que vous aides à se ruiner; je le connaissais, et savais qu'il serait longtemps avant d'outrager les sentiments d'une jeune fille ; et qu’à moins qu'il ne l'offensât par enfantillage et par niaiserie, il respecterait même l’honneur de la nièce de son usurier. Mais ri j’eanénris le captiver plus aisément par ce moyen, je ne songeais pas Iwtimcltre la jeune fille à la brutalité d’un ignoble débauché comme vous. Et maintenant nous nous entendons. — Principalement parce qu'il n’y avait rien à gagner avec moi, hein? dit ironiquement sir Mulberry. — C’est cela même, repartit Ralph.

Il s’était retourné, et avait regardé de côté avant de faire cette dernière réponse. Lr» yeux des dcui respectables personnages sc rencontrèrent, et chacun parut sentir qu'il n'y avait pas moyen de se déguiser à l’autre. Sir Mulberry H*wk haussa les épaules et s’éloigna lentement.

Son ami ferma la porte, et regarda avec inquiétude la nièce, qui était res.ée à la même place et d»us la même attitude. Elle avait laissé tomber sa tète sur un coussin, et, la figure cachée entre ses mains, elle pleurait encore dans l’excès de sa honte et de sa douleur.

Ralph fût entré avec une indifférence parfaite dans La maison d'un pauvre débiteur, veillant au lit dé mort de son jeune enfant, et l'eût dérigné sans scrupule au baillif, parce que c’était un événement très-ordinaire dans les affaires, et que ce débiteur eût été coupable d'après son unique code de morale; mais il y avait là une jeune fille, qui n’avait d’autre tort qne d’être venue au monde, qui avait patiemment cédé à tous ses désirs, qui avait (tassé par une rude épreuve pour lui plaire, et surtout qui ne lui devait pas d'argeut , et il sentait sa bile en mouvement.

Il s’assit à quelque distance, prit une chaise un peu plus près, puis se rapprocha encore, et finit par s’asseoir sur le même replia, et par poser sa main snr le bras de Catherine, dont les sanglots redoublèrent.

— Silence , ma chère , dit-il, n’y songez plus. — Au nom du ciel ! t’écria Catherine, laisset-moi m’en aller; lai**es-moi quitter cette maison, et m’eu retourner. — Oui, oui, dit Ralph ; mais il faut sécher vos yeux d'abord , et prendre un maintien plus rassis. Laiasezmoi relever votre tête ; la, la. — O mon oncle, s’écria Catherine en joignant les mains, qu'ai-je fait, qu'ai-je fait, pour que vous ms soumettiez à ces affronts? Si je vous avais offensé, ne fût-ce qu'en pensée, c’eût été m'en punir bien cruellement, et la mémoire d'un homme que vous avez dû aimer à une époque quelconque... — Ecoutez- moi un seul moment, interrompit Ralph sérieusement alarmé par lAnt d’agiution. Je ne savais pas que cela arriverait; il m’était impossible de le prévoir- J'ai fait tout ce que j’ai pu alors : marchons; l'air renfermé de la chambre et la vapeur de ces lampes vous sont nuisibles. Vous allés être mieux si vous faites le moindre effort. — Je ferai tout ce que vous voudrez, ai seulement vous me renvoyez cbes moi. — C’ost bon , c'est bon; mais il faut reprendre vos regards ordinaires, car ceux que voas avez là épouvanteraient, et personne, excepté vous et moi , ne doit savoir ce qui s'est passé. Marcbous un peu , bien ; vous paraissez mieux à présent.

En l'exhortaut ainsi à prendre courage, Ralph Nickleby fit quelques tours de salon, ayant sa nièce appuyée sur son bras, niait rué par le regard et tremblant au contact de la jeune fille.

Quand U jugea prudent de la laisser partir, il l’aida à descendre , lui arrangea son châle, et lui rendit d'autres petits services, probablement pour la première fois de sa vie. 11 lui fit traverser le vestibule et descendre l'escalier, et ne lui lâcha la main que lorsqu’elle fut assise dans la voiture.

La portière fut fermée avec rudesse, et le peigne de Catherine tomba aux pieds de son oncle. Comme il le ramassait «t le loi rendait, la lumière d'une lampe voisine tomba sur le visage de la jeune fille. Les boudes de ses cheveux défrisées et é panes négligemment sur son fioul, les traces de ses pleurs à peine effacées, ses joues ronges, son expression de chagrin , tout rauuna des souvenirs endormis dans le cœur du vieillard, il crut voir la figure de sou frère mort, avec le regard qu'il avait dans les chagrinx passagers de sou enfance, et les circonstance* le» plus minutieuses de cette enfance *e présentèrent tn foule à son esprit, aussi licitement qu'une œuvre de la veille.

Ralph Wickleby, qui était à l'épreuve de tous les appels du sang et

NICOLAS NÎCktEttV.

avait à peine savouré sa première cuillerée de thé , quand la aervante annonça un étranger. Mis» la Creevy , s’imaginant quu c’était un in • divid u désireux de faire faire son portrait et pénétré d’admiration à la vue du cadavre exposé 1 la porte, fut couaternée au dernier point de la présence de la tnéière et des tasaes.

— Emportes tout cela, coures avec ces tasses dans la chambre à

coucher, n’importe où. Mon Dieu ! mon I)ieuf penser qu’il faut q ue je sois en rrtard ce matin même , après avoir été prête, durant trou se maincs, à huit heures et demie, et n’avoir vu venir personne ! — Ne vous dérangez pas, dit une vois connue de miss la Creevy ; j'ai dit k la servante de ne pas me nommer, parce que je désirais vous surprendre. — Monsieur Nicolas! s’écria miss la Creevy stupéfaite.— Vous ne m’avez pas oublié, à ce qne je vois! répondit Nicolas en lui tendant la main. — Je crois que je vous aurais reconnu si je vous avais rencontré dans la rue Anna , une autre tasse et une soucoupe A

propos, jeune homme, je vous prierai de ne pas réitérer l’impertinence dont vous vous êtes rendu coupable le malin de votre départ. — Est-ce qne vous en seriez très-irritée? demanda Nicolas. — Si je le serais! Je vous conseille d’essayer.

Le galant Nicolas prit au mot miss la Creevy, qui poussa un faible cri et lui donna un soutBel ; min, à dire vrai, ce soufflet ne fut pas vigoureusement appliqué.

— Je n’ai jamais vu pareille audace, s’écria misa la Creevy. — Vous m’aviez dit d’essayer. — Oui, mais je parlais ironiquement ! reprit miss la Creevy. — Oh ! c’est une autre chose ; vous auriez dû m’en avertir. — Vous ne le saviez pas , vraiment!... Mais, en vous examinant , je vous trouve plus maigre que la dernière fois que je voos ai vu, et votre visage est pile et hagard. lYoù vient que voua avu quitté l’Yorkshire ?

Elle s'arrêta; et il y avait tant de sentiment dans sa voix altérée, que Nicolas en fut touebé.

— Je dois être un peu changé, dit-il; car j'ai été en butte h des tourments de l'esprit et du corps depuis que j’ai quitté Londres J’ai été bien pauvre, et j'ai souffert du besoin. — Bon Dieu I monsieur Nieolas, que me dites-vous? — Bien qui vaille la peine de vous affliger , répondit Nicolas d’un air dégagé, je ne viens pas ici pour me

Ayant apprisque l’autorité supérieure n’était pas encore levée, elle demanda une entrevue avec la première demoiselle; et miss knags se présenta.

— ■Quant k moi, dit miss kna^s lorsqu’on lui eut rendu le message enjolivé de périphrase», je dispenserais fort bien miss Nicklehy de ses services. — Vraiment, madame! répondit miss la Grcevy gravement offensée; mais vous n’ètes pas la maîtresse, ainsi doue votre manière de voir est peu importante. — Très-bien, madame, avezvous d'autres ordres à me donner? — Je n’en ai point, madame.— Alors, bonjour, madame. — Je vous salue, madame; et je vous ai mille obligations de votre extrême politesse et de votre bon ton.

Ainsi se termina cotte entrevue, durant laquelle les deux dames tremblèrent beaucoup, et furent extraordinairement polies; ce qui dénotait évidemment qu’elles étaient à une ligne dNine querelle terrible. Miss U Creevy se bâta de sortir.

— Voilà une belle personne, se dit-elle ; je voudrais avoir k la peindre. je la traiterais comme elle le mérite.

Heureuse d’avoir fait une plaisanterie très-piquante aux dépens de sniss Knags, mias la Creevy se prit à rire et s’eu «lia déjeuner de très bonne humeur.

C’était un des avantages d’une longue vie solitaire. La petite créature, vive, active et réjouie, vivait entièrement en elle-même, se parlait à elle-même, se prenait pour confidente, s’adressait à ellemême les sarcasmes les plus vifs contre ceux qui lui déplaisaient, et s’amusait sans naire à personne. Si elle se livrait à la médisance , la réputation de personne n'en souffrait ; si elle te permettait un petit bout de vengeance, aucune âme vivante ne s'en trouvait plus mal. C'était une de ces personnes qui, par leur peu de fortune , par l’imposatbiliié qui en résulte pour elles de t'unir à ceux qti'eiiea préféreraient, leur rrpuguanre pour la société qu’elles ponrraient voir, se trouvent à Londres dans une solitude aussi complète que les déserts de Syrie. L’humble artiste avait longtemps vécu seule, mais heureuse; et , jusqu’à ce que les malheurs de la famille NirkJeby eussent attiré ton attention, elle c'avait pas en d'amis, quoiqu’elle fût portée à aimer ses semblables. 11 y a bien des cœurs ardents qui se cachent dans la solitude , comme celui de la pauvre mias la Creevy.

Mais ce n’est pas de cela qn'il s'agit. Elle s’en alla déjeuner , et

fstM. TjpoyraÿkM Doa I

Lord Prédéric Vensopht et son mentor sir Ualbcrry Hawck.

plaindre de mon sort, mais pour une affaire plus importante. Je veux me rencontrer avec mon oncle face à face. — Alors tout ce que j’ai à vous dire , c'est que vous n'avez pas boa goût, et qu'il sufirait que je fusse dans b même chambre, en tête-à-tête avec ses bottes, pour me mettre de mauvaise humeur pendant mie quinaaine. — Mon opinion ne diffère pas essentiellement de la vôtre ; mais vous comprendrez que je désire me justifier. J’ai des raisons de croire , d'après ce que m'a dit un de mes amis qui est instruit de tous ses mouvements , qu'il a l'intention de voir ma mère et ma sœur aujourd'hui, et de leur donner sa version de ce qui m’est arrivé. Je veui le rencontrer ehrz elles. I’répvrez-les à ma venue: eHes me croient bien loin d’ici ; zi j'arrive à l'improviste , je les effrayerai. Vous me rendriez un grand VMfüud sa.

de la parenté, qui était cuirassé contre tous les chagrins et tous les malheurs, reutra en chancelant, comme un homme qui a vu un esprit revenir de quelque monde au delà du tombeau.

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