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CHAPITRE XV

Le lendemain do dîner, le lundi matin , la petite miss la Creevy trottinait par le* rues, chargée d’une importante commission. Elle avait à informer madame Manlalini que miss Nickleby était trop indisposée pour se rendre à l’atelier, mais qu’elle espérait reprendre ses occupations le joursuivant.

Newmana Nogga.

NICOLAS MCKLEHY.

service eu prenaut la peine d'aller leur dire que vous ra'aves vu, et tftoe je serai chei elles un quart d'heure après vous. — Je voudrais vous en rendre un plus grand à vous ou aux vôtres, dit miss la Creevj ; mais le pouvoir et la volonté d’obliger se trouvent rarement ensemble.

Tout en parlant très-vite et beaucoup, miss la Crecvy acheva son déjeuner en diligence, reprit son chapeau, et, saisissant le bras de Nicolas, se dirigea vers la Cité. Nicolas la quitta près de la porte de la maison de sa mère , et promit de revenir dans un quart d'heure au plus tard.

Il arriva que Halpli Niekleby , jugeant enfin convenable à ses dessein» de communiquer les atrocités dont Nicolas s’était rendu coupable , avait été droit cbex ta belle -soeur . au lieu de se diriger dans un autre quartier de la ville, comme Newman Noggs s'y attendait. Quaud miss la Crecvy, introduite jur la femme de ménage, entra dans le salon, elle trouva madame Niekleby et Catherine en larmes , et Kalph venant de terminer la relation des infamies de son neveu. Catherine lui fit signe de ue nas se retirer, et miss la Creevy prit un siège en silence.

— Vous voilà déjà ? pensa la petite femme. Alors il s'annoncera lui -même , et nous verrons l'effet que produira cet incident. — C’est joli , dit Halph en pliant le billet de misa Squeers, c’est très-joli ! Je le recommande, contre nia conviction, car je savais qu'il ne ferait jamais tien de bon, à un homme avec lequel, en se conduisant convenablement, il aurait pu vivre longtemps heureux. Qu'en advient-il? des actes de nature à le conduire eu cour de justice. —

Je ne le croirai jamais, s'écria Catherine indignée; ma mère, comment pouvez-vous entendre de pareilles accusations ?

La pauvre dame Niekleby, ni n'avait jamais été douée 'une compréhension bien vive, et dont ses derniers malheurs avoient encore diminué le peu de clairvoyance, ne répondit à ce discours qu'en s'écriant, derrière un immense mouchoir de jioche, qu’elle n'aurait jamais pu le croire, laissant ingénieusement par là supposer aux auditeurs qu'elle le croyait.

— Tout contribue, reprit Ralph , à démontrer U vérité de celte lettre , si l’on était tenté de la nier. Les gens innocents se cachent-ils comme des scélérats? les gens innocents entrainent-iis avec eux des vagabonds sans foi ni loi, et courent-ils le pays avec eux comme des voleurs? Rixe, sévices, vol, comment appelez-vous tout cela ?

— L'n meutonge ! s'écria une voix furieuse ; et la porte s'ouvrit, et Nicolas se précipita au milieu de la chambre.

Dans le premier moment de sa surprise et peut-être même de sa terreur, Ralph quitta sa place et recula de quelques nas, tout bouleversé par cette apparition inattendue. Un instant après, il se tint les bras croisés, fixe et immobile, regardant son neveu avec une expression de haine mortelle. Catherine et miss la Creevy se jetèrent entre eux deux pour empêcher les violences que faisait craindre l'irritation de Nicolas.

— Cher Nicolas ! lui cria sa saur eu se cramponnant à lui, calmezvous, examines... — Examiner, Catherine ! dit Nicolas eu serrant sa main avec tant de force qu'elle pouvait à peine supporter la douleur. Quand j'énumère tout ce qui s'est passé, il faut que je sois de fer pour rester calme devant lui. Qui parle d'un ton à faire croire que je suis coupable et que j’ai déshonoré ma famille ? — C’est voire mère, monsieur, répondit lldlph en l'indiquant du doigt. — Dont vos propos ont empoisonné les oreilles, dit Nicolas. Vous qui , sous prétexte de mériter les remercimenU qu’elle vous adressait, avez amoncelé sur ma tête toute espèce d’outrages ; vous qui m’avez envojé dans un

repaire où une cruauté sordide, bien digne de vous, s'exerce sans contrainte. — Réfutes ses calomnies, dit Catherine, et mettez-y plus de calme; car votre colère nuirait à votre cause. Dites-nous la vérité, et confondez l'imposture. — De quoi m'aecuse-t-on ?. ... ou plutôt de quoi ui'accuse-t-il ? — D'abord, d'avoir attaqué votre mailre , et d'avoir été sur le point de vous mettre en état d'être jegé comme assassin. Je parle a coeur ouvert, jeune homme, fâchez-vous si vous voulez. — Je suis intervenu pour arracher une misérable créature a la barbarie la plus abjecte. En agissant ainsi, j’ai infligé k un infâme une punition qu’il n'ouhiiera pas de longtemps, quoiqu’elle soit bieu au-dessous de celle qu’il mérite. Et puis j’ai sauvé un être faible et sans secours, dont je suis maintenant le protacteur...

— Vous l'entendez? dit Ralph s'adressant encore à la mère, tout est prouvé, même par son propre aveu. \ ou lez- vous rendre cet enfant, monsieur? — Non ; je m’y refuse. — Vous vous y refuse»? — Ou». Je ne le rendrai pas à l'homme des mains duquel je l’ai tiré. Je voudrais connaître celui dont il tient l'existence; je le ferais rougir de sou abandon, fût-il mort à tous les seulimenlsde la nature. — Vraiment! maintenant, monsieur, souffrez que je vota dise deux mots. — Vous pouvez parler quand et comme il vous plaira, répondit Nicolas en embrassant a wrur ; je fais peu d'attention à vos paroles et à vos menaces. — Puissamment bien, mouMeur; mais elles en intéressent peut-être d'autres, qui jugeront il propos de m'ccouter , et pèseront ma déclaration. Je m'adresserai à votre mère, qui connaît le monde. — Ab! je souhaiterais sincèrement ne pas le counaitrc , dit madame N ickleby.

Il n'était nullement nécessaire que la bonne dame se désolât à ce sujet, car l'étendue de u connaissance du monde était au moins très - douteuse; le sourire de Ralph parut indiquer qu'il était de cet avis.

Il regarda tour a tour fixement madame Niekleby cl sa fille , et termina en cts mots :

— Je ne dirai rien de ce que j'ai fait ou de ce que j'ai l'intention de faire pour vous, ma belle-scear et ma nièce. Je n’ai rien promis; je vous en laisse juges.

Aujourd'hui je ne menace point; mais je dis que je ne donnerais pas à ce jeune homme un sou de mou argent, un morceau de mon pain , pour le sauver de la potence la plus haute de toute l'Europe. Je ne veux ni le voir m en entendre parler; je refuserai mon appui à ceux qui lui accorderont le leur. J’ai regret de vous abandonner, et plus encore d'abandonner ma nièce; mais comme je ne puis vous demander de renoncer à lui , je cesserai de vous voir. — Que voulez-vous que j’y fasse ? s'écria madame Niekleby; je sais que vous avez été tres-kon pour nous et que vous avez d'excellentes intentions pour ma chère hile ; j'en suis coovaiucue : vous l’avez reçue chez vous , vous lui avez rendu mille services; mois, vous le savez , mon beau frère , je ne puis renoncer s uion fils, quand meme il serait coupable de ce dont on l'accuse, ce que je ne crois pas possible. Soumettons-nous donc à 1a misère et à l'abandon , ma chère Catherine ; je saurai les supporter.

En prononçant ces mots , auxquels elle ajouta une suite étonnante de phrases décousues qu'aucune puissance Humaine n'aurait pu lier n semble , madame Niekleby se tordit les maius avec toutes les apparences du désespoir.

— Pourquoi dites-vous : Quand même Nicolas serait coupable de ce dont on l'accuse ? demanda Catherine pleine d'une noble colere. Vous savez au'il ne l’est pas. — Je ne sais que penser, ma chère . dit madame Niekleby; Nicolas est si violent, el votre ourle a l'air si hon- I nèle, que je ne puis songer qu'à scs paroles , et non aux actions de i Nicolas. N’importe; n'eu parlons plus; uous pouvons trouver un asile

M. Vincent Crun mios, ducoteur de la tr<W|C des comédit os en rcpiéscnlanoo h pOrtemouth.

ai

NICOLAS N1CKLERY.

|i l'atelier pour le* pauvret, ou à l'hospice de* Orphelins, ou à l’hôpit»l de la Madeleine , et le plu* tût sera le mieux.

Après cette énumération d'institutions charitables , madame Niekleby se remit à pleurer. Ralph allait partir.

— Arrête*-' dit Nicolas. Il est inutile de sortir; car dans une minute vous serez débarrassé de ma présence , et de longtemps je ne viendrai jeter le trouble dan» ces mur». — Nicolas, s'écria Catherine en posant sa tête sur l'épaule de ton frère et en le serrant dans ses bras, ne parle* pas ainsi , mon cher frère , vous me brisez le cœur ! Maman , parlez-lui... N’écoutes pas ce qu'elle dit, Nicolas; elle ne le pense pas, soyez-en sûr. Mou oncle, au nom du ciel 1 parlex-lui.— Catherine , dit tendrement Nicolas, je n'ai jamais eu l'intention de demeurer avec vous; aye» meilleure opinion de moi. Seulement je tournerai le dos à cette ville quelques heures plus têt que je ne» avais l'intention» Mas* qu'importe? nous ne nous oublierons pas, et de meilleurs jours viendront où nous ne nous séparerons plus. Catherine, ayez le courage d'une femme, et empécbex-moi d'en avoir la faiblesse, lorsqu'il a les yeux sur moi. — Mais vous ne nous quitterez pas, dit Catherine avec angoisse. Ohl son*;it « tous les jours heureux que nous avons passés ensembt* avant nos désastres, h notre bonheur domestique et aux épreuves que noos avons à subir. Songez que nous sommes sans protection contre le mépris et Ica affronts auxquels nous expose la pauvreté, et vous ne nous laisserez pas en supporter seules le fardeau. — Vous aurez un appui quanti je tmt serai plus là , répondit Nicolas avec empressement; Je ne puis rien pour vous, rien que vous apporter le chagrin, la misère, la souf- ■rance. Ma mère le voit , et sa tendresse et ses alarmes pour vous me tracent la conduite que je dois suivre. Ainsi done tjue tons les auges vous bénissent , Catherine , jusqu'à ce que je puisse vous offrir une maison à moi, où nous pourrons voir renaître le bonheur qui nous est refusé aujourd’hui , et parler de nos tribulations comme de choses passées. Ne me retenez pas ici, laisset-moi partir. Chère amie!... chère amie 1.,.

Les bras qui le retenaient s’affaiblirent, et Catherine s’évanouit. Nicolas la soutint pendant quelques secondes, et la plaçant doucement sur une chaise, la confia à la bonne misa la Creevy.

— Je n'ai pas besoin de faire appel h votre sympathie, lui dit-il en lui serrant la main ; car je connais votre bon uaturel. N ous De les oublierez jamais.

Il marcha vers Ralph, qui n’avait pas bougé et ne remuait pas un doigt.

— Quelque parti que vous preniez, monsieur, dit-il de manière à n’être entendu que dé lui , vous m'en répondrez. Je vou* les laisse, agisses à leur égard comme il vous plaira. U y aura tôt ou tard un jour de compte, et cc compte sera lourd pour vous si vous leur faites tort.

Aucun mouvement des muscles de la figure de Ralph ne laissa voir qu’il avait entendu un mot de cette dernière apostrophe. Il savait à peine qu'elle était terminée , et madame Nicklebv avait à peine pris U résolution de retenir son fils par k force, s'il était nécessaire, que Nicolas était déjà parti.

Il retourna à son obscur logement d’un pas dont k rapidité était conforme à l’agitation de ses pensées; il se jeta sur son lit, et, se -tournant du côté du mur, donna un libre cours aux émotions qu'il avait si longtemps étouffées.

Il n'avait entendu entrer personne, et ne remarquait pas k présence de Smike , lorsque, levant k tête par hasard, il le vit debout et tes yeux lues à l'entrée de k chambre. Smike détourna les yeui lorsqu’il s'aperçut qu'on l'observait, et feignit d'être occupé aux maigres préparatifs du dîner.

— hh bien, Smike, dit Nicolas le plus gaiement possible, quelles nouvelle» connaissances avez-vous faites ce matin, ou quelle nouvelle merveilje avez-vous trouvée dans cette rue voisine? — Il ne s’agit pas de oela, dit Smike en tournant douloureusement k tête ; i’ai à vous parler d’autre chose aujourd’hui. — l)e« que vous voudrez , répondit Nicolas d’un ton léger. — Je sais, reprit Smike , que vous êtes malheureux, et que vous vous êtes attiré bien des désagréments en m'emmenant avec vous. J'aurais dû le savoir, et ne pas vous •uivre ; je l’aurais fait, si j'y avais songé. Vous n’êtes pas riche; vous d’ave* pas aises pour vous , et je ne devrais pas être ici... Vou» maigrissez chaque jour, ajouta-t-il en posent timidement ta main sur celle de Nicolas , vos joues sont plus pâles et vos yeux plus creux. Je souffre de vous Voir ainsi, et je pense que je suis un fardeau pour vous; J'ai essayé de m’en aller aujourd'hui, mais k pensée de votre bienveillante physionomie m'a ramené. Je ne pouvais vous quitter sans vous dire un mot...

Le pauvre garçon ne put continuer, car tes yeux se remplirent de larmes et k voix lui manqua.

— Le mot qui nous séparera , dit Nicolas en lui mettant amicalement le» deox mains sur les épaules, ne sera jamais prononcé par me! , car vous êtes ma seule force et ma seule consolation. Je ne ▼ou» perdrais pas maintenant pour tout ce que Je monde pourrait m’offrir. Cest en pensant à vous que j*ai pu supporter tout cc que fat enduré aujourd’hui, et que j'en supporterais cinquante fois da- T “ , “G C * Donnez-moi la maux. Mon cœur est lié au vôtre. Nous

quitterons ce lieu ensemble avant la fin de 1a semaine. Qu’importe que 1a pauvreté m’accable? vous l' allégerez, et nous serons pauvres ensemble.

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